C’était un soir, à l’étape, en plein Sahara.
Toute la journée avaient déferlé sur nous, en vagues aveuglantes, des tourbillons de sable soulevés par la tempête à travers le Tanezrouft. Nos méhara, fermant un œil du côté d’où venait le vent, avançaient avec peine, butaient et tombaient sur les genoux en poussant des beuglements désespérés. Il fallait les aider à se relever, les tirer par la bride, marcher sur ces cailloux serrés, calcinés, qui s’effritent, se désagrègent, mais brisent les chaussures les plus solides.
Nous nous étions arrêtés enfin dans une sorte de cirque fantastique entouré de rochers déchirés, ajourés, tordus, dont plusieurs dépassaient vingt mètres en hauteur et qui évoquaient les ruines d’un temple de l’Apocalypse aux ombres effrayantes, dans la demi-clarté du soir.
Bien que le vent se fût calmé, le froid était vif. Nos chameliers avaient réussi, je ne sais comment, à allumer un maigre feu et, assis en cercle sur des pierres, nous mangions les maudites conserves de chaque jour, qui grinçaient sous la dent à cause du sable.
Si misérable que fût ce feu, il créait un peu d’intimité dans la sauvagerie du décor, évoquant le foyer provisoire, tel que nous pouvons l’imaginer, des nomades préhistoriques. Quand la nuit fut complète, au lieu de nous endormir tout de suite comme nos compagnons et les bêtes, également assommés de fatigue, nous restâmes longtemps à causer, drapés frileusement dans nos burnous sales, Esquier, Renaudin et moi. Des histoires de brousse, naturellement.
Près du Chari, deux ans plus tôt, Esquier se trouvant dans une position difficile après une rencontre avec les Bafoulés, qui lui avaient tué tout son monde dans une embuscade, avait failli crever comme un chien errant, dans l’impossibilité où il se trouvait de faire du feu.
« C’était au début de la saison des pluies. Le sol de la forêt ressemblait une éponge. Un brouillard de buanderie. Rien à croûter et pas de feu. J’ai essayé cent fois de produire une étincelle en frottant deux bois l’un sur l’autre, comme je l’avais vu faire aux noirs. Ces bougres-là réussissent toujours. Nous, nous n’aurons jamais la main. Il y a un coup à attraper qui nous échappe. Si un sergent du poste parti à ma recherche avec des miliciens ne m’avait retrouvé, j’étais fait, ce qui prouve que, face à face avec les forces de la nature, nous sommes inférieurs aux primitifs, chaque fois que l’outil, la machine ne nous apportent pas leur aide.
– Parbleu, dis-je, nous avons tout désappris.
– Je voudrais bien savoir, reprit Esquier, comment le premier homme se procura du feu.
– J’imagine que, passant près d’un incendie de forêt, il prit un tison, une torche, et emporta son trésor en soufflant dessus pour entretenir la flamme.
– Vous blaguez, mais il nous est difficile d’admettre une hypothèse très différente de celle-là.
– Les noirs ont trouvé autre chose, affirma Renaudin, qui, ethnographe averti, connaissait beaucoup d’anecdotes et de légendes dont aucun livre n’a jamais fait mention. Une espèce de sorcier qui avait eu maille à partir avec les Portugais dans l’Angola et avec les Belges au Congo m’a raconté cela, dans le temps, à Brazzaville. C’est en somme l’histoire du Prométhée noir.
– Allez-y.
– Au commencement du monde, donc, les hommes n’avaient pas de feu. Ils eurent l’idée d’aller chercher là-haut, dans les nuages, un peu de celui qui, souvent, s’y montre en produisant un fracas épouvantable. L’un d’eux grimpa donc en l’air pour aller chercher le feu du ciel. Nous manquons de détails sur le moyen qu’il employa ; peu importe, d’ailleurs !
Arrivé au premier ciel, le noir aperçut des hommes étranges, des moitiés d’hommes plutôt, puisque leur corps s’arrêtait à la ceinture. Cela le fit rire aux larmes, car il était d’un naturel gai.
Au deuxième ciel, ayant vu d’autres hommes plus bizarres encore qui marchaient sur la tête, il les tourna en ridicule et continua son ascension.
Au troisième ciel, il rencontra des gens qui se traînaient sur les genoux. Il leur adressa des quolibets, les comparant irrévérencieusement à des limaces.
Au quatrième ciel, enfin, habitait le dieu Mulungu. Le noir se prosterna respectueusement devant lui et lui demanda le feu du ciel.
« Reviens demain, répondit le Tout-Puissant, et je te donnerai du feu. »
Le noir revint donc le jour suivant et fut encore reçu par Mulungu. Le dieu se tenait majestueusement dans un palais magnifique sur un trône d’ivoire merveilleusement sculpté. Devant lui étaient alignés dix somptueux vases d’or bossués de pierres précieuses, plus beaux que tout ce que l’imagination peut concevoir, et aussi deux modestes vases de terre semblables à ceux que tous les noirs possèdent dans leur case.
« Choisis l’un de ces vases, » dit le dieu.
Le noir n’hésita pas, sauta naturellement sur un vase d’or et regarda immédiatement ce qu’il contenait.
Le vase précieux ne renfermait que de la cendre.
« Pourquoi, demanda le Tout-Puissant, t’es-tu moqué de mes enfants, hier, au premier, au deuxième et au troisième ciel ? Va-t-en ; le feu n’est pas pour toi. »
Plusieurs hommes tentèrent le même voyage chez le dieu Mulungu, mais aucun ne vit ses efforts couronnés de succès. Alors, une femme se décida à son tour.
Tandis qu’elle montait vers le quatrième ciel, elle rencontra les hommes étranges qui n’avaient que la moitié d’un corps, ceux qui marchaient sur la tête et ceux qui rampaient comme des limaces. Plus adroite que ses prédécesseurs, elle les félicita tous de leur bonne mine, déclara qu’ils marchaient avec grâce et avaient véritablement fière allure.
Le dieu l’ayant reçue, elle dansa, chanta et fit mille singeries pour lui plaire. Alors, Mulungu lui offrit avec bienveillance de choisir parmi les vases d’or et d’argile. Elle prit modestement un vase de terre.
« Celui-ci, déclara-t-elle, est bien assez beau pour moi. »
La femme souleva le couvercle et jeta un grand cri d’admiration, car le vase contenait le feu.
Depuis cette époque lointaine, les femmes passent pour être beaucoup plus subtiles que les hommes, mais les hommes ont profité de la circonstance pour leur confier les travaux de la cuisine. »
Durantin se tut. Notre feu était mort. Chacun s’enroula dans ses couvertures et s’immobilisa. Seule régna au loin, près de nous, partout, la lente, la lugubre, l’éternelle chanson des sables.
–––––
(André Reuze, « Les Contes d’Excelsior, » in Excelsior, vingt-et-unième année, n° 7127, mardi 17 juin 1930 ; sous le pseudonyme de « Jacques Cézembre » : « Les Contes de la Dépêche coloniale, » in La Dépêche coloniale et maritime, trente-huitième année, n° 9877, jeudi 27 novembre 1930 ; « Conte du Petit Provençal, » in Le Petit Provençal, organe de la démocratie du Sud-Est, cinquante-sixième année, n° 19772, mardi 31 mars 1931 ; « Contes et nouvelles, » in Le Populaire, organe du Parti socialiste (S. F. I. O.), quarante-cinquième année, n° 3469, dimanche 7 août 1932 ; in Rustica, hebdomadaire illustré, revue universelle de la campagne, cinquième année, n° 35, dimanche 28 août 1932 ; in L’Écho du Nord, cent dix-septième année, n° 85, lundi 26 mars 1934. Ce texte a été repris dans l’anthologie de Fabrice Mundzig, Fouilles archéobibliographiques (Bribes), Bibliogs, collection « Sérendipité » n° 12, avril 2017. L’illustration est extraite de la publication dans L’Écho du Nord)
–––––
☞ André Reuze avait déjà utilisé cette légende dans une chronique publiée en 1912 dans le Journal des Voyages, sous le pseudonyme de « Marin Beaugeard. » On en trouvera la source dans un entrefilet du Journal des Débats daté du 29 août 1903, qui a été repris une douzaine de fois dans la presse de l’époque. Nous reproduisons ces deux articles ci-dessous.
–––––
Prométhée Noir
–––––
Voici une légende que l’on raconte en Afrique allemande dans les huttes de ces guerriers farouches qui opposèrent souvent une vive résistance aux soldats de Guillaume II.
D’après cette légende, les fils de Cham auraient eu, eux aussi, leur Prométhée.
Au commencement du monde donc, les hommes n’avaient pas de feu.
Ils eurent l’idée de ravir le feu céleste et un nègre grimpa en l’air pour l’aller chercher.
Comment ?…
L’histoire ne le dit pas et l’aéroplane n’ayant pas encore fait son apparition à cette époque, on ne peut se livrer qu’à des conjectures sur le moyen qu’il employa.
Peu importe, d’ailleurs.
Arrivé au premier ciel, le noir aperçut des hommes étranges, des moitiés d’hommes plutôt, puisque leur corps s’arrêtait à la ceinture. Cela le fit rire aux larmes, car il était d’un naturel gai.
Au deuxième ciel, il vit d’autres hommes plus bizarres encore, qui marchaient sur la tête.
Il les tourna en ridicule et continua son ascension.
Au troisième ciel, il rencontra des gens qui se traînaient sur les genoux. Il leur adressa des quolibets, les comparant irrévérencieusement à des limaces.
Au quatrième ciel enfin habitait le dieu Mulungu.
Le noir se prosterna respectueusement devant lui et lui demanda le feu du ciel.
« Reviens demain, répondit le Tout-Puissant, et je te donnerai du feu. »
Le nègre revint le jour suivant et fut encore reçu par Mulungu.
Le dieu se tenait majestueusement dans un palais magnifique sur un trône d’ivoire merveilleusement sculpté. Devant lui étaient placés dix somptueux vases d’or sertis de pierres précieuses, plus beaux que tout ce que l’esprit peut imaginer, et deux modestes vases de terre semblables à ceux que tous les nègres possèdent dans leur case.
« Choisis l’un de ces vases, » dit le Dieu.
Le nègre n’hésita pas, comme bien vous pensez, et se saisit d’un vase d’or.
Curieusement, il regarda aussitôt ce qu’il contenait.
Le vase précieux ne renfermait que de la cendre…
« Pourquoi, dit le Tout-Puissant, t’es-tu moqué de mes enfants hier, au premier, au deuxième et au troisième ciel ? Va-t-en ! le feu n’est pas pour toi. »
Plusieurs hommes tentèrent le même voyage chez le dieu Mulungu, mais aucun ne vit ses efforts couronnés de succès. Alors, une femme se décida à son tour.
Tandis qu’elle montait vers le quatrième ciel, elle rencontra les hommes étranges qui n’avaient que la moitié d’un corps, ceux qui marchaient sur la tête et ceux qui rampaient comme des limaces.
Beaucoup plus adroite que ses prédécesseurs, elle les félicita tous de leur bonne mine, déclara qu’ils marchaient avec grâce et avaient véritablement fière allure.
Le dieu l’ayant reçue, elle dansa, chanta et fit mille grâces pour lui plaire.
Alors, Mulungu lui offrit avec bienveillance de choisir parmi les vases d’or et d’argile.
Elle prit modestement un vase de terre.
Elle souleva le couvercle et jeta un cri d’admiration… Le vase contenait le feu !
Depuis cette époque lointaine, les femmes passent pour être beaucoup plus subtiles que les guerriers farouches du pays noir de Hagogo.
Ne trouvez-vous pas que cette jolie légende tient à la fois des fables de La Fontaine et des contes de Charles Perrault ?…
–––––
(Marin Beaugeard [pseudonyme d’André Reuze], « Au Pays de Hagogo, » in Journal des Voyages et des Aventures de Terre et de Mer, n° 832, dimanche 10 novembre 1912 ; Charles Humbert, « La Proue et le soleil, » huile sur toile, 1949)
LE FEU DU CIEL
–––––
L’histoire de Prométhée, ravisseur du feu, se raconte jusque sous les huttes sauvages des nègres de l’Afrique allemande. Mais la version qu’on y admet diffère beaucoup de celle que nous connaissons. Au commencement du monde, les hommes n’avaient point de feu : ils convoitèrent le feu céleste ; un nègre monta pour aller le chercher. Arrivé au premier ciel, ce nègre aperçut des hommes qui n’avaient que la moitié d’un corps, et cela le fit rire. Au second ciel, il vit des gens qui marchaient sur la tête et il se moqua d’eux. Les habitants du troisième se traînaient sur les genoux ; il les traita de limaces. Parvenu enfin au quatrième ciel, demeure du dieu Mulungu, le nègre, se prosternant aux pieds du Tout-Puissant, exposa sa requête. « Reviens demain, répondit Mulungu, et tu trouveras du feu. » Le lendemain, le nègre, reçu par Mulungu dans une salle magnifique, aperçut devant le dieu une dizaine de vases d’or décorés de merveilleuses ciselures et deux méchants pots de terre, de l’aspect le plus grossier. « Choisis, » dit Mulungu. Le nègre, sans hésiter, prit le vase le plus orné ; il y trouva de la cendre. « Pourquoi, demanda le dieu, as-tu ri de mes enfants, en les rencontrant sur ta route ? Il n’y a donc rien de ridicule sur la Terre ? retournes-y ; le feu n’est pas pour toi. »
Plusieurs autres hommes refirent le voyage ; aucun d’eux ne fut plus heureux. Une femme, enfin, se décida à tenter l’aventure. En chemin, elle vit les habitants célestes qui n’avaient que la moitié d’un corps, ceux qui marchaient sur la tête, ceux qui se traînaient sur leurs genoux ; à tous, elle fit compliment de leur bonne mine ; elle loua leur démarche, leur grâce et leur talent. Devant Mulungu, elle chanta et dansa. Quand on lui présenta les vases d’or et les pots-bouille d’argile : « Ceux-là, dit-elle, sont trop beaux pour moi, » et elle choisit modestement une des marmites de terre où elle trouva le feu. Depuis ce temps, les femmes passent pour plus subtiles que les hommes dans tout le pays de Wagogo.
–––––
(Anonyme, « Au jour le jour, » in Journal des Débats politiques et littéraires, cent-quinzième année, n° 239, samedi 29 août 1903 ; Raoul Hynckes, « Nature morte cubiste à la statuette baoulé, » huile sur toile, sd)



