On n’a pas oublié la croisière de la Teresa Consiglio dans les mers australes, capitaine Silvio Mancini, de Livourne. J’y ai pris part. Sur cette goélette qui tenait la mer avec la gaucherie pateline d’un sabot ailé de voiles latines et auriques, le capitaine Mancini avait fait aménager à mon usage personnel la plus somptueuse cabine du bord. J’y respirais la tiédeur d’un confort d’autant plus émouvant, qu’en contraste avec cet asile entièrement lambrissé de planches vétustes et sombrement vernies, avec la bibliothèque minuscule mais savoureuse, avec ma couchette profonde comme une barque, avec quelques menus objets familiers dont je n’avais pas voulu me séparer et avec les photos agrandies de mes père et mère et de ma bien-aimée, je voyais défiler derrière le hublot, dûment nanti d’une lentille épaisse et protectrice comme un blindage transparent, les périls infinis de la mer perfide et des rivages de plus en plus nordiques et inhospitaliers.

Le jour arriva bientôt où tout bruit, tout mouvement cessèrent dans le vaste monde désertique et uniformément blanc qui nous entourait de toutes parts. Mancini en conclut qu’ayant franchi les limites de la vie, nous voguions désormais dans le domaine de la mort glaciale. Après cette déclaration du capitaine, l’équipage réclama double ration de rhum, ainsi qu’il est prescrit par le règlement des croisières polaires.

Mais Silvio Mancini se trompait. Ce calme, ce silence n’étaient que le recueillement nécessaire qui précède le spectacle. Autrement dit, c’était le moment où dans la salle assombrie les retardataires gagnent subrepticement leur place, les ouvreuses se retirent comme des fantômes talonnés par l’aurore, et, dans la cale sonore, les musiciens, l’arme au pied, attendent le signal d’attaque du chef d’orchestre.

Cette même nuit, un chant d’une majesté sublime traversa mon sommeil de part en part ainsi qu’une brillante épée, et je me réveillai en des sentiments d’une grandeur telle et d’un tel étonnement, que jamais par le passé je n’en avais connu de semblables.

Ayant pris l’habitude, depuis le passage du cercle polaire, de me coucher tout habillé dans ma barque-litière, je sortis en un rien de temps de ma cabine et montai sur le pont.

La Teresa Consiglio était arrêtée au milieu d’un étroit chenal ; l’eau lisse et noire n’avait pas la force de lécher les bords de la plaine de neige qui brillait à perte de vue.

Groupés près du rivage autour d’un vieillard d’une stature surhumaine, sous les constellations qui rayaient le firmament noir, comme une ardoise couverte de formules algébriques, des hommes transparents et très beaux chantaient ce chant majestueux et sublime qui avait traversé mon rêve.

La curiosité, ou, pour mieux dire, l’emprise d’une attirance irrésistible l’emportant sur tout autre sentiment, je me glissai dans le youyou qui flottait sous le plateau d’arrière et, en quelques coups d’aviron, je gagnai le rivage.

Je fus accueilli comme un frère. Dans le vieillard qui présidait le groupe, je reconnus un dieu, mort depuis longtemps à l’adoration des hommes, mais qui hante sans répit mes rêves de poète. Tout en le remerciant de son gracieux accueil, je reluquais quelques dames qui constellaient l’assemblée, immobiles et majestueuses comme des reines marmoréennes.

Le vieillard m’apprit de sa voix paternelle que cette colonie hyperboréenne réunissait tous les dieux et tous les humains qui, de quelque manière que ce fût, s’étaient rendus dignes de l’immortalité.

« Nous vivons désormais dans cet immense frigidaire, ajouta-t-il, où notre bonheur est à l’abri de toute corruption. »

Il m’invita à chercher dans le groupe quelque ami qu’il me serait agréable de revoir.

J’avais à peine commencé mes recherches, quand mon ouïe fut frappée par le bruit d’une cavalcade. Du fond de la plaine arrivèrent deux chevaux, aussi blancs et brillants que la glace foulée par leurs sabots rapides. Ils s’arrêtèrent, frémissants, à côté du groupe, et, à la manière dont ils écartèrent leurs jambes postérieures pour pisser, je reconnus que c’étaient des cavales.

Elles pissèrent longuement, cavalièrement, avec force. L’urine fumante, dont les jets éclaboussaient le ventre des cavales, creusa dans la glace deux vastes trous, où des lacs se formèrent, bleus et immobiles comme les yeux d’une déesse.

Des cris joyeux éclatèrent dans le groupe. Je vis deux poupons énormes, tout nus, et aussi transparents que leurs frères adultes, s’élancer vers les lacs et s’accroupir à leur bord, ainsi que nos petits citadins au bord du bassin d’un jardin public.

Ils étaient dodus, joufflus, fessus et tétonnards, et leur petit sexe jaillissant en tire-bouchon d’entre leurs cuisses rebondies, était bouclé au bout, ainsi que les fleurets de salles d’armes, par un bouton rondelet et rose.

Ils lançaient dans le pissat bleu les petits bateaux en papier qu’ils construisaient de leurs menottes grassouillettes et inhabiles ; leurs cris de joie perçaient l’air glacial comme des aiguilles d’argent.

Tout à coup, les éclats de cette joie divine furent étouffés par une horrible clameur. Je me retournai. Le long des bastingages, l’équipage de la goélette criait et gesticulait affreusement. L’angoisse m’étreignit. À la lumière des êtres transparents, toute la bestialité se révéla de mes tristes congénères, leur férocité belluine, leur massive laideur.

Debout sur la dunette, rabattant d’une main rageuse sa barbe que le vent lui renvoyait sans cesse sur la figure, Silvio Mancini lançait d’une voix rugissante des ordres qui, à n’en pas douter, se référaient aux habitants du rivage. À la clarté famélique de la lune, les poignards brillaient aux mains des matelots. Je sautai dans le youyou et gagnai le bord.

Au moment où je mettais le pied sur le pont, des hommes manœuvraient les deux canons-revolvers qui composaient l’artillerie de la Teresa Consiglio. Je courus sus au capitaine, lui criai : « Ne tirez pas ! Ne tirez pas ! » Assourdi par les clameurs de l’équipage, Silvio Mancini ne comprit pas le sens de mes paroles, me regarda avec des yeux de mouton furieux. « Bah ! finit-il par me répondre, on voit bien que vous êtes novice dans le métier de voyageur arctique. Retirez-vous de là ; vous gênez la manœuvre. Il me faut débarrasser le rivage de ces indigènes du Pôle. Leur chant me crispe les nerfs. » Il emboucha son mégaphone et lança l’ordre aux artilleurs de se tenir prêts.

Une agitation très légère avait gagné les hommes du rivage, mais sans interrompre leur chant majestueux et sublime. À un signe du vieillard, un adolescent agile comme un divin gymnaste sauta sur la croupe d’une des cavales et partit au galop.

Le premier coup de canon ouvrit une brèche au milieu du groupe, mais celui-ci se referma aussitôt autour du vieillard, qui, toujours immobile et debout, chantait avec l’exaltation d’un inspiré. Malgré l’horreur qui m’étouffait, je songeai aux martyrs chrétiens au milieu du cirque.

Le second coup de canon fut servi avec concours de mitrailleuses. Un rideau de fumée dissimula le rivage.

Quand la fumée se dissipa, les hommes polaires avaient disparu, mais leur chant majestueux et sublime continuait à retentir comme si de rien n’était.

Une folle terreur s’empara du capitaine. Ce que Silvio Mancini voulait, c’était moins abattre les hommes du rivage, qu’éteindre leur chant ; mais, là, les armes de la Teresa Consiglio s’étaient démontrées impuissantes.

Tandis que Mancini fixait d’un œil fou l’harmonieux rivage, revint au galop du fond de la plaine l’adolescent monté sur la cavale blanche.

Cette apparition remonta le moral de Mancini. Il cria à ses hommes : « Balayez-moi ce fantôme du nord ! »

La double détonation ébranla la voûte céleste. Les étoiles se mirent à danser. Mais la peur dévia la main des canonniers. Deux gerbes blanches jaillirent de la plaine à quelques pas du cavalier, et retombèrent en un panache de pétales étincelants.

Le chant grandiose et sublime remplissait la plaine. Le cavalier s’arrêta un instant à regarder la goélette meurtrière, puis, tournant sa cavale, repartit à fond de train.
 

*

 

Mon horreur des voyages et des aventures maritimes date de ce jour. Condamné à traîner mon existence dans l’enclos d’une ville lourde de désespoir, je me consume dans la brûlante nostalgie du marin exilé pour toujours sur le plancher des vaches.

Sevrées de leur destin, mes valises dressent au milieu de ma chambre un trophée pathétique. La poussière ternit le galbe de leurs flancs fauves, éteint l’éclat de leurs serrures métalliques.

Mais j’ai peur. J’ai peur de voir la porte de ma chambre s’ouvrir tout à coup, et briller dans le noir de l’antichambre les canons de la Teresa Consiglio, prêts à détruire mes pauvres valises, comme jadis ils détruisirent ces hommes harmonieux et transparents, que Silvio Mancini appelait les « indigènes du Pôle. »
 
 

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(Alberto Savinio, in L’Usage de la parole, revue littéraire, première année, n° 1, décembre 1939 ; cette nouvelle a été reprise dans le recueil Vie des fantômes, collection « L’Âge d’or » n° 4, Paris : Flammarion, 1965. Elle est initialement parue dans La Revue nouvelle, revue littéraire mensuelle, quatrième année, novembre 1927. Alberto Savinio, « L’Ange mauvais, » huile sur toile, 1930)