Si l’on excepte ses chroniques et tableaux parisiens, les œuvres en prose de Germain Nouveau sont fort peu nombreuses. On connaît de lui essentiellement deux courtes nouvelles : « La Petite Baronne, » publiée dans la revue d’Émile Blémont, La Renaissance artistique et littéraire, deuxième année, n° 11, 19 avril 1873, et « La Sourieuse, » dans La Revue du Monde Nouveau, littéraire, artistique, scientifique de Charles Cros, première année, n° 2, 1er avril 1874, auxquelles on peut ajouter deux autres fantaisies signées de ses seules initiales, parues dans l’hebdomadaire satirique d’André Gill La Lune rousse : « Le Manouvrier, » deuxième année, n° 88, dimanche 11 août 1878, et les « Notes d’un réserviste, » deuxième année, n° 95, dimanche 29 septembre 1878. L’ensemble de ces textes a été réuni dans le volume de la Pléiade qui lui a été consacré, en compagnie des œuvres complètes de Lautréamont.

La Porte ouverte est donc particulièrement heureuse de republier aujourd’hui pour la première fois une longue nouvelle de Germain Nouveau, qui n’a jamais été répertoriée à ce jour.

Il s’agit du Crime de Rians, « nouvelle dramatique » parue en quatre livraisons dans Paris-Montmartre entre le 29 avril et le 27 mai 1883. La découverte pourrait paraître anecdotique, mais elle n’en est pas moins d’importance ; c’est en effet la plus longue œuvre en prose de Germain Nouveau, et la seule à avoir son pays natal pour cadre.
 

MONSIEUR N

 
 

 
 

Lire à notre deuxième page l’émouvant feuilleton : Le crime de Rians, PAR GERMAIN NOUVEAU.

 
 

 
 

LE CRIME DE RIANS, NOUVELLE DRAMATIQUE

 

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Bien bizarre, mais bien mal famée, cette route du Var, qui conduit du village de Pourrières au village de Rians ! Dans un espace de dix kilomètres pour le moins, elle ondule avec des zigzags en plein terrain volcanique, à travers d’immenses blocs de rochers qui sont à eux seuls des espèces de collines farouches, couronnées çà et là de ronces et de chênes-verts ; elle s’encaisse avec une énergie âpre tout au fond de vallons sombres, creusés en entonnoir, frais et silencieux. Les gens du canton appellent cela « le Vallon. » Rien de plus propice aux meurtres, de plus favorable aux attaques, la nuit, et aussi le jour. Même en plein midi, cet endroit n’est pas sûr.

C’est cette route que suivait Berryat, l’instituteur d’Artigues, le 11 août 18… vers dix heures du soir, en été. Il était assis, seul, le fouet en main, dans un de ces véhicules appelés vulgairement tape-cul, attelé d’un cheval, prêté par le maire de son village, et il rentrait à Artigues en toute hâte, après avoir passé la journée à Fourrières, Il avait à traverser Rians qui se trouvait à mi-chemin, et en avait encore pour quatre bonnes heures avant d’être rendu.

Outre les craintes bien naturelles que tout voyageur, la nuit, doit éprouver dans ces parages, Berryat avait une raison particulière, un motif majeur pour échapper à la solitude du « Vallon » au plus vite : il était depuis le matin possesseur de valeurs relativement considérables ; il avait sur lui pour quinze mille cinq cents francs d’actions au porteur. Pour un instituteur de village, c’est un joli denier. Aussi était-il tremblant et gauche, et même tout sot d’avoir là, bien à lui, entre sa chemise et son gilet, attachée avec un double cordon, une pareille fortune. Il avait touché tout cela, le jour même, d’une tante qu’il avait à Fourrières, vieille bonne femme que les uns disaient pauvre, d’autres riche et avare, que tous ses héritiers présumés entouraient de soins et de caresses, à tout hasard. Par une bizarrerie de sentiment, peu rare chez les gens âgés, la vieille chérissait Berryat de préférence à tout autre, sans qu’il y eût de cette affection une explication bien claire à donner. Aussi, se voyant au bout de la vie, la tête et les mains toutes tremblantes, bien qu’ayant conservé ses fins yeux et un assez bon appétit, la tante avait appelé son neveu, et dans la peur d’être un jour ou l’autre dévalisée par la rapacité paysanne de ses proches, elle avait dit à Charles : « Tiens, voilà toujours ça pour le moment ; ça t’aidera dans ton mariage, puisque tu vas te marier. Surtout, n’en dis rien ; ils seraient capables de m’étrangler. » Et elle lui avait glissé, comme en se cachant même des murs, les actions au porteur. Berryat avait promis le secret, dit au revoir à sa tante, car le lendemain, précisément, c’était jour d’inspection, et, tard dans la nuit, avait repris le chemin d’Artigues.

Quand Berryat arriva à Rians, il fut chagrin de ne plus voir une seule lumière briller aux fenêtres, et le silence des petites rues augmenté par la paille épaisse sur laquelle la voiture s’engagea, lui serra le cœur. Si tard encore par les chemins ! il n’arriverait pas à Artigues avant l’aube. Le cheval n’avançait plus qu’avec frayeur, et, au coin des ruelles parfois, tout soudain restait planté. C’était un de ces petits chevaux corses, pétulants au départ, avec un grand air de bravoure, mais devenus rosses au bout de dix minutes. Celui-ci, comme tous ses pareils, boudait à la nuit et au chemin, – et depuis quelques moments, baissait l’oreille et frémissait, secoué par un gros vent d’orage, lourd et chaud, qui tout à coup s’était levé. De limpide et sombre qu’il était, le ciel était maintenant chargé de noir. Ç’allait être dans cinq minutes un de ces effroyables orages du midi, improvisés, pleins de tonnerres et de zigzags cinglants comme de célestes coups de fouet, lumineux et blancs, et chassant devant eux la nuit pareille à un troupeau d’ombres noires, qui soudainement reparaissent. En effet, sans qu’une goutte de pluie précédât l’averse, vingt nuages agrégés les uns aux autres crevèrent à la fois. La violence de l’ondée éteignit la fragile lanterne et, en une seconde, voiture, homme et cheval ruisselèrent dans l’horreur de la nature noire changée en eau. Berryat, qui avait sauté à bas du véhicule, et empoigné le « corse » par la bride, ayant levé la tête, put voir à la lueur d’un éclair une enseigne où se détachèrent crûment avec une franchise extraordinaire ces lettres : Vve LEYDET, et au-dessous : Aubergiste. Replongé dans les ténèbres, il distingua alors une fente de lumière dans la porte de bois de l’auberge, et heureux de ce gîte qui se trouvait sous sa main, il frappa à plein poing, en criant : « Eh ! braves gens ! ouvrez-moi ! dépêchez ! » L’espagnolette de fer tourna lentement sur elle-même et la porte s’entrebâilla. « Qui vous êtes ? Vous n’êtes pas d’ici ? » dit une vieille voix horriblement méfiante, la voix de la servante qui n’avait pas reconnu la langue du pays ; Berryat, en effet parlait français avec l’accent du Dauphiné, où il était bien qu’originaire de la province. « Eh ! qué li foute ! » répliqua-t-il avec colère, et en se servant des trois mots de provençal, les seuls peut-être qu’il sût par hasard. « Voulez-vous me laisser me noyer, moi et mon cheval ? Allons, un peu de complaisance. Est-ce une auberge ou non ici, dites-le ? »

La vieille servante, qui se couchait probablement la dernière, et qui s’était endormie au coin de la cheminée, – la journée ayant été rude, – bougonneuse et lente, et avec l’impassibilité de la vieillesse chez laquelle les petits accidents de la vie n’ont plus de contre-coup, – malgré la pluie qui battait toujours les toits et les pavés, – livra sans empressement les clefs de la remise où Berryat fit lui-même pénétrer la voiture, à la lueur d’une lanterne crasseuse. Puis il entra dans la vaste cuisine qui servait aussi de salle à manger aux voyageurs.

L’émotion et la fatigue le décidèrent bientôt à demander une chambre, bien qu’il n’aimât pas trop cette auberge, assez primitive, une des dernières maisons du village au nord-est, un peu isolée, lourde, noire, sans aucune coquetterie dans les rideaux et la vaisselle qui s’accrochait aux murs, et où la vieille faisait rire sinistrement une odeur de sabbat et de balai roussi. « De chambre, n’y en a plus, répliqua-t-elle, en mauvais français ; vous savez que quand c’est jour de foire, on retient d’avance, si on se veut coucher. » Pourtant, il y avait moyen de s’arranger ; il restait encore non une chambre, non un lit, mais une place, si toutefois on voulait bien s’en accommoder. Berryat un peu rêveur demanda à la vieille de s’expliquer. La pluie, qui avait cessé un instant, retombait avec plus de force. L’eau pénétrait sous la porte, et elle, tout en prêtant une attention distraite, cherchait quelque torchon pour l’éponger. Le petit cheval, à qui Berryat était allé donné l’avoine, dans l’écurie où il n’avait trouvé pour sa bête qu’un coin étroit et un vieux licol, le petit cheval, éreinté, s’était couché près des mules et des ânes dormant debout. Il craignait d’abîmer le « corse. » Si encore c’eût été son cheval à lui, mais un cheval prêté, ça se ménage. D’autre part, il n’avait pas envie de se remettre en route dans les ténèbres, avec la menace de la reprise de l’orage. Il serait bien temps de repartir à l’aurore de façon à arriver pour huit heures, et ouvrir sa classe. D’ailleurs, l’inspecteur n’était annoncé que pour l’après-midi. À ces raisons s’ajoutait un désir féroce de s’étendre sur le dos, courbaturé qu’il était par la pluie qui avait frappé ferme à travers le collet de sa redingote, de telle sorte que les actions au porteur étaient elles-mêmes humides, comme si on les avait baignées dans un verre d’eau.

Berryat, qui se séchait maintenant aux dernières flambées de l’âtre, n’avait pas quitté une minute, de la pensée et du cœur, ces magnifiques et troublants chiffons de papier ; quoi qu’il fît et quoi qu’il dît, c’est à eux qu’il pensait, et de temps en temps il y portait la main pour s’assurer qu’il ne s’envolaient point. À vrai dire, il fallait tout son calme de brave garçon qui ne s’était pas « dérangé » une fois dans sa vie, pour ne pas en perdre le bon sens. Et encore ! par moments, il devenait tout d’un coup nerveux, regardait un peu effaré autour de lui, regrettant de n’avoir pas un revolver, une arme mortelle. Il avait bien son couteau, ce n’était pas assez ; il se promettait toutefois d’en jouer, si mal que ce fût, plutôt que de reculer devant l’attaque possible. Ces noires idées lui étaient soufflées par le milieu ambiant, la solitude, l’heure, l’énervement de l’orage, et elles avaient été préparées pour ainsi dire de longue main, par la singulière route qu’il avait suivie, par ce « Vallon » redoutable où elles avaient mûri lentement. Sans grands besoins, Berryat tenait à l’argent comme un paysan tient à la terre et à l’argent. L’argent à la campagne est la grande passion, presque toujours plus forte que l’amour. Ailleurs on voit cette passion céder et, comme une barre d’acier mal trempée, parfois, sous les doigts d’une autre passion, se tordre ; à la campagne, pas. C’est une barre inflexible que rien ne fait plier. Or, Berryat était fils de paysan, paysan aussi par tous les sentiments, toutes les sympathies, toutes les idées, bien ancrés, qui dorment sous l’enveloppe de l’homme instruit, sous la redingote du monsieur, paysan au fond. Comme tel, c’était donc l’argent qui devait être et qui était sa passion dominante.

C’était lui qui faisait jouer dans son âme les grands ressorts. Aussi, comme l’amoureux qui étreint son désir fait chair, lui étreignait son rêve devenu réalité, et chez lui comme chez l’autre, cet état se traduisait par une transfiguration un peu étrange du visage et un grand tumulte de l’âme. Au demeurant, il n’y avait là qu’un brave garçon, simple, honnête, et qui était rudement las !

« Qu’est-ce que vous appelez une place ? demanda-t-il à la maigre servante, avec une contraction des sourcils.

– Vous allez bien le voir. Suivez-moi. »

Elle décrocha une petite lampe, qu’elle alluma à l’oignon de verre plein d’huile où la mèche charbonnait, sur la grande table de bois, et se mit à gravir l’escalier dont les premières marches s’enracinaient dans la cuisine, encombrées de sacs de blé, de paniers rangés le long des murs. Berryat machinalement la suivit ; arrivée au second étage, elle poussa une porte devant elle, sans même frapper. C’était une chambre étroite, au carrelage défoncé par places, avec un vieux lambeau de tapis au pied du lit, une fenêtre étroite à quatre vitres, et un auvent de bois percé d’un trèfle ; le lit était vaste et occupait à lui seul les deux tiers de la pièce, faisant ruelle du côté laissé libre. Sous la couverture de toile, les draps rejetés au pied du lit, une forme épaisse et lourde s’étalait et, sur l’oreiller, une tête d’homme montrait une bouche entrouverte, et une barbe sale de huit jours, des cheveux plantés bas, et aux oreilles deux fines boucles d’or. Babet secoua le dormeur qui eut quelque peine à soutenir l’éclat brusque de la lumière :

« Vé, dit Babet, ce voyageur ne vous gênera pas trop ; vous lui ferez bien une place, le lit est assez grand, grâce à Dieu ! »

L’homme regarda un instant comme hébété, puis, vite remis, il jeta un coup d’œil sur Berryat, le coup d’œil du campagnard, ironique et méfiant, et lui voyant une redingote, lui dont la blouse bleue pendait au mur :

« Si ce monsieur, dit-il, n’est pas trop fier, moi, ça m’est égal, tant douarmi en sin coumo en siei. » Ce qui veut dire, je dors aussi bien en cinq (ainsi) comme en six. Jeu de mots intraduisible. Babet s’était retirée, sans attendre la réponse, et avait refermé la porte.

Restés seuls, les deux hommes cherchaient quelque chose à se dire, pour dissiper l’embarras qui les tenait tous deux, mais finalement, moitié discrétion moitié froideur, gardèrent le silence. Une méfiance mutuelle les envahit. Celui qui dormait n’eut plus envie de dormir, et l’autre qui soupirait après le sommeil, prit la résolution de se tenir éveillé. Si Berryat craignait pour ses actions au porteur, l’autre, un marchand de chevaux qui avait fait son magot à la foire, où les transactions se font rubis sur l’ongle, faisait tardivement la réflexion qu’après tout l’habit ne fait pas le moine, et que ce monsieur, si bien habillé qu’il fût, pouvait fort bien être un voleur ; pareille chose s’était déjà vue. Habitué à cette auberge où il venait régulièrement chaque année depuis fort longtemps, il avait dans les gens et l’endroit une confiance affermie par l’habitude, au point de dormir avec la clef sur la porte, étant en pays de connaissance, mais cette circonstance nouvelle et ce visage inaccoutumé lui donnèrent à réfléchir. Il avait un peu à la légère accepté ce camarade de lit. En campagnard madré qui sait que les plus grandes finesses sont les plus simples, avant de s’endormir il avait caché dans son chapeau de feutre gris pendu au mur, son sac d’écus et de louis, si bien que, qui eût cherché, par le plus grand des hasards, à la dérobée pendant son sommeil, n’eût pas pensé certainement qu’il pût se dissimuler là, contre la muraille, à l’entrée même où l’œil ne pouvait voir qu’un chapeau accroché avec négligence. Toutefois, la présence de l’inconnu le fit se mettre sur ses gardes et, tout en faisant semblant de se rendormir, du coin de l’œil, il suivait les gestes de Berryat, qui, de son côté, faisait des réflexions presque analogues : que pouvait être ce paysan ? quelque boucher de la campagne, un de ces gaillards qui ne reculent pas devant un mauvais coup. Il s’agissait de se dévêtir sans attirer son attention sur les précieux papiers. Comment faire ? l’attitude embarrassée de Berryat n’échappait pas au campagnard, et Berryat, de son côté, croyait voir la paupière de l’autre se soulever, et un éclair se couler sous les cils. Finalement, l’instituteur prit le parti de garder son pantalon et son gilet, mais pour cela, il eût désiré que l’obscurité cachât cette manœuvre, car il avait des doutes sur la franchise du sommeil de son compagnon. Heureusement pour lui, la lampe qui ne jetait plus qu’une lueur vacillante et douteuse, tout d’un coup s’éteignit. La plus épaisse obscurité s’établit. Cela se trouvait bien. Il tâta le lit dans l’ombre, mais, avant de s’étendre auprès de l’autre, silencieusement il tira un couteau de sa poche, et le plaça, sans faire chanter le marbre, sur la table de nuit qui allait se trouver à la portée de sa main droite. C’était un de ces petits couteaux où l’on trouve jusqu’à des ciseaux, un tire-bouchon, une lime et un poinçon. Berryat choisit le poinçon pour le cas où il aurait à en faire usage.

Décidé à ne prendre qu’un peu de repos, tout en restant éveillé, il s’étendit dans le lit. Alors, un bien-être immense courut dans son dos et dans ses membres ; il sentit qu’il s’endormirait s’il ne luttait pas de toute son énergie contre la mollesse qui l’enveloppait déjà, contre ce doigt invisible qui nous ferme les yeux, comme si c’était les paupières d’un mort, – et s’il ne chassait pas cette sorte de chat étouffant qui semble s’installer silencieusement sur notre poitrine oppressée.

Une volonté ferme, celle de reposer sans dormir, une idée fixe, celle de sauvegarder sa richesse, l’immobilisèrent bien plus peut-être que la fatigue, et, les paupières toutes grandes ouvertes, il enfonçait un regard aigu dans les ténèbres et dans sa propre pensée. Il lutta ainsi une demi-heure, trois quarts d’heure, puis, subitement vaincu et comme un homme étourdi par un coup de poing, il tomba en plein somme, – et en plein rêve, il rêvait. Et tels avaient été la force, l’empire absolu de sa préoccupation, que ce songe était la suite naturelle de ses pensées, les dernières qu’il avait eues, si toutefois je peux employer ce temps de verbe, pour une chose qui ne cessait pas d’être ; le fil qui se développait dans le cerveau de l’homme éveillé se retrouvait dans la tête de l’homme endormi, y ayant pénétré, si je peux dire, comme par le trou d’une aiguille, si bien qu’il n’y avait rien de changé dans le domaine intime de son âme, sinon qu’au lieu de penser éveillé, il pensait endormi, voilà tout, mais c’était identiquement la même pensée ; pour parler plus simplement, il rêvait ce qui était, il rêvait non le rêve, mais la réalité. Il rêvait qu’il était étendu dans ce lit, près de cet inconnu, qu’il était en bras de chemise, qu’il avait sous son gilet pour quinze mille cinq cents francs d’action au porteur, que son couteau était près de lui, ouvert, qu’en cas d’attaque il se défendrait vigoureusement, qu’il reposait son corps, harassé et courbaturé, – et qu’il ne dormait pas, ce qui, sauf ce dernier point, était complètement exact.

Quand Berryat s’éveilla, il sentit dans sa tête des lourdeurs comme si on avait remplacé sa cervelle par du plomb. Ses yeux, malgré lui, se dilataient, comme ceux d’un animal pris de terreur. Son cœur se mit à battre à grands coups répétés ; en même temps, il se dressait sur son séant, et jetait autour de la chambre un regard de fou, d’homme qui se demande où il est, qui cherche à reconstituer sa personnalité ensevelie dans un brouillard étrange, et à rétablir une identité dont le sentiment tarde à se dégager des langes mous d’un sommeil plus vide que la mort. À l’aspect de ce qui l’entourait, un sursaut le fit tressaillir des pieds à la tête, et l’horreur hideuse et verte contracta tous ses traits, et lui dilata affreusement les prunelles. Il ne comprenait rien encore, car, à côté de lui, un homme, dont le souvenir ne se dessinait pas nettement à sa pensée, gisait, le col nu, les mains crispées, les yeux entrouverts, avec un couteau planté en pleine poitrine, à travers sa chemise de toile, qui portait à cet endroit une teinte rouge, une large plaque de rouge ; le lit en était inondé sous lui. Et Berryat lui-même en portait l’empreinte sur la manche de sa chemise et le dos de son gilet vers la ceinture. Au milieu de la contemplation stupide, un rayon soudain illumina sa cervelle, il se rappela. Tout le tableau de la veille surgit à sa pensée. Il vit tout dans son vrai jour. Mais il ne s’expliquait pas cet homme assassiné, avec son propre couteau. Il se souvenait bien en effet de s’être couché à côté de ce mystérieux compagnon, avec défiance, et d’avoir posé à côté de lui cette arme ; avoir lutté contre le sommeil, puis d’y avoir cédé ; mais là s’arrêtait sa compréhension. Pourquoi ce crime ? car c’en était un. Cet homme avait été assassiné pendant leur sommeil à tous deux ; mais alors pourquoi avait-on tué son camarade inconnu, et lui pas ? Comment ne s’était-il pas éveillé ?
 
 

 

Le jour montait dans le ciel ; l’ouverture pratiquée à l’auvent de bois, assez large, laissait filtrer un rayon blême qui ébauchait les objets dans la chambre assez bien pour que des yeux habitués à l’obscurité ou humides encore du sommeil les puissent distinguer nettement. Des coqs dans la campagne chantaient. Mais rien dans l’auberge ne remuait encore. Seulement sur la route, sous la fenêtre, grinçaient par intervalles les roues pesantes de quelque charrette matinale. Il fallait prévenir les autorités de l’endroit fut la première pensée de l’instituteur. Sans doute l’assassin ne devait pas être loin ; peut-être était-il encore dans l’auberge. Tout en faisant ces réflexions, Berryat achevait de se vêtir, dissimulant à peine avec un peu d’eau et un coin de serviette les traces de sang qu’il portait sur lui. La première terreur passée, il avait constaté que, par un hasard impossible à expliquer, non seulement il sortait de cette aventure sain et sauf, mais encore avec ses précieux papiers, qui avaient séché sur sa poitrine, et auxquels il avait jeté un regard de soulagement. Il n’avait plus que son chapeau à prendre et il allait sortir en courant à la porte du voisin, ne pouvant plus garder pour lui seul une nouvelle aussi pesante, quand tout d’un coup il retomba sur une chaise qui se trouvait sur son chemin, près de la porte, dans la pose d’un homme accablé par une pensée atroce. Si on allait pas croire à son récit, si on allait prendre sa déclaration pour une manœuvre d’assassin plus habile que celles du commun des goujats qui commettent d’ordinaire ces sortes de crimes ! Si on allait supposer que lui, Berryat, profitait de sa réputation jusque-là intacte, pour essayer par sa démarche d’ouvrir une fausse porte, et de lancer l’opinion sur une piste trompeuse ! Car enfin il était probable que le véritable criminel avait calculé ses chances, et prit ses dispositions à bon escient ; n’était-ce point dans le but d’attirer les responsabilités sur sa tête que lui, Berryat, avait été laissé vivant, et celui qui avait vraisemblablement dépouillé cet homme qui gisait là, n’avait-il pas eu dans la pensée l’intention de faire de lui un complice inconscient ?

D’ailleurs, son couteau ! ce couteau qui était là planté dans une poitrine dégoûtante, auquel il n’osait plus toucher par un sentiment d’invincible dégoût, comment l’expliquerait-il ? Allons ! mieux valait tirer son épingle du jeu ! fuir ! fuir au plus vite ce lieu lugubre, cette horrible auberge ! se sentir dehors ! respirer l’air bon du matin ! réveiller le moins de monde possible, atteler au plus vite ! Mais quoi ! la servante suffirait pour le reconnaître et le dénoncer, la vieille chouette ; si on pouvait se passer d’elle, pourquoi non ! n’avait-il pas payé, bien que ce fût contre la coutume générale, et sa nuit, et la ration de son cheval, d’avance, sur l’observation de la servante, qui lui avait expliqué que les voyageurs, vu la nature de leurs affaires, repartant souvent de nuit, pouvaient ainsi atteler eux-mêmes, sans déranger personne, et s’en aller quand bon leur semblait ; ce qui avait amené l’usage dans la maison de régler le soir même. Il est vrai qu’à ce compte-là il pouvait encore être reconnu par elle ; mais c’était une bien faible chance à courir, car lui-même essayait en vain de se remémorer les traits de la vieille femme, qu’il n’avait vue qu’à la lueur d’une lampe charbonneuse, et il pensait qu’il avait dû laisser la même image confuse de sa physionomie dans la mémoire de la servante. Sa résolution fut prise ; il ouvrit doucement la porte, tremblant d’être entendu, redoutant de se trouver en même temps dans l’escalier avec un autre voyageur aussi matinal que lui. Il arriva enfin dans la cuisine. Un escalier de trois marches conduisait dans l’écurie, par une porte fermée au loquet. Il alla droit à son cheval. Par le bas de la grande porte de de bois, le jour éclairait fantastiquement les croupes immobiles des bêtes, qui détournèrent lentement la tête. Il mit ses harnais au petit corse, non sans se tromper plusieurs fois, à cause de sa précipitation. Enfin, après avoir attelé, au milieu d’une vingtaine de charrettes, carrioles, cabriolets qui se trouvaient remisés dans un angle de l’immense écurie, il se dirigea vers la porte dont les deux vantaux étaient joints par une barre transversale qui tournait légèrement sur un clou posé à la partie du milieu et s’enfonçant dans un des vantaux. Il faisait jouer la barre quand il s’entendit appeler : « Hé, monsieur ? » Il se retourna ; c’était la vieille. Elle avait fait une petite erreur hier dans leur compte. Elle ne lui avait pas compté le verre de vin qu’il avait pris, dans la cuisine, aussitôt après avoir donné l’avoine à son cheval. Berryat, qui ne se rappelait rien là-dessus, ne fit aucune observation. Il voulut payer rapidement, mais, par malheur, il n’eut pas la monnaie nécessaire et il fallut qu’elle allât chercher vingt sous de sous, car il n’osait pas lui laisser la pièce entière, une pareille prodigalité étant plus faite pour accroître les soupçons, si soupçons il y avait, que pour les dissiper. L’autre, lente, et qui parlait tout haut, tout en furetant dans les tiroirs de la cuisine, faisait cette réflexion naïvement égoïste que c’était bien heureux qu’elle eût eu ainsi l’idée de se lever une demi-heure plus tôt, elle ne savait pas pourquoi. Mais il y a des jours comme ça, où on ne peut pas rester au lit, surtout en été. Elle agaçait visiblement Berryat qui tendait la main depuis une bonne minute.

La servante alors lui jeta un regard, un de ces regards profonds de vieille femme, où il entre énormément d’appréciation en mal comme en bien. Ce fut comme un jugement final avant de le perdre de vue, cette espèce de jugement intérieur, non exprimé, où se condense la somme des réflexions qu’a produit en vous un être qui passe, que vous ne devez pas revoir. Berryat fut mécontent de ce regard, et, dans son trouble, il quitta l’auberge en répondant à peine au bonjour de la vieille femme. Le corse bien reposé, dispos, fila comme une flèche, et, dix minutes plus tard, il gravissait une côte, suant, soufflant, déjà éreinté, selon son habitude, par l’effort qu’il venait de faire.

Le soleil, qui éclata magnifique à l’horizon, empourprant tout le ciel, cet immense épanouissement du jour, si profond et si puissant qu’il semble éclairer jusqu’aux replis cachés de notre âme, fut sans effet sur Berryat.

Depuis qu’il avait fui l’auberge, il croyait traîner un spectre derrière lui, et un voile, comme du tulle noir, s’abaissait entre son regard et les choses. La crainte, l’horreur, la peur, l’appréhension, l’inquiétude, la méfiance, toutes les passions funestes de l’esprit, petites et grandes, pêle-mêle, jouaient avec son âme et, en passant et repassant, comme des chiennes hargneuses, s’ingéniaient à le mordre. Seul, le remords était absent. À part cela, il ressentait toutes les angoisses des vrais criminels ; seul, sur cette route, où les oiseaux s’éveillaient avec les plantes et les parfums, il fuyait comme un immense malheur, des griffes duquel il sentait qu’il ne s’était pas tout à fait tiré. Sa pensée était, malgré lui, dans cette chance, sur ce lit, où il avait passé la nuit. Peut-être déjà le meurtre était-il connu, la servante avait-elle parlé, la gendarmerie était-elle à ses trousses ? Cette incertitude était si cruelle, si lourde, si obsédante qu’il lui vint l’idée un moment de retourner sur ses pas, de rentrer à l’auberge, de crier à tous : « Ce n’est pas moi ! Ce n’est pas moi ! » Soudain, un galop de chevaux se fit entendre derrière lui. Deux gendarmes parurent ; il était perdu.

Perdu, non ! Pourquoi perdu ? Cette diversion brutale fut pour lui comme le coup de fouet qui aide le cheval à se relever. À l’aspect des gendarmes, son courage, le sentiment profond de son innocence lui revinrent. Il attendit, le cœur ferme ; les chevaux trop lancés dépassèrent la petite voiture, finirent par s’arrêter, et se retournèrent vers le voyageur qui venait à eux. Un des gendarmes cria : « C’est vous qui avait passé la nuit à l’auberge de la veuve Leydet ? Allons, mon garçon, il faut faire demi-tour ; pas de résistance ! nous avons votre signalement, nous nous expliquerons plus tard.

– Je vous suis, » dit Berryat, d’une voix calme, et comme il voulait ajouter quelques mots pour justifier cette obéissance peu naturelle, il fut interrompu : « Allons ! c’est bon ! c’est bon ! nous verrons bien. »

Le petit corse n’y comprenait rien ; il reprit d’un pas maussade le chemin de Rians. De chaque côté de la voiture, les gendarmes allaient l’un à droite, l’autre à gauche. Impassibles, comme des gens habitués à cette besogne, ils regardaient le paysage.

À un tournant du chemin, le village apparut. Il s’éveillait dans le soleil, noyé d’ombre fraîche et de lumière rose ; des fenêtres s’ouvraient, des pigeons volaient en bande sur le clocher, quelques fumées légères montaient, fines, des cheminées rouges. Par la rue continuant la route qu’il suivait, Berryat vit des hommes qui descendaient dans la campagne, la pioche sur l’épaule, des paysannes tirant leur âne par le licou, d’autres qui se rendaient au lavoir, avec leur corbeille de linge sur la tête ; il y avait aussi des enfants qui crièrent : « Les gendarmes ! les gendarmes ! » À la vue des gendarmes escortant un homme dans sa voiture de façon non équivoque, tous s’arrêtèrent.

Les questions allèrent leur train : « Qui est celui-ci ? – Le connaissez-vous ? – Est-il d’ici ? – Qu’a-t-il donc fait ? » Un vieillard dit : « C’est lui ! – Qui donc, lui ? répétèrent-ils tous. – Mais l’assassin du pauvre monsieur Bert, de Ginasservis. – Comment ! on a assassiné M. Bert ! – Vous ne savez donc rien ? – Quand ? – Cette nuit » et le reste.

Berryat entendait vaguement ; ses oreilles bourdonnaient, le sang lui montait au visage. « À gauche ! » cria l’un des gendarmes ; il tira sur la bride gauche, le corse se mit à gravir une rue étroite et raide, et qui montait comme une échelle. « Arrêtez ! » – il arrêta, il leva la tête, il vit une porte avec un drapeau ; sur la porte était écrit : Mairie.

On le fit entrer dans une petite pièce étroite et humide où il n‘y avait qu’une chaise et on referma la porte. Par la fenêtre, il entendait les rumeurs de la rue. C’était des commentaires confus dont le sens souvent lui échappait ; tout à coup, quelqu’un cria : « Le voici ! » mot qui fut répété aussitôt par cent voix. C’était Monsieur le maire.

Le maire de Rians était un homme mûr, frisant la quarantaine, bon garçon, grand chasseur, célibataire, riche, et qui puisait dans cette fonction publique une sorte d’activité capable de lui rendre supportable le séjour de la campagne. Sans aucune espèce de prud’hommerie, et avec un grand bon sens, il fit subir à Berryat une sorte d’interrogatoire d’où il résultait que son affaire était mauvaise. Un point surtout établissait sa culpabilité, c’était les fameuses actions au porteur, qu’on trouva sur lui, en le fouillant. Il ne put en indiquer la provenance. Il balbutia. Il dit qu’elles n’étaient pas à lui, qu’il les rapportait à quelqu’un d’Artigues ; il chercha les noms un bon moment avant de les avoir sur la langue. Cela se conçoit. Espérant toujours que les choses s’arrangeraient, il gardait le secret à sa tante. Il avait encore dans l’oreille les paroles de la bonne femme : « Surtout, n’en dis rien. »

Il quitta le village entre deux haies épaisses de curieux, et pendant que le clocher sonnait un glas, le glas de la victime. Il fut dirigé sur Draguignan, pour y être écroué à la prison de la ville.

On instruisit son affaire. Il crut qu’il deviendrait fou. Il fit appel aux amis qu’il pouvait avoir ; il obtint de ses supérieurs les renseignements les meilleurs, les notes de son dossier le désignaient comme un bon maître, appliqué, sérieux, faisant des efforts pour se corriger de quelques manières un peu brusques signalées à son entrée dans l’enseignement ; il était regardé comme un garçon rangé, ne fréquentant pas les cafés, aimé des enfants et considéré des familles. Son avocat recueillit ces notes.

Celui-ci était fort embarrassé ; les faits étaient écrasants. Bien qu’auprès du juge d’instruction, Berryat, voyant que les choses prenaient de la gravité, eût dit, ce qui était la vérité, que les actions au porteur étaient un don de sa vieille parente, et que celle-ci eût été assignée comme témoin à décharge, il était à craindre que sa déposition ne fût pas d’un grand effet sur le jury qui pouvait croire à une complaisance de famille, arrachée après coup.

Le réquisitoire de l’avocat général fut sec, court et accablant ; il racontait avec une clarté désespérante, les choses « comme elle s’étaient passées, » disait l’accusation. Il montrait le couteau de l’accusé qui figurait dans les pièces à conviction ; l’incident des sacs d’argent, dissimulés par le chapeau de la victime accroché au mur, fut relevé, et le réquisitoire ajoutait qu’on avait dû se contenter des actions au porteur, la malice du meurtrier n’allant pas jusqu’à croire qu’il pût y avoir de l’argent caché ailleurs. Berryat, la tête dans ses mains, pleurait à chaudes larmes.

Son avocat, devenu depuis un des orateurs de la Chambre, fut aussi éloquent qu’on pouvait l’être. Ce jeune homme lui avait inspiré un solide intérêt. Il lui avait raconté la nuit terrible, simplement, en conservant à l’aventure ce qu’elle contenait de mystérieux pour lui-même. Il n’en savait pas plus long, il ne pouvait rien dire. C’était épouvantable !

Le défenseur reproduisit ce récit ; il fit ensuite le portrait de l’accusé, l’histoire de sa vie jusque-là pure de tous reproches, il dit quelques mots de sa famille, une des plus honorables d’un petit village des environs de Grenoble, il conclut à un cas de somnambulisme, que n’appuyait malheureusement aucun rapport concluant de la part des médecins. Le jury conserva des doutes, et l’infortuné Berryat fut condamné à quinze ans de travaux forcés. Il mourut environ deux mois après, de la fièvre typhoïde.
 
 

FIN

 
 

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(Germain Nouveau, in Paris-Montmartre, organe du XVIIIe arrondissement, première année, n° 16, n° 17, n° 19 et n° 20, dimanches 29 avril, 6 mai, 20 mai et 27 mai 1883)

 
 
 

 

 

 

 

 

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POURRIÈRES

 

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Un vieux Clocher coiffé de fer sur la colline.

Des fenêtres sans cris sous des toits sans oiseaux.

D’un barbaresque Azur la paix du Ciel s’incline.

Soleil dur ! Mort de l’ombre ! Et Silence des Eaux.
 

Marius ! son fantôme à travers les roseaux,

Par la plaine ! Un son lent de l’Horloge féline.

Quatre enfants, sur la plage où l’ormeau perd ses os

Autour d’un Pauvre, étrange, avec sa mandoline.
 

Un banc de pierre chaud comme un pain dans le four,

Où trois Vieux, dans ce coin de la Gloire du Jour,

Sentent au rayon vif cuire leur vieillesse.
 

Babet revient du Bois, tenant sa mule en laisse.

Noir, le Vicaire, au loin, voit, d’une ombre au ton bleu,

Le Village au soleil fumer vers le Bon Dieu.
 
 

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Ce sonnet a été publié dans La Revue contemporaine, nouvelle série, tome XXXIII, 25 août-25 septembre 1919 ; il a été repris dans la magistrale édition établie par Pascale Vandergeerde et Jean-Philippe de Wind, Quelques premiers vers, Bruxelles-Liège : Édition de la Société de Découragement de l’Escrime, 2009.