I
Vous avez, Monsieur, un des esprits les plus curieux et les plus avisés de notre époque. Vous avez trouvé le moyen de renouveler à la fois Edgar Poe et Jules Verne, en les combinant tous deux, mais en ajoutant au fantastique de l’un et au système d’hypothèses romanesques et scientifiques de l’autre, un esprit philosophique à la fois très mordant et très généreux qui vous est propre.
Tout le monde a lu, j’entends tous ceux qui sont un peu informés et qui ne font pas leur pâture intellectuelle des romans de M. Georges Ohnet, de M. René Bazin et autres puérils psychologues, tout le monde a lu vos ouvrages où l’utopie (c’est-à-dire la vraisemblance de demain) s’anime d’une vie si aisée et si naturelle : « La Machine à explorer le Temps, » « L’Homme invisible, » « La Guerre des Mondes » et tant d’autres fictions ingénieuses et brillantes qui vous mettent au rang des plus célèbres « novelists » de votre pays, font de vous une sorte de Swift de la physique, de Dickens de la mécanique.
Il ne faut pas, à moins d’être un de ces esprits soi-disant pratiques qui ne croient qu’à cette vérité que deux et deux font quatre et ont les yeux fermés à des vérités beaucoup plus importantes, ainsi qu’à des vérités tout à fait opposées, – car il y aura des gens bien étonnés lorsqu’on aura découvert et révélé des cas, des mondes, où deux et deux ne font pas quatre, – il ne faut pas, dis-je… reléguer dans le domaine de l’amusement pur et de la spéculation fantaisiste les étonnantes inventions que vous avez mises en scène.
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Si l’on réfléchissait à ceci qu’il n’y a rien de merveilleux, ou bien alors que tout est merveilleux dans ce monde où nous croyons nous mouvoir, il n’y aurait même pas besoin de cette entrée en matière. Rien n’est merveilleux, car il n’est rien qui ne repose sur un jeu des forces physiques qui nous régissent. Il y a de ces combinaisons qui ne nous sont pas encore apparues ; il est des éléments dont nous n’avons pas poussé encore assez loin l’analyse ; – et c’est tout. En revanche, par un autre bout de la lorgnette, tout est merveilleux, car la simple action de lever le doigt et de se gratter le bout du nez, si on veut l’approfondir, suffit à occuper l’étude et la vie entière d’un profond philosophe et d’un grand savant. Tout est naturel et tout est fantastique. L’ingénieur crée des machines, et aussitôt après il pense à autre chose, et c’est fort heureux, car s’il s’appesantissait dans la contemplation de sa création en mouvement, il deviendrait bientôt inquiet, puis terrifié, et sa tête éclaterait. Nous vivons au milieu de choses familières dont la moindre est formidable. La puissance dynamique d’une goutte d’eau, d’un brin d’herbe, du vol d’un moucheron ou du trajet d’une balle lancée par un gamin n’est pas moins grandiose, n’est pas moins inquiétante – ou pas moins rassurante suivant le point de vue, encore une fois, où l’on se place – que le plus vertigineux mécanisme qu’aient inventé ou doivent encore inventer les hommes pour fabriquer tels ou tels objets, pour franchir les distances ou transporter les paroles.
L’outil qui tourne et taraude une vis est un être animé à la fois très certain et très dangereux qu’il faut connaître à fond et dont il est bon de se défier, comme on doit faire vis-à-vis de n’importe lequel de nos semblables. Tout comme le monsieur de qui nous serrons la main, en nous demandant ce qu’il y a derrière ses yeux, la machine est susceptible d’arrière-pensée. Mascaville et Scapin sont de guignolesques gamins auprès du plus élémentaire appareil électrique.
Celui donc qui considérerait comme un « utopiste, » terme vague et prud’hommesque, un narrateur tel que vous serait un sot, incapable de comprendre la vie, et par conséquent indigne de vivre. Car vous avez, vous aussi, fait un acte prodigieux, si l’on y réfléchit, et pourtant tout à fait naturel. Vous avez pris les idées qui sont dans l’air et vous en avez fait des histoires ! Que l’on pèse bien ces mots et que l’on imagine bien ces actions déconcertantes et vraies. Saisir au vol, dans l’air, qui nous est encore incomplètement connu, des choses informes, incolores, impalpables, et qui sont cependant génératrices de toutes les formes, de toutes les couleurs et de toutes les sensations. Puis, une fois ces choses captives, les triturer, les forger, les combiner et en faire des actions racontées qui nous intéressent autant que des actions vues de nos propres yeux. Mais n’est-ce pas là une série d’opérations et un résultat aussi surprenants que la réalisation d’une foule de machines que nous concevons déjà, mais que nous ne possédons pas encore : machines à construire, à détruire, ou à transporter ? Oui, la machine à attraper les idées, à les arranger et à les rendre visibles est encore ce que l’on fera de plus réussi dans ce microcosme. Toutes les autres machines ne seront que de plus ou moins grossières, plus ou moins matérielles, plus ou moins agiles imitations et conséquences de celle-là.
Leur exécution n’est qu’une question de plus ou de moins. Et vraiment, notre plus et notre moins sont peu de chose dans un ensemble de mondes et dans un infini d’espace et de temps dont nous commençons seulement à avoir une vague conscience.
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Ce qu’il importe que l’on comprenne bien, et ce qui sera la véritable conquête de notre temps, ainsi que le commencement des conquêtes des temps à venir, c’est que tout ce qui peut se concevoir peut se réaliser. C’est, comme on dit, bête comme chou. Mais comment se fait-il que tant de gens encore n’aient pas cette conviction si simple et si logique, que si nous ne pouvions pas réaliser, dans un avenir plus ou moins rapproché, les choses que nous concevons, il serait aussi inutile qu’absurde que nous en eussions la conception. Pas de réalisation sans conception, pas de conception sans réalisation future. Tout est là, et cela rend la vie singulièrement plus claire et plus intéressante que les vieux mythes, les rances suppositions de merveilleux et les systèmes de philosophies décrépites.
Le mot « merveilleux » que nous emploierons encore tant que nous nous servirons du langage pour communiquer entre nous, ce qui d’ailleurs deviendra un jour un moyen primitif et superflu, le mot « merveilleux, » dis-je, tendra de plus en plus à devenir un synonyme de « réussi. »
Cyrano de Bergerac a imaginé des moyens de transport à travers l’air (et il n’était pas le premier) et on pouvait dire qu’à ce moment il racontait du merveilleux. Aujourd’hui, les ballons presque dirigeables ne sont plus des objets merveilleux pour nous. Un auteur du XVIe siècle a décrit minutieusement des opérations permettant de fixer dans l’obscurité des images, des empreintes reçues à la lumière du jour. Il pensait peut-être faire un récit merveilleux et ses contemporains étaient sans doute de son avis. Allons donc demander à ce passant porteur d’un Kodak s’il pense avoir entre les mains un objet merveilleux !
Le jour où la « vieille mère Shipton, » la pythonisse anglaise antérieure à Shakespeare, et dans laquelle Shakespeare a puisé beaucoup de grandes choses, écrivait que les gens pourraient un jour « ride without horses, » se convoyer sans chevaux, elle avait exprimé la possibilité de l’automobile et proclamé son futur avènement.
Nous sommes tous des disciples de « Old Mother Shipton, » lorsque vous écrivain, et nous lecteurs, nous faisons, en nous appuyant sur les points de départ du temps présent, une petite excursion dans le futur.
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J’ai nommé plus haut, Monsieur et cher Maître, quelques-uns de vos ouvrages célèbres qui reposent sur des données de ce genre. Il en est un, relativement récent, mais encore trop peu connu du public français : « Anticipations, » qu’il m’a paru utile d’expliquer, de vulgariser et de discuter auprès des lecteurs de ce grand journal, qui sont, par excellence, des gens qui vont de l’avant.
La forme de lettres, ou de conversations avec vous, est un plaisir que je me donne, et dont on me pardonnera la liberté en faveur des choses utiles dont je me ferai le très humble interprète. Je commencerai la prochaine fois l’examen de vos « Anticipations » et du génie avec lequel vous avez compris que les nouveaux moyens de transport étaient la base même d’une immense suite de métamorphoses de ce monde et de révolutions merveilleuses – c’est-à-dire parfaitement naturelles.
(À suivre)
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(Arsène Alexandre, in Le Vélo, journal quotidien illustré de l’industrie automobile et cycliste, du tourisme et de tous les sports, treizième année, n° 4176, dimanche 8 mai 1904 ; « The Libidinous H. G. Wells, » caricature d’Edward Sorel, encre et aquarelle, 2011)

