« Monsieur, me dit le vieillard, puisque vous avez l’air d’y tenir si fort, je vous ferai donc visiter ma bibliothèque. Mais elle ne mérite pas cet honneur, je vous assure. Vous vous attendez sans doute à y trouver monts et merveilles. Détrompez-vous ! je ne suis pas, le moins du monde, bibliophile, et vous allez avoir une grande déception. »
Évidemment, c’était là de la fausse modestie. L’astucieux vieillard ne parlait de la sorte, pensais-je, que pour mieux jouir tout à l’heure de mes protestations enthousiastes, quand j’admirerais les trésors de cette fameuse bibliothèque, où j’imaginais déjà les raretés les plus rares, miraculeux incunables, éditions originales, exemplaires d’ouvrages à tirage restreint et non mis dans le commerce, monstrueuses Priapées publiées sous le manteau, introuvables livres d’hermétisme, et jusqu’à des manuscrits uniques.
Il est vrai que j’imaginais tout cela sur la foi d’un mien ami qui n’était guère connaisseur en la matière, une sorte de hobereau, grand chasseur, et qui, cousin du vieillard, et m’ayant chargé de lui porter une bourriche de bécasses, avait ajouté :
« Vous profiterez de l’occasion, vous qui aimez les livres, pour visiter sa bibliothèque. Elle est épatante, à ce qu’il paraît. »
C’était, je l’avoue, un maigre levain, en soi, à mes imaginations bibliophiliques. Mais je savais d’autre part, grâce au curé, un peu plus teinté de littérature, que le vieillard avait vraiment le goût des livres, qu’il passait désormais presque toutes les heures de sa vie confiné dans sa bibliothèque, et qu’il en disait volontiers :
« J’y suis heureux comme un rat dans un fromage. »
Cela n’indiquait-il pas un amateur éclairé, un passionné collectionneur ? Oui, à coup sûr. Et donc, en visitant la fameuse bibliothèque, ce n’est pas à une déception que j’allais, mais à un régal. L’astucieux vieillard avait beau dire, je m’en pourléchais d’avance les badigoinces et en reniflais à plein nez, de mon nez bouquineur pour qui le vieux papier et l’ancienne encre d’imprimerie, si noire et si grasse, fleurent parfois mieux que musc et benjoin.
Et cependant, c’est bien le modeste, vraiment modeste vieillard, qui avait raison. Son humilité n’était point feinte et ne cachait aucune astuce. J’eus positivement, en entrant dans la bibliothèque, dans la fameuse bibliothèque, une déception.
Tout de suite, je constatai que les livres n’en avaient pas été lus, ni même touchés, depuis longtemps. Ils étaient soigneusement rangés sur leurs casiers, mais couverts de poussière. Aucun ne traînait, ouvert, sur une table. Et il eût été difficile, d’ailleurs, que le fait se produisît ; car il n’y avait, dans la salle, aucune table.
Chose plus étrange encore, il n’y avait non plus aucun siège. Et il devenait, dès lors, très explicable que les livres n’eussent jamais été dérangés de leurs casiers. Car, où se fût-on assis pour les lire ?
Malgré les efforts de ma politesse, je ne pus empêcher mon visage de trahir l’étonnement que me causait cette singulière bibliothèque. Le vieillard s’en aperçut et y répondit en souriant :
« Parfaitement, monsieur ; c’est une bibliothèque où on ne lit pas. »
Il s’amusa un instant de ma déconvenue, puis ajouta :
« On y a lu, par exemple, oui, et beaucoup lu, et même tout lu. En cela, du moins, ma bibliothèque est curieuse, qu’elle ne renferme pas un livre, un seul, dont la substance ne soit ici. »
En même temps, il se touchait le front, qu’il avait haut et large, très capable, en effet, de contenir un cerveau où pouvaient être emmagasinées les richesses de toute une bibliothèque.
« Elle est encore, reprit-il, intéressante par autre chose. »
Comme mes regards investigateurs s’attachaient à certains in-folios où je croyais reconnaître des incunables :
« Oh ! fit-il, non pas, ainsi que vous semblez le croire, intéressante par le précieux des éditions. Je ne pense pas, en effet, avoir ici des raretés. Et, en eussé-je, que je ne saurais en faire grand cas, n’ayant pas du tout la prétention de m’y entendre. Non, ce qui rend ma bibliothèque intéressante, monsieur, c’est qu’elle est complète, méthodiquement complète. »
De nouveau, je trouvai au vieillard un air astucieux, et même goguenard. Ne se moquait-il pas de moi, vraiment, en me donnant comme complète, et méthodiquement complète, une bibliothèque composée de mille à quinze cents volumes tout au plus, et rangés de telle façon que je voyais sur le même rayon, par exemple, à côté l’un de l’autre, un roman et un opuscule de chimie ?
Mais le vieillard ne souriait plus, ainsi que tout à l’heure, et c’est d’une voix extrêmement grave qu’il continua :
« Je dis bien qu’elle est complète, monsieur, et vous en conviendrez sans peine quand vous en aurez compulsé le catalogue. Vous y verrez, en effet, figurer tous les chefs-d’œuvre de l’esprit humain, tous les chefs-d’œuvre incontestables, et dans tous les genres, poésie, philosophie, histoire, sciences. Par chefs- d’œuvre incontestables, j’entends ceux qui me semblent tels, en sont la mœlle, l’élixir de la pensée, ceux enfin que j’appelle les Bibles. Et notez que, ces Bibles, je les possède dans la langue même où elles furent écrites, et dans laquelle, presque toutes, je puis les lire. »
Malgré moi encore, mais cette fois sans retenir ma surprise, dont l’expression était un hommage, je manifestai par ma mine une stupéfaction tout admirative. À moins que ce vieillard de si grand air fût le dernier des bas farceurs (et rien ne pouvait m’en suggérer même le plus vague soupçon), j’avais devant moi un homme absolument extraordinaire.
« Mon Dieu ! oui, monsieur, fit-il, je connais presque toutes les langues mortes ou vivantes. Je n’en tire pas vanité, d’ailleurs. C’est une affaire de patience et de mémoire. Le principal est de vouloir en apprendre d’abord, à fond, une demi-douzaine. Les autres, ensuite, ne sont qu’un jeu. S’il m’en reste encore quelques-unes à savoir, il faut me le pardonner. En vieillissant, je suis devenu un peu paresseux. »
Il s’était remis à sourire, et je me remettais à me méfier un tantinet. Non pas que je doutasse de sa sincérité ! Mais j’en étais à me demander si je n’avais pas affaire à un fou, qui me prenait pour dupe en étant lui-même sa propre dupe.
Ce qui m’incitait à le penser, c’est le désordre que me révélait un examen rapide de cette bibliothèque prétendue complète méthodiquement. Par coups d’œil furtifs, mais sûrs, je m’étais aperçu, en effet, que les livres, soigneusement rangés quant aux formats, l’étaient dans un pêle-mêle absolu quant aux matières. Le cas du roman côte à côte avec un opuscule de chimie n’était pas une exception. Toutes les places semblaient avoir été ainsi données sans choix, et purement au hasard.
Je souris à mon tour, avec une pointe d’ironie non dissimulée, en insinuant que je ne me rendais pas bien compte de la méthode qui avait présidé au classement des ouvrages.
« Je sais, je sais, répondit le vieillard ; la méthode employée ici n’est point celle dont on use à l’ordinaire. Moi aussi, jadis, j’ai suivi, dans des classements antérieurs, les catégories établies par la critique entre les diverses parties de la connaissance humaine. Mais j’y ai renoncé, les trouvant, à bien réfléchir, plus arbitraires les unes que les autres. Finalement, je me suis arrêté à l’ordre présent, qui vous semble du désordre, n’est-ce pas ? C’est que vous n’avez pas pris garde à la couleur des reliures. Regardez mieux, non avec un œil de philosophe, mais avec un œil de peintre, et dites-moi si ces dos de nuances variées, juxtaposées savamment et définitivement, j’ose le croire, ne constituent pas un tableau de la plus exquise harmonie ? »
Ainsi averti et jugeant les choses de ce point de vue, je fus obligé de donner raison au vieillard. Mais, du coup, j’acquis la certitude du détraquement cérébral que j’avais supposé tout à l’heure. Car, si j’admettais fort bien ce genre de classement pour un homme n’ayant jamais lu ces livres, je ne pouvais pas ne pas en constater la puérilité et le non-sens chez le lecteur prodigieux qui prétendait s’être assimilé toute cette bibliothèque, et qui croyait de bonne foi, en l’ayant rangée d’après la couleur des reliures, l’avoir rangée méthodiquement.
Je n’eus pas, toutefois, le cruel courage d’entrer là-dessus en discussion avec le vieillard. Il avait vraiment l’air trop convaincu de l’excellence de sa méthode pour que je pusse même paraître en douter. J’acquiesçai donc, ne songeant plus qu’à me retirer poliment sur quelque compliment de complaisance. Mais il vit très nettement ce qui se passait en moi, le perspicace vieillard, et c’est avec un nouveau sourire, fort triste à présent, qu’il me dit :
« Je vois, monsieur, vous me trouvez le timbre un peu fêlé. Oh ! ne niez pas ! je lis cela dans vos yeux. Mais je ne vous en veux pas, soyez sans inquiétude. À votre âge, et au point de lecture où vous en êtes, il est tout naturel que vous pensiez de la sorte. Si jamais vous en arrivez, comme moi, à avoir tout lu, tout digéré, vous comprendrez que je suis sage, alors seulement, et pourquoi je ne lis plus, et pourquoi je proclame que le véritable et unique étalon d’ordre dans une bibliothèque consiste à la classer d’après la couleur des reliures, au hasard du plaisir esthétique procuré par le tableau de ces couleurs. En attendant que vous en soyez venu à ce suprême degré de savoir et de méthode et de haute philosophie, permettez-moi, pour vous y aider, de vous offrir le petit livre que voici, qui est à la fois le catalogue et le résumé de cette admirable bibliothèque. Toute la pensée humaine, ainsi que vous le verrez, y est condensée en quelques pages. Lisez-le, je vous prie, quand vous serez rentré chez vous. »
Il m’enveloppa soigneusement dans un journal une toute petite plaquette dont il y avait, sur un rayon, une cinquantaine d’exemplaires. Je m’empressai de le quitter, pour vite aller prendre connaissance de ce miraculeux bréviaire.
L’astucieux vieillard était bien un sage. La plaquette se composait d’un cahier de papier blanc.

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(Jean Richepin, « Contes graves, » in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, septième année, n° 2247, mardi 22 novembre 1898 ; l’idée de ce conte a vraisemblablement été inspirée par « La Bibliothèque de papier blanc » d’Albert Lhermite, déjà publié sur ce site. Johann Hamza, « Dans la Bibliothèque, » huile sur bois, sd)

