La production littéraire de Silvio (ou Sylvio) Ray, professeur à l’école maritime Courbet, à Marseille, est assez limitée ; on perd en effet sa trace vers la fin de la seconde guerre mondiale. Il est l’auteur d’un unique roman paru à Genève, Les Compagnons de l’incertain, et d’une dizaine de contes parus pour la plupart dans l’hebdomadaire L’Écho des étudiants.
S’il a peu œuvré dans le domaine qui nous intéresse, il restera néanmoins l’auteur d’une nouvelle fantastique tout à fait remarquable, « Le Poisson, » qui mériterait assurément de figurer au sommaire des meilleures anthologies du genre.
MONSIEUR N
J’attendais comme chaque après-midi le tramway sur la Corniche. À dix mètres au-dessous de moi, la Méditerranée, vert pomme sur fond clair, caressait les petits rochers. Je suivais du regard les poissons flâneurs qui restaient entre deux eaux, les petits, tous dans le même sens, comme des aiguilles de boussoles sur un comptoir de bazar, les plus grands qui nageottaient langoureusement happant de-ci de-là quelques parcelles invisibles, les méduses que l’œil découvre brusquement et ne doit plus quitter sous peine de perdre irrémédiablement leur transparence incertaine.
Ce jour-là, j’aperçus brusquement un poisson bizarre, oui, bien bizarre. Aucune erreur, ce n’était pas une branche de pin ou un soliveau. C’était long, sinueux et musclé comme une murène. Cela se laissait bercer à fleur d’eau, tandis que, de temps en temps, une bouche ronde au bout d’une tête mobile allait cueillir des débris flottants. Et tombant par dessous, des nageoires se mouvaient lentement ; on aurait dit un chien, ma parole, elles semblaient des pattes de canard, vues de loin. Et il y en avait trois paires, six pattes qui donnaient négligemment un petit coup l’une après l’autre.
Un tramway passa. Je maudis son insistance ferrailleuse qui eût pu faire disparaître l’animal. Qu’importait le bureau à heure fixe, la paperasserie à odeur de colle, le patron distant derrière sa porte. Une agitation me prit. Cet être peut-être très rare, peut-être unique… L’approcher, le capturer, le maîtriser, le posséder, le divulguer, l’exhiber… « Vous savez, j’ai attrapé l’autre jour un poisson qui… » En savoir le nom, tout d’abord… Se renseigner… discrètement… auprès d’un ami de la Faculté. Car peut-être, chacun des pêcheurs qui logent là tout contre, avec leur flottille sur des rails en bois, connaît-il ces poissons et les rejette-t-il d’un air dégoûté comme non comestibles, destructeurs de filets… Mais peut-être est-ce un spécimen inouï… venu par une migration mystérieuse de la mer boréale… Et demain, dans la société où de vieux barbus, des colonels en retraite, des photographes aux doigts jaunis font de la géographie… Une communication…
« Monsieur Untel a recueilli sur le littoral un… Cette espèce commune dans les atolls n’avait jamais été vue en Méditerranée… »
Qu’il ne s’en aille pas. Là, à portée de la main. Que faire ? Se déshabiller, se jeter à la nage ? Ainsi tout nu ? Alerter une barque, deux barques, trois barques, l’encercler ? Il filerait. Le tirer au fusil ? Oui, le tirer au fusil. Et si c’est une rascasse, de la chair à bouillabaisse ? Quelle honte. Et si c’est un être préhistorique ? Quelle gloire, mais alors il faut l’avoir vivant.
Avant tout, être deux. N’importe qui, un passant. C’est affreux, si je tourne le dos, il disparaît, j’en suis certain. Combien de fois ai-je voulu, en flânant, filer quelqu’un dans la rue ? Sûr de moi, j’essayais toujours de ruser avec la difficulté. Ce parapluie, ce raglan bleu gravés dans ma mémoire. Inutile de les talonner, de très loin je l’enserre dans ma dépendance. Et j’entrais à plaisir dans une papeterie, ou m’attardais derrière une file d’autos qui barrait la rue… Et chaque fois, ffft ! envolé. Sur aucun trottoir, dans aucune rue adjacente.
Mais maintenant, la partie est plus grosse. Il ne s’agit pas d’être grand seigneur avec le hasard. Il ne faut pas lâcher du regard, pas une seconde, ce poisson étrange. Et la Corniche déserte. Déserte – déserte. Les habitants sont déjà partis au travail et les habitantes font la sieste.
L’animal se complaît dans ce coin. Il n’avance pas vers cette petite île, il ne se rapproche pas du rivage, il fait une sorte de planche sous l’eau. Un petit coup de la patte avant gauche, puis il la laisse traîner. Un petit coup de la patte médiane droite… Plus tard, une détente paresseuse de la cuisse arrière gauche. Dire qu’il est si difficile de décomposer le pas du cheval. Si ce poisson courait dans l’eau – cela ferait un galop très élégant : Titati-tatita ; titati-tatita…
Et cette sacrée Corniche, qui fourmille de monde tous les soirs quand je reviens. Mais je ne peux pas tout de même attendre cinq heures, ni même une heure. Les entomologistes, eux… J’aurais tellement voulu connaître Fabre durant sa vie. Il y a comme ça des contemporains qu’on voudrait tant approcher. Et puis, un jour, ils meurent et c’est trop tard. On se sent plus vieux. La mort de vos amis et des inconnus pour lesquels vous avez de l’affinité forme les quanta de votre décrépitude. Allons, je compte jusqu’à deux cents au maximum, et si personne ne vient, je… ah, mon Dieu, il s’éloigne. Mais non, il revient… 198, 199, 200. Je compte encore jusqu’à 50. Un, deux, trois, quatre… Toujours personne. Je vais compter plus lentement, je ne me suis pas engagé à compter vite. Toujours personne ; 49… Et si je faisais un cent mètres jusque chez la crémière, que je tambourine à sa porte… Et puis je reviendrai – et il n’y aura plus trace de cet animal, c’est couru.
Tant pis, Tantpis – tantpis. La partie est perdue avant même d’être jouée, car c’est grotesque d’espérer attraper seul, en complet veston, sans instrument, sans ficelle, sans bâton, sans rien, un animal aquatique qui flâne à dix ou quinze mètres du bord. Et puis, même serait-il en diamant, on n’attrape pas à bras le corps un animal répugnant dont la morsure est sûrement mortelle. Car comment pourrait-il en être autrement ?
Tous les animaux en forme de serpents sont les plus sales bêtes de la création. Le congre, le crocodile, les immenses couleuvres jaunes et noires des Alpes… Je racontais bien à ma mère, quand j’étais enfant, que je les cueillais à main nue et qu’elles s’enroulaient délicatement autour de mon poignet, mais en réalité lorsque j’en rencontrais endormies pour de bon, et c’est bien rare, je les hachais d’abord menues, menues avec tous les gourdins que je pouvais improviser, avant de m’en approcher, et je ne les aurais pas touchées pour un empire, même mortes en bouillie. Et cette créature effrayante qui nage là-bas…
Ça y est. Il m’a vu. Je sais qu’il m’a vu. Je sens son regard, son demi-regard latéral comme celui d’une poule, posé sur moi. Au prochain tressaillement de ma part, il prendra la fuite, et je resterai pantelant avec mon aventure mort-née. Il est encore là, mais il n’est plus là puisqu’il va disparaître brusquement. Pleurons-le encore présent. J’aurais voulu… (il me regarde, il me regarde)… je voudrais le transvaser dans un aquarium, qu’il soit prisonnier brusquement. Mais toutes les opérations intermédiaires, brr ! Quelle horrible bête. Ce doit être un vampire marin, ou bien un poisson électrique qui vous foudroie au moindre contact. Prisonnier. Dans un aquarium. Je saurais comment on l’y a amené, mais je n’aurais pas été présent. Il y a de ces choses passionnantes à connaître, mais auxquelles on ne peut humainement assister. Même si on m’y forçait, baïonnette aux reins ? Laissons ça, ce n’est plus de jeu. Il paraît que quand une vache met bas difficilement, le vétérinaire enfonce son bras jusqu’à l’épaule pour retirer le veau. Ou bien ces soldats du désert qui tinrent des semaines contre la soif dans un fortin assiégé, en buvant leur urine… Ou encore cet ingénieur viennois, enjôlé par sa femme, qui, pour toucher une prime d’assurance, se sectionna la jambe avec une hache sur un billot…
Tant pis, l’espoir est perdu. Je regarde le passé, là devant moi. Tout de même, je veux voir d’encore plus près ce poisson jusqu’à ce qu’il file d’un trait sous un rocher, ou vers la pleine mer, sous le miroitement impénétrable.
J’enjambe le parapet, lentement, lentement. Je vais me couler jusqu’en bas. Il faudrait ne pas troubler l’immobilité du paysage afin d’approcher le plus possible l’eau, avant l’instant qui maintenant m’attire, où, vloup… il n’y aura plus rien et où, plaqué dans mes muscles, je me redresserai gauchement et déplisserai, honteux, mon gilet pour me donner une contenance avant de remonter, stupide, prendre le tramway sur la Corniche.
Tout cela, je le sais. C’est un vice dont le rythme se réédite chaque fois. Devant quelque travail délicat, devant une chose qui s’avère impossible, brusquement, je ne suis plus maître de moi ; un rut me pousse à m’entêter, à me convaincre que je serai plus malin, et à chaque fois les dégâts sont terribles. D’une montre qui avance un peu, il me reste au bout de quelques instants une ferraille étripée ; un stylo dont la plume est à changer rend l’âme, réservoir crevé, goupilles cassées, quand je m’en charge… Une fois, j’eus un petit bobo sous le nez. J’adore les médecins qui sont mes meilleurs amis. Mais qu’auraient-ils fait, que je ne puisse moi-même : flamber une aiguille et le percer ?… Un mois après, je tripotais encore furoncle devenu panaris, panaris devenu anthrax généralisé et qui m’a laissé au bout d’un an une cicatrice grande comme une pièce de cent sous.
Qu’y faire ? Il faut…
Une force me pousse. Il faut que je descende vers le poisson. Le lien qui me rattachait à lui s’amenuise en son milieu, le fil ténu va se rompre et, comme un cheveu de la vierge, mon espoir, ma certitude va flotter une seconde en l’air, puis s’évanouir.
Je ne bouge plus. Je me hais. Si j’avais attendu patiemment en haut, peut-être quelqu’un aurait-il tout de même passé, avec qui j’eusse fait une plan stratégique… Je ne respire plus. Mais il est trop tard, je le sais, il faudra bien que je respire à nouveau, dans quelques instants, et qu’à nouveau j’avance ou je recule.
Le poisson me regarde. Il s’est même orienté vers moi et, cette fois, me voit des deux yeux. Recroquevillé, je me sens évanescent comme le joueur qui voit la boule lancée trop vite, l’irréparable en gestation. J’attends le passé. Lorsque je descendais le rocher, il y a cinq minutes, je…
Mais le poisson… mes mollets tremblent d’une crampe furibonde. J’enlace la joie… le poisson se rapproche… il se rapproche, que dis-je, il se dirige vers moi, le museau hors de l’eau, il… il… à deux mètres de moi, il atterrit, monte sur la grève, s’ébroue, me regarde.
Il se tient sur ses six hanches aux cuisses énormes comme des gigots ou des culottes de cow-boy. Son corps immense est filiforme, mince colonne vertébrale débordant sans fin en arrière comme une queue de kangourou et en avant comme un cou de bébé diplodocus coiffé d’une toute petite tête triangulaire et plate, telle une monstrueuse mante religieuse. Il a une petite moustache toute raide de chat et des yeux ronds sans paupières.
Les minutes passent, lacérées du scintillement aveuglant de la mer. Soudain, un tout petit crissement me fait douter de ma raison. Tout vacille. Le petit crissement se répète. Cette fois, je suis vaincu… Le poisson a parlé… Je ne dois jamais avoir été si laid, mes yeux exorbités, mon crâne chauve, mes rides enflées, mon profil fuyant, mon nez rouge en pomme de terre. Le sang me bat aux tempes.
Le poisson a parlé en français. En français bizarre, teinté d’accent du midi, mais où il manque des consonnes comme chez les Indochinois.
Il a dit, le poisson :
« Pourquoi ne bougez-vous pas ? »
Bon. D’autres animaux disent : « As-tu bien déjeuné, Jacquot ? » Ce poisson dit : « Pourquoi ne bougez-vous pas ? » Il a happé cette phrase au bord de l’eau. Finie la fièvre. Ma notoriété est faite. Je suis maître du temps et de l’espace. « … Notre concitoyen a pu se saisir d’un animal aquatique fort rare qui émet des sons et a la faculté de répéter le langage humain comme les perroquets… »
Le surnaturel devient banal. Qu’est-il question de poisson unique ? « Un animal fort rare » me suffit, à présent. Et les caractères d’un perroquet n’ont jamais été observés chez un poisson, j’en suis sûr.
Je regarde, détendu, l’animal merveilleux. Les dieux sont avec moi. Hardi. Foin d’hésitation. La crique est étroite, la mer béante, mais d’un seul bond, d’un seul saut, je me saisirai de la gloire. Et s’il mord, le poisson, de ses dents empoisonnées, et si sa queue renferme un dard qui me paralyse la mœlle épinière ? Même une toute petite vipère qui dormirait à vos pieds, la saisiriez-vous ?
Tout, mais pas à mains nues. Je tire sans brusquerie mes gants de ma poche et les mets lentement en fixant l’animal qui oscille.
« Pourquoi mettez-vous des gants ? »
Comme précipité dans une rivière glacée, j’aspire l’air désespérément de mon gosier noué.
Dans le tumulte de l’épouvante, je me raisonne :
« Les bêtes ne parlent pas… et si on a pu discerner vingt mots dans le langage des singes, c’est le seul cas connu… Certes, pas en français… »
« Pourquoi mettez-vous des gants ? » m’interroge à nouveau le poisson.
Je veux articuler quelque chose. Tout mon être est tendu vers la réussite. Je l’aurai, je l’aurai peut-être, il n’est pas encore trop tard, vivant, ce monstre supraterrestre.
Je dis n’importe quoi, comme à un chien :
« Minou-minou… »
Le poisson reprend :
« Je vous effraie ? (Il prononce efflaie, comme un Roumain). Soyez gentil. Voyez ma tristesse. Vous avez l’air si bon. Écoutez-moi ! Je suis sorti de l’œuf sur cette côte, mais je n’ai jamais rencontré un de mes semblables. Peut-être un très vieil œuf ?… Je suis seul. Pourquoi ? »
Il parlait d’une minuscule voix grêle avec beaucoup de difficulté. Visiblement, sa bouche n’était pas faite pour notre langage.
« … J’ai erré ainsi des années sur ce bord, d’une anse à l’autre, et, n’ayant pas d’êtres de ma race, j’ignore ce qu’elle fut. J’ai inconsciemment, en écoutant parler les pêcheurs, appris votre langue. C’est peut-être ma nature qui veut ça. J’ai une telle nostalgie d’amitié… Certains d’entre vous ont des chiens que vous flattez de la main, que vous aimez. J’ai tenté quelquefois de me rapprocher des pêcheurs, d’aborder sur la côte… Et, chaque fois, une nuée de pierres me recevait ou des filets que je n’évitais que de justesse. Je voudrais de la compagnie, on m’envoie la mort… »
J’étais hagard. Je n’allais pas écouter son discours. Un poisson qui parlait. Un phénomène de cirque ! Unique !
Il reprit :
« Mais vous n’avez pas l’air d’un pêcheur. J’ai eu confiance en vous quand je vous ai vu m’observer. »
Je réfléchissais, en transes. Que faire ? Il a toujours un pied dans l’eau. Un claquement de doigts et il disparaît dans l’immensité pour toujours. Si près de la gloire, de la célébrité… Mon nom paraîtra durant tous les siècles à venir dans les manuels d’histoire… Je vais être riche, faire ce que je voudrais du reste de ma vie…
Le poisson dit :
« À quoi pensez-vous ? Peut-on voir la terre ? Vous n’êtes pas méchant au moins, dites ? Sinon, je m’en vais…
– Minou-minou… mais non, n’aie pas peur…
– Ensuite, vous me remettrez ici, n’est-ce pas ? Vous ne me garderez pas prisonnier, dites ? Mais j’ai si peur de mourir, d’être massacré. Quoique j’aie le corps autrement fait que vous, je veux vivre aussi. Je suis si seul, mais si libre. J’ai peur que les passants ne s’ameutent si vous m’emmenez dans vos bras. »
Nous nous observons. Je prends l’air indifférent. Il renifle quelque chose à terre et me regarde en dessous.
« Viens, » dis-je.
Il se dandine, barbotte un peu avec sa queue dans l’eau. Il me semble immense, quoiqu’il soit moins haut qu’un épagneul. Antédiluvien. Sûrement antédiluvien.
Je sue à grosses gouttes et frissonne, les mains bleues.
Je fais :
« Tss… Tss… viens, viens, petit, on va aller au jardin… »
Je me sens devenir énorme comme un ballon. Je mettrai l’animal dans une cage en or. Tous les corps savants défileront. Dans quelques instants, le télégraphe, la radio vont ululer son nom.
Je me lève, avance d’un pas. Le poisson recule un peu par déférence. Je caresse mes genoux.
« Viens, viens ici. Bien sûr que je te rapporterai dans la mer. Tu vas voir où les hommes habitent. J’ai un chien, tu feras connaissance. »
Il piaffe un peu, gentiment, et s’assoit dans l’eau.
« J’ai si peur, dit-il. Il y a des années, une fois je m’approchai d’une barque où était un enfant pêcheur et l’appelai doucement… Son trident me frôla comme la foudre ! Dites, pourquoi était-il si brutal, si faux, si inabordable ?
– C’était un être primitif, sans culture… »
Je m’approchai. Il happa un brin d’algue et se trouva nageottant à mes pieds.
Alors, d’un soubresaut terrible, je bondis sur lui. Mais ses cuisses agiles se détendent comme l’éclair. Je serre dans mes mains crispées son mince cou. La masse tentaculaire de l’animal gifle mon corps. Un cri de souris long, long, aigu, aigu, qui ne veut pas finir, remplit l’air. Je tords les vertèbres, je les broie, j’arrache cette tête répugnante et, trépignant dans l’eau, je jette loin, loin, dans une détente forcenée, cette chose hideuse que la mer engloutit.
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(Silvio Ray, in Les Cahiers du Sud, revue mensuelle de littérature, trentième année, tome XIX, n° 252, janvier 1943 ; Joanna Braithwaite, « Rowing Fish, » huile sur toile, 2018)
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(in Le Journal, n° 18375, jeudi 20 mai 1943)



