Ferdinand de Sade me conduisit aux chenils. Il avait fait construire, depuis mon dernier séjour au château d’Armeilles, une sorte de cage semblable à celles qui transportent de foire en foire les fauves des ménageries. À notre approche, des hurlements féroces se mêlèrent en un effroyable concert de meutes irritées ; des têtes menaçantes se dressèrent contre les grilles, des gueules ouvertes montrèrent leurs crocs.

« Ce sont mes loups, me dit le marquis. Des braconniers les ont capturés ces années dernières, tétant encore, louveteaux. Ils ont été élevés ici ; je les ai dressés. Ils sont dociles, autant que mes griffons. »

À sa voix en effet, les bêtes s’apaisèrent et vinrent lécher la main que le maître leur offrait à travers les barreaux.

« Tu vois, fit-il, mes loups obéissent au geste… Ils me suivent à la promenade ; demain, nous chasserons avec eux… Une chasse de roi, mon cher, de roi d’autrefois, alors que les souverains n’avaient de loi que leur caprice, les manants corvéables et taillables à merci ne nous ayant pas encore volé tous nos droits ! »

Ferdinand de Sade est un détraqué. Comme son aïeul, il se plaît à réaliser ses rêves monstrueux ; mais les codes modernes, qu’il respecte juste assez pour ne jamais s’exposer à leurs représailles, refrènent ses fantaisies et ligotent ses folies.

Cette chasse fantastique à laquelle il me conviait serait sans doute un étrange spectacle, peut-être quelque sanguinaire bataille de bêtes lâchées. Il refusa de m’initier au programme de la fête, parce que, dit-il, ce qui fait le charme et la valeur de nos plaisirs, c’est l’imprévu, l’inédit. « Et je te jure, s’écria-t-il, que la représentation ne sera pas banale ! »

… Après le déjeuner, Ferdinand s’attardait à lire les journaux de Paris…

Avait-il oublié sa promesse ou bien quelque caprice nouveau avait-il déjà effacé les projets de la veille ?

Comme l’horloge sonnait trois heures :

« Et cette fameuse chasse ?… hasardai-je.

– Impatient !… Crois-tu donc que j’aie oublié ? Allons, va t’équiper, mais ne prends ni cartouches, ni fusil. Nous ne tirerons pas. Nous irons d’abord au village proche. Les campagnards sont en liesse. C’est la fête votive de Sainte-Rosalie-des-Bruyères. J’aime à partager la joie des garçons et des filles, à boire dans les cabarets, à danser sur les pelouses avec les plus jolies. »

Sur la place, devant l’église, des nomades avaient dressé leurs tentes. Les bohémiennes disaient aux croyants le passé, le présent, l’avenir ; elles leur révélaient les secrets du cœur. Des athlètes jonglaient avec des poids de cent kilos. De pauvres êtres se disloquaient, se contorsionnaient, comme si leurs chairs eussent été désossées. Un paillasse exhibait aux vieux, alléchés, les bas d’une géante, annonçant que la belle montrerait ses mollets, sa gorge, et laisserait palper ses beautés adipeuses. Plus loin, des joueurs de musette, perchés sur une estrade de vieilles futailles, modulaient des airs agrestes et discordants, tandis que les couples s’agitaient en des quadrilles lourds.

Les danseuses, presque toutes, étaient jolies, auréolées de ces blanches coiffes du Maine, qui semblent sur les fronts de virginales couronnes de saintes. Leurs gorges fermes, qui méprisent le corset, dessinaient, sous les indiennes claires des blouses, leurs courbes caressantes et si douces aux yeux. Le plaisir avivait ses roses sur les visages joyeux ; et les vins mousseux des coteaux de la Loire, en arrosant les lèvres, les avaient fleuries pour les prochains baisers.

« Toutes ces Rosalie, me dit Ferdinand, sont de merveilleuses roses trop belles pour les mains des rustauds qui les moissonneraient, si je n’étais là pour cueillir la gerbe ! Oui, mon cher, ces jolies créatures, timides et douces comme de naïves pucelettes, si je n’y mettais ordre, seraient la proie de ces valets. Et pour fêter la Sainte-Rosalie, ils profaneraient ces fleurs, ils flétriraient ces pures corolles. C’est une antique coutume de ce pays. Le jour de la fête, les garçons choisissent leur fiancée. Le matin, chacun va planter un bouquet de roses blanches à la fenêtre de celle qu’il a choisie. Tout le jour, on danse, on boit, on s’excite aux accordailles. Puis le soir venu, les filles s’échappent, courent dans les bois, vers une clairière où bientôt les garçons les rejoignent. On danse encore quelques rondes, puis, deux par deux, les amoureux s’essaiment dans les fougères, se couchent sur les mousses, et les noces s’accomplissent ainsi, avant minuit, douloureuses pour les filles, car c’est la première fois qu’elles subissent le baiser et donnent à celui qui bientôt sera le mari, le sacrifice de leur corps virginal.

Or, cette ignoble cérémonie se célèbre sur mes terres. En rentrant au château, je te ferai voir la lande aux fougères qui est la chambre nuptiale de mes patauds… Non, je t’offrirai le décor à la même heure que le spectacle… »

Ferdinand m’entraîna dans le bois. La nuit était claire. Les vers luisants scintillaient dans les pelouses sombres du firmament, et de menues étoiles étincelaient, accrochées aux herbes, piquées dans les buissons. Les arbres semblaient dérouler vers nous leurs grands bras mystérieux et nous brûler le front de leurs magiques caresses. Une tiédeur voluptueuse montait des bruyères ; des sanglots d’extase expiraient dans la nuit… Puis une trouée se fit, devant nous, et la clairière apparut, déjà peuplée et comme fleurie de grands calices pâles, nénuphars frissonnants, filles-fleurs dont les auréoles pâles tremblotaient au-dessus des tiges vagues et noyées dans la pénombre. Et bientôt nos yeux, accoutumés aux ténèbres grises, reconnurent les jolies filles, avec leur amoureux, se déroulant lentement, en une ronde alanguie comme une danse sacrée.

Une mélopée triste, un murmure plutôt qu’un chant, rythma les ondulations serpentines de cette ronde mystique. Les voix alternaient. Les jeunes filles semblaient pleurer, supplier la pitié des vainqueurs. Les jeunes hommes répondaient, disaient la promesse de leurs lèvres exigeantes, révélaient le bonheur de l’étreinte et la joie du mystère amoureux. Et tout à coup, plus rauque, étouffé par le désir trop longtemps contenu, leur hymne sonna la communion des chairs : la danse s’interrompit, les couples s’égrenèrent.

« Gallo ! Ho ! Gallo ! murmura Ferdinand.

– À vos ordres, maître ! » répondit une voix dans la nuit. Les herbes autour de nous criaient, des souffles indiquaient l’approche d’une meute invisible ; des frôlements m’inquiétaient, une épouvante me glaçait.

« Hardi ! » cria le marquis.

Ce fut comme un ouragan qui nous balayait et nous renversait. Ferdinand, brutalement, m’avait pris par le bras, me traînant vers les fougères où les blanches corolles s’étaient infléchies… Et des cris tout à coup bramèrent autour de nous, des cris de détresse et de douleur, féroces, des cris de bêtes et des cris d’humains… Et c’était la chasse monstrueuse que le marquis m’avait promise. Les loups se jetaient sur les chairs à demi dévêtues déjà, surprises, à l’heure des épousailles, par le massacre implacable, surgi des bois, se ruant sous les nids des bruyères pour interdire les noces et meurtrir les époux… Des hommes, égorgés, râlaient ; des femmes, éperdues, couraient, presque nues, les corsages ouverts par la main des amants, les robes arrachées par la dent des loups. Et les fauves implacables, tuaient, chassaient, étranglaient, mêlant leurs rages farouches aux désespoirs… Une fille se jeta dans nos bras, folle de terreur, implorant notre aide, se convulsant, enlaçant son corps souple autour de moi, son corps que les mains et les dents avaient déshabillé, et qu’une blessure au sein avait ensanglanté. Et je la prenais sous ma protection, lui jurant qu’elle serait sauvée, lorsqu’un fauve me l’arracha, l’étendit à mes pieds, morte, comme une pauvre fleur fauchée…

Lorsque je m’éveillai, la tête brûlée de fièvre, je pensai tout d’abord qu’un effroyable cauchemar avait hanté mon rêve… Et j’ouvris ma fenêtre, pour dissiper à l’air du matin le feu de mon cerveau. Alors, dans la cour d’honneur, j’aperçus des gens qui se lamentaient, tendaient leurs poings menaçants et crispés vers le perron où Ferdinand de Sade, impassible, son fouet de chasse encore à la main, accueillait, avec calme, les injures et les haines :

« Est-ce ma faute à moi, prononça-t-il de sa voix froide, indifférente, si mes loups ont cette nuit brisé la porte de leur chenil, et si vos filles sont allées coucher avec leur amant, sur une terre gardée où nul ne doit venir, un domaine de chasse et qui est bien plutôt un repaire de loups, qu’une chambrée pour des orgies de patauds ?… »
 
 

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(René Émery, « Inédits, » in Don Juan, deuxième année, n° 106, samedi 26 septembre 1896 ; in Fin de Siècle, journal littéraire illustré, neuvième année, n° 903, jeudi 26 octobre 1899 ; François Grenier de Saint-Martin, « Petits Paysans surpris par un loup, » huile sur toile, 1833)