Le célèbre écrivain et pamphlétaire italien, Giovanni Papini, publie aux Éditions Flammarion la version française de Gog, son récent ouvrage. Gog, le héros de ce livre, est un milliardaire américain dont on nous raconte les barbares et décevantes expériences. Curieux ouvrage où Papini s’affirme en défenseur de la culture latine et passe en revue, pour les foudroyer, les tendances modernes – intellectuelles ou sociales. Nous en détachons ce chapitre, d’une savoureuse et mordante ironie :
Iéna, 8 juillet.
À Blümenwald, dans la maison de repos où j’ai fait retaper par un psychothérapeute mes nerfs surmenés, je remarquai, dès le premier soir, un avorton distors et claudicant qui portait, avec beaucoup d’aisance, ses diverses difformités. Il avait un œil bandé de noir, le crâne en pain de sucre, le nez mangé par un lupus et réduit à une cicatrice rouge, la bouche cachée par une végétation de poils embroussaillés, d’un ton de cuivre déteint. Il se démenait pourtant plus que tous les autres pensionnaires ; il discourait à voix haute avec tout le monde, et on le rencontrait à tout moment, précédé des heurts secs et précipités de son bâton en crosse d’évêque. J’appris qu’on le nommait : Doktor Mündung et que, comme les trois quarts des Allemands, il avait écrit certains livres.
Dès le second jour, il m’empoigna tandis que je me promenais au jardin et me força de m’asseoir près de lui, sur un banc de bois.
« Vous êtes étranger, dit-il, sentencieux, d’une voix plus grosse que lui, et, sans doute, êtes-vous venu en Allemagne pour apprendre : Germania docet. C’est ici l’Alma Mater du monde, Autant de villes, autant d’universités : un maître d’école pour six habitants. Et il n’est pas jusqu’à cette honteuse maison, qui n’est ni un hôtel, ni une pension, ni une clinique, ni un sanatorium, ni même un institut de culture intellectuelle, mais dans laquelle un charlatan sans scrupules vend à haut prix de l’espérance et des saucisses, où vous ne puissiez trouver un aliment à votre esprit. Mon nom vous est certainement connu : Doktor Mündung, licencié en Religionsgeschichte, auteur d’un volume sur les doctrines ésotériques des Jezidis, ou adorateurs du diable, de diverses Betrachtungen sur le culte des astres chez les Hereros, et d’un ouvrage, désormais classique, sur les rapports préhistoriques entre les divinités souterraines de la Phrygie et la déesse germanique Freya. Si je me trouve ici, loin des bibliothèques et de mes études, la faute en est à certains collègues jaloux qui, par ce stratagème, ont voulu reculer un peu le danger de me voir concourir pour une chaire d’université. Ma femme, qui est Chinoise et qui connaît mal les usages de sa nouvelle patrie, s’est laissé persuader par ces gens-là, et… Mais pardon de vous parler de mes affaires : c’est une erreur ; c’est même une hérésie.
Je vous assure cependant que, même à Blümenwald, je n’ai pas perdu mon temps. Pour un homme versé dans l’histoire des religions, la diversité est un avantage, mais pour les hommes en général elle est un inconvénient. Si l’on a pu tenter de créer une langue universelle, personne n’a réussi à inventer une religion qui puisse être vraiment acceptée de tous.
L’erreur réside en ceci, que l’on n’a point assez approfondi la nature de l’homme. L’homme, en dépit de toutes les hypocrisies et de toutes les rhétoriques, n’aime sincèrement que lui-même et il ne respecte et n’adore que son propre moi. Il feint, par peur ou par suggestion, de vénérer les dieux, les héros, la patrie, l’humanité et tous les autres mythes, historiques ou abstraits, qui remplissent les galeries de l’histoire. En réalité, ce sont là des paravents et des prête-noms qui ne font que cacher sa véritable foi. Pour parvenir à une religion véritablement universelle et pratique, telle que, s’il se présentait un prophète courageux pour l’enseigner, tout le monde l’adoptât avec joie, il faut tenir compte de ce qui est le centre psychologique de la conduite humaine.
La religion nouvelle et définitive que je propose aux hommes est l’Égolâtrie. Chacun s’adorera soi-même, chacun aura son dieu personnel : soi-même. La Réforme protestante se flattait de faire de tout homme un prêtre : plus d’intermédiaire entre la créature et le Créateur ! Moi, je fais un pas en avant : plus d’intermédiaire entre l’adorateur et l’adoré. Chacun est à soi-même son dieu.
On combine de cette façon les avantages du polythéisme et ceux du monothéisme. Chaque homme aura un seul Dieu, mais il y aura autant de dieux que d’hommes. Et les scissions ne seront pas à craindre parce que les égolâtres, tout en étant d’accord sur le principe fondamental de la nouvelle religion, ne tomberont jamais, et pour des raisons évidentes, dans la folie d’adorer un dieu étranger, c’est-à-dire un autre être, leur semblable.
Cette religion est à la fois l’aboutissement suprême de l’idéalisme allemand et celui de la civilisation la plus moderne. Quand Fichte, montant un jour dans sa Chaire, annonça à ses auditeurs : « Aujourd’hui, nous allons créer Dieu, » l’Égolâtrie était virtuellement fondée. Si Dieu est une création de notre activité matérielle ou morale, c’est-à-dire si c’est l’esprit humain qui le fabrique, pourquoi adorer Dieu comme s’il existait vraiment en dehors de nous et ne pas adorer plutôt son créateur, c’est-à-dire l’homme ? Si l’homme est le père de Dieu, si Dieu n’existe pas, sauf dans l’esprit humain, en adorant l’homme nous adorons le vrai Dieu, un Dieu absolu, un Dieu qui n’est plus l’inconnu. Pourtant, on ne peut pas adorer l’homme en général. La Menschheit est une abstraction, un flatus vocis : l’homme authentique se réalise dans l’individu concret, c’est-à-dire en chacun de nous.
La civilisation moderne, qui a détruit peu à peu les restes de la fantasmagorie transcendantale, a commencé, sans s’en rendre compte, à pratiquer l’Égolâtrie. Le sport est l’adoration du corps ; le culte de la science, une façon de s’arroger l’omniscience attribuée à Dieu, et le culte de la machine, de suppléer à l’omnipotence de Dieu. Ce qui semblait réservé à l’Être Parfait devient peu à peu une prérogative commune à tous les mortels.
Je vous dirai en confidence que l’Égolâtrie est déjà pratiquée, inconsciemment, par la majeure partie de l’humanité. Il ne s’agit plus que de lui donner un nom, un credo et une conscience. Voilà quelle sera ma tâche dès que je sortirai de cette caverne d’empoisonneurs.
En lisant la vieille saga Scandinave de saint Olaf, j’ai toujours été frappé par ce dialogue :
« En qui crois-tu ? demande le roi à un soldat.
– En moi-même, » répond celui-ci.
C’est le vrai cri du vrai héros. Qui ne croit pas en soi ne vit pas. Il s’agit de faire coïncider la religion et la vie, la foi et sa pratique. Les autres religions ont failli parce qu’elles demandaient à l’homme des choses contraires à sa véritable nature. La mienne, qui se conforme à son instinct secret, désormais évident, triomphera sans lutte.
Mais, direz-vous, il nous faudra un culte, même s’il doit porter l’empreinte du matérialisme moderne. J’y ai pensé. Tout Égolâtre fera faire sa propre statue en or, en bronze, en marbre, selon ses moyens. S’il n’est pas assez riche pour avoir recours à un sculpteur, il se contentera d’un portrait à l’huile, ou simplement d’une bonne photographie. Devant cette image, il déposera des offrandes et récitera ses prières. Nous trouverons d’excellentes formules, pour la célébration du Moi, dans les livres des idéalistes et dans le Chant de mon propre moi, de Walt Whitman. Le bain quotidien ou hebdomadaire sera l’équivalent du baptême ; le repas remplacera la communion ; le sommeil, perte passagère de la conscience du Moi, sera la pénitence. Comme vous le voyez, une religion commode et pas trop compliquée. Il n’y a d’autre Dieu que l’homme et chaque homme est son incarnation.
Finie l’humiliation de s’incliner devant des puissances supérieures ; finie l’hypocrisie de renier notre indéracinable instinct ! L’homme s’aime lui-même : qu’il le confesse ouvertement ; et, bannissant toute peur et toute retenue, qu’il donne à son amour une forme dévote et liturgique. Soyez certain que le vingtième siècle sera le siècle de l’Égolâtrie. »
Dès que l’affreux petit monstre loquace eut fini son verbiage, je me mis à le bien regarder. Et, en imagination, je me le figurai en adoration devant une statue reproduisant son visage horrible et son corps contrefait. Je ne pus m’empêcher de rire. Le docteur Mündung ne s’en formalisa pas.
« Ma religion, reprit-il, est un message de joie, et non de mortification. Vous êtes entré dans l’esprit de mon entreprise, et j’espère que vous serez mon prophète sur l’autre moitié de la Terre. »
En parlant ainsi, il me toucha les genoux de ses mains minuscules, pour me donner sa consécration. Je m’aperçus alors qu’à l’une de ses mains il n’avait que quatre doigts, mais qu’il en avait six à l’autre.
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(Giovanni Papini, traduit de l’italien par René Patris, « La Vie littéraire, » in Figaro, cent-septième année, n° 142, samedi 21 mai 1932 ; Remedios Varo, « El flautista, » huile sur masonite, 1955)


