« Vous ne pourrez voir mon visage, car nul homme ne me verra sans mourir. »

 

Exode, XXXIII.

 
 

Je parle d’abord pour ceux qui peuvent l’aimer. Il y a des soirs d’oubli, des soirs de lassitude, des soirs de médiocrité où tout paraît mesquin, inutile, où les objets sont ridicules, les meubles ennuyeux, les livres illisibles, où le paysage qu’encadrent les rideaux est décidément insupportable, où l’air est irrespirable. Mais il y a aussi des soirs de génie, des soirs où tout est illuminé. Chaque rayon de lumière touche un bloc de souvenirs miraculeux, où chaque geste est lourd de sens, où les sons les plus simples et les plus habituels sont des signaux mystérieux. Orgueilleusement l’on croit en soi, l’on croit à sa force, à son courage, à son sang. Il faut agir, mais l’on a peur. On craint de rompre cette harmonie, de négliger ce bonheur et de détruire cette force. À ce moment précis, on sent que tout est aussi inutile. Il n’y a qu’à ouvrir ses yeux, à écouter son cœur, à mesurer le silence. Les minutes passent comme les rivières au milieu de la nuit, trahies par le son de l’eau vagabonde.

Tout à coup, la tête lourde, on se sent couler. Il faut réagir pour conserver la minute de génie, le diamant froid qui étincelle mais dont les feux vont mourir. On cherche dans sa mémoire une branche pour s’accrocher, un nom qu’il faut prononcer parce que l’on est trop faible et qu’il faut une aide extérieure. Le nom que je prononce, c’est Lautréamont ; celui que j’appelle de toutes mes forces lorsque je sens que le grand vaisseau pavoisé, le navire d’illusions et de prières va sombrer, c’est Isidore Ducasse.

Son ombre s’étend comme deux bras qui s’ouvrent, comme la lumière d’un phare. Elle grandit et tout ce que l’on connaissait disparaît lentement dans un nuage d’oubli, dans une vague d’ingratitude. Les visages aimés, les années de tendresses ne pèsent plus dans les mains invisibles mais présentes de l’ombre du poète. Avec le courage des vainqueurs, on accepte cette présence, ce triomphe d’un mot, de syllabes, qui claquent comme un drapeau, Ducasse. Un univers apparaît dans une chambre close, sous le cercle lumineux d’une lampe chanteuse, dans le silence tiède d’une nuit. Un univers, un paradis. Les doigts mystérieux que l’on a appelés, les bras qui vous ont secourus, sont chargés de tout ce qu’ils ont étreint, de tout ce qu’ils ont créé. Il faut enfin se transfigurer. Sur la plus haute montagne, on se réfugie dans une couronne de nuages, dans une nacelle de blancheurs, et le visage de l’élu apparaît plus brillant qu’une étincelle, plus brûlant qu’un charbon ardent.

Le pauvre corps qui n’était qu’un obstacle est franchi. Tout est au service d’une force. La douleur se nomme joie. Voici les soirs plus lointains qui sont les appels des cloches, voici les rayons malingres d’une ampoule électrique qui sont des échelles de pierres, voici le tremblement des lèvres qui devient amour. Je reconnais le génie.

Privilège des hommes qui ont possédé cette indéfinissable royauté, cette flamme éternelle, cette folie plus douloureuse que la démence. Le génie. Aucune définition ne peut garder prisonnières ces ailes d’or, ces ailes de chair et d’esprit qui soulèvent au-dessus des autres fronts un front plus lourd, un corps plus enchaîné. Le génie. Je le reconnais malgré moi. Il me frappe, il me punit dans mon orgueil, et je m’incline jusqu’à mordre la terre de rage ou d’humilité.

Que ceux qui ne peuvent reconnaître un dieu qui n’est semblable à nous que par les apparences s’éloignent de ces joies. Ils ne connaîtront que la médiocrité de l’ivresse rageuse de l’alcool ou de celle plus desséchante de l’opium.

Quant à nous, prions longuement ceux à qui le royaume du génie appartient, prions sans cesse pour qu’ils nous visitent, pour qu’ils s’approchent de nous et préparons-nous à mourir de leur vie, à faiblir de leur présence, et courbons la tête gour adorer l’aumône qui s’échappe de leurs mains, de leur nom.

Il ne faut pas définir le génie. Il faut l’accueillir avec toute la joie que peut contenir un cœur. Un problème est une raison, un motif, et la solution est une tête décharnée dont on distingue surtout les dents longues et les yeux creux.

Lautréamont découvre pour nous des terres inconnues, des terres que nos yeux d’homme ne pouvaient que prévoir. Il faut le suivre, le poursuivre avec des jambes de mercure, avec des muscles vivants. Il nous a pardonné.

Il ne faut pas craindre les souffrances. On ne s’évade pas sans douleur. Sous un ciel trop bas, au milieu des agitations, des grouillements, on se sent pressé comme un poisson dans un filet chargé, on étouffe d’être trop grand. Étrange paradoxe : un génie étouffe et se sent définitivement seul, et non seulement seul mais abandonné. Dans ses rêves, il se croit un nageur perdu à des centaines de kilomètres de la terre, sans espoir d’être secouru. Il n’y a pour lui que le remous lent et régulier, le ciel sans miséricorde et son courage. Le seul salut, c’est le vol rapide vers une terre connue où tous les contacts sont haïssables. Il ferme les yeux pour ne plus rien voir, pour ne pas regarder, il n’entend que le son de sa voix, il ne touche que son visage. Il est sauvé ? Voici le vertige. Il se voit trop haut sans merci. Il voudrait s’humilier, ramper, enfoncer ses doigts dans la boue, mais un espace immense, l’infini et l’indéfini le séparent de cette vie qui lui fut donnée comme miroir déformant. Sa souffrance terrestre le fait s’éloigner davantage et le vertige augmente. Poussières d’étoiles, fleurs de vent, lumière de soleil. Il faut avancer toujours sans pitié, lorsque l’on redescend vers cette terre bénie et haïe dont l’être se tend pour rejoindre les zones respirables, et déjà il faut s’alourdir de tout son poids pour retrouver le sol dont on est un fruit superflu.
 
 

 

Le courage du génie. Le drame se joue dans une poitrine. Le rideau se lève sur un désert.

Il n’y a pas de repos, pas de station. Lutte de la fatigue contre la fatigue, de la force contre la force. Allée et venue perpétuelle du sang, du sang toujours plus rouge. Courage. La tête ne doit pas retomber. Il n’y a pas de chute. Les bras ne doivent pas s’étendre, même sur une croix : il faut étreindre sans cesse. La mort est sans pitié !

Et lorsqu’on lève les yeux vers les étoiles, tout se pose, immense question, sur le regard.

Les étoiles filent, les planètes tournent et la Terre diminue à la vitesse de l’éclair. Elle devient un point parce qu’il faut encore la comparer et, sur ce point, ce front qui tourne est encore un point infiniment plus petit. Joie ou douleur, droite et gauche, balancements des vanités folles et des orgueils imbéciles.

Isidore Ducasse ne put échapper à ce simple martyr. Tout se liguait contre lui pour le surprendre brusquement, puis pour lui serrer la gorge jusqu’à ce qu’il obéisse, jusqu’à ce qu’il soit enfin lui-même, un génie. Rien ne lui fut épargné. Il dut accepter ce mystère et ce vertige et, les genoux sanglants, voler et sombrer pendant les années de son cœur, celles qui furent fixées pour sa souffrance.

Et lorsque, dans ses mains, il apporta l’horrible tribut, son cœur décoloré, son cerveau desséché, il ne reçut, ô bonheur, pas la moindre étincelle de gloire, à peine un rayon visible seulement, pour ceux qui allaient souffrir à leur tour. – Inclinons-nous lorsque le soir nous appelle dans le silence : l’ombre de Ducasse s’approche de nous, plus grande qu’un miracle, plus souple que le désir. Soyons reconnaissants. Une ombre chante et peint pour nous. Son sang coule encore. Nous ne voulons pas être des ingrats. Nous désirons le connaître pour pouvoir l’accueillir. Ouvrons-lui des bras affectueux comme des flammes. Il est là près de nous. Il penche la tête. La lampe reprend sa chanson, le silence coule des rideaux, nos yeux s’ouvrent enfin. Il ne faut plus parler parce qu’il parle et nous l’aimons déjà.

Peut-on imaginer Isidore Ducasse au milieu de ces hommes que nous nommons parfois, dans nos heures d’humilité, nos semblables ? Il se savait un monstre, c’est-à-dire un être absolument différent de son espèce, de cette espèce à laquelle il rougit d’appartenir. On le voit s’avancer dans cette ombre précise, une ville, et croiser ces hommes de malheur. Il ne les regarde presque jamais et si, par hasard, le feu de son œil s’égare sur une silhouette falote, il n’hésite pas à se croire un « dieu, » sans doute un « démon. » Il ne peut se plaire que pendant l’ère des catastrophes, raz-de-marée, tremblements de terre, épidémies, et avant tout révolutions. Ce n’est pas par erreur que Ducasse est né pendant une révolution (1) et qu’il est mort en même temps que la Commune.

Et sa vie commence tandis que les balles sifflent. Dans ses oreilles retentit « le tocsin de la canonnade. » Les assaillants agitaient des drapeaux et jetaient des injures. L’odeur de la mort et la puanteur des cadavres rôdaient autour comme de mornes fumées. C’est ainsi que débute cette légende. Il était le fils de François Ducasse, né à Tarbes en 1820, chancelier à la légation de France et de Célestine Jacquette Davezac, née en 1822.

Il importe bien peu de connaître le père d’Isidore, qui n’est somme toute que le hasard, mais Isidore, dans une lettre, prétend, il me semble à tort, qu’il a besoin de présenter à « l’auteur de ses jours » une préface.

Voici ce que M. G. et A. Guillot-Munoz, qui ont consacré un livre à Lautréamont, ont appris.

Les Ducasse étaient originaires des Hautes-Pyrénées, et le père du poète, qui vécut pendant de longues années en Uruguay, fut l’un des fondateurs du « Cercle Français » de Montévidéo en 1882. C’était un homme petit et railleur, à la barbe grisonnante, possédant une culture littéraire extrêmement raffinée. Il avait le plus grand souci de paraître élégant aux yeux des dames et fréquentait le monde diplomatique où il passait pour un homme d’esprit. II était riche et généreux, et après la mort de son fils, il vint se fixer à Montévidéo jusqu’en 1886.

Il trouvait une satisfaction bien réelle à vivre dans cette ville d’un climat sain et tempéré, et qui, sous un ciel lumineux, réalise, disait-il, un type supérieur de civilisation.

François Ducasse avait du dandy la coquetterie fashionable et une indifférence flegmatique et dédaigneuse qu’il affichait dans les bals et dans les réceptions. À part cela, il était d’une intégrité morale reconnue et capable d’enthousiasme, malgré son regard blasé et cet air distrait lointain revenu de tout qui était le suprême bon ton des cocodès. Il occupait un appartement à l’hôtel des Pyramides, endroit choisi en ce temps-là pour les soirées politiques et littéraires. Avant son mariage, il se lia avec Mlle Rosario de Toledo, danseuse espagnole que les journaux de Rio de Janeiro vantaient du temps de l’empereur Pierre II. François Ducasse qui se targuait d’être un « collectionneur de filles de théâtre » (sic), désireux de connaître la belle actrice, profita du séjour que Rosario faisait à Montévidéo en compagnie d’un riche armateur anglais pour obtenir une entrevue secrète avec elle ; grâce aux bons offices de M. de V., la danseuse consentit à souper avec le chancelier dans l’appartement que celui-ci occupait. Un mois plus tard, Rosario de Toledo, à la suite d’une violente dispute avec l’armateur, devint la maîtresse en titre de François Ducasse. La liaison dura moins d’un an. Rosario, abandonnée par le chancelier, retourna au Brésil où d’aucuns affirment qu’elle y mourut en état d’aliénation mentale.

En 1862, lors du conflit entre le gouvernement de la République et le vicaire apostolique de Montévidéo, le chancelier Ducasse entreprit un voyage à travers les régions de l’Amérique du Sud voisines du tropique du Capricorne, visitant le Paraguay, la Bolivie, le Brésil et le Nord de la République Argentine. Pendant ce voyage, il commença une étude sur les civilisations précolombiennes des tribus guaranitiques, dont le manuscrit inachevé fut remis à Eugène Baudry, parrain du poète, qui s’était adonné lui aussi à des recherches archéologiques, après avoir étudié l’administration des Jésuites dans les missions fondées au XVIIIe siècle, au Nord de la République Argentine. Mais Eugène Baudry ayant été assassiné par des contrebandiers brésiliens, le manuscrit de François Ducasse fut saisi et brûlé par les assassins qui mutilèrent le cadavre du parrain de Lautréamont. Les récits d’Eugène Baudry sur l’administration jésuitique sont aujourd’hui introuvables.

Au cours de son long voyage, François Ducasse compromit sa fortune et subit une violente crise de paludisme. Une affaire de bois précieux dans le haut Paraguay lui fit perdre une grosse somme d’argent qu’il espérait récupérer lorsqu’il tomba malade dans une vallée marécageuse aux eaux saumâtres et malsaines, entourée de buttes couvertes de plantes tropicales. Dans une paillote perdue au milieu d’un pays presque désert, François Ducasse souffrit de crises de fièvre, d’hallucinations intermittentes et dut supporter la chaleur du tropique américain.

Lorsque François Ducasse lut pour la première fois les « Chants de Maldoror, » il fut saisi de découvrir des analogies évidentes entre certaines visions de Maldoror et les hallucinations qu’il avait eues dans la paillote pendant la fièvre. Or le chancelier avait eu soin de cacher à son fils, enclin aux voyages et aux aventures, les détails de son odyssée et les troubles nerveux de sa maladie.
 
 

 

À son retour à Montévidéo, malgré les fatigues de la convalescence, François Ducasse fonda une école de langue française où il se chargea d’un cours de philosophie. Devant l’élite intellectuelle montévidéenne, il y exposa l’influence de Comte et du positivisme hors de France, et les idées morales d’Edgar Quinet. L’école fondée par François Ducasse, quatre mois après son inauguration, acheva la ruine du chancelier. Ce foyer de haute culture fut certainement une des premières tentatives de propagande française au Rio de la Plata. Les fatigues de ses voyages, les crises périodiques de paludisme avaient imprimé sur le front de Ducasse plus de rides que les années. Il mourut en 1887 dans la plus extrême indigence. (2)

Je me réjouis de penser que le père d’Isidore exposait « devant l’élite intellectuelle montévidéenne l’influence de Comte et du positivisme et les idées morales d’Edgar Quinet. » (3) Parlons du proverbe : tel père…

On souhaiterait qu’Isidore n’ait jamais connu les servitudes de l’éducation. Il est probable cependant qu’il a entendu les recommandations, qu’il a subi les semonces paternelles et les conseils des vieux amis qui croyaient utile de le prendre sur leurs genoux pour le faire sauter « au pas, au trot, au galop. » Tout jeune, Maldoror nous l’avoue, Isidore s’échappait, en fuyant les regards, pour se jeter au bord de l’Océan et écouter cette voix immense et bienveillante que comprennent les prisonniers.
 

Je suis le fils de l’homme et de la femme, d’après ce qu’on m’a dit. Ça m’étonne… je croyais être davantage ! Au reste, que m’importe d’où je viens ? Mais, si cela avait pu dépendre de ma volonté, j’aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin, dont la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la cruauté reconnue…
 

Un ami des parents d’Isidore Ducasse a fait une description de la maison qui vit naître et grandir Lautréamont.

La maison était garnie en bois de Paraguay et avait un socle en granit bleu. Dans le salon, il y avait une vitrine régence qui contenait des dagues, des étriers, une collection de matés et de bambillas, plusieurs statuettes de bois polychromées provenant des missions jésuitiques et une miniature qui était le portrait d’une dame créole. C’est là, je suppose, qu’Isidore apprit à grincer des dents.

Dans un autre coin de ce salon trônait une bibliothèque qui contenait une collection de la Revue des Deux MondesEl Correo del Ultramar, l’Annuaire des bureaux de longitudes et quelques numéros du Patriote français et de l’Écho français, un exemplaire de Gaspard de la Nuit et un autre des Chroniques du règne de Charles IX, le tout « emprisonné » entre les classiques. Il y avait encore deux vases de Tolède que le consul d’Espagne avait donnés à M. François Ducasse.

On imagine aisément le reste du mobilier : meubles de style, ces Louis XVI agaçants comme une piqûre d’orties, mariés à ceux contemporains de Louis Philippe, gonflés comme des ventres de sexagénaire. Des rideaux de velours rouge à frange de cotonnets, des brise-bise en gros tulle orné de paniers bergères. Et, devant la cheminée, un écran de soie où voltigeaient des amours armés d’arcs.

Ceux qui virent le jour il y a quelques trente ou cinquante ans peuvent encore se souvenir de décors aussi irritants.

On respire difficilement dans de semblables appartements, qu’ils soient situés à Montévidéo ou à Marseille. Isidore n’attendit pas d’avoir dix ans pour fuir cet endroit. Il fréquentait, naturellement à l’insu de son père, ce qu’on nomme là-bas des reñidero de faubourg, c’est-à-dire les combats de coqs.

Parfois aussi, Isidore Ducasse s’amusait à briser à coups de pistolets des bouteilles d’eau-de-vie rangées comme des quilles et coiffées de vieux shakos pris dans les caves de son parrain. Son père, qui aimait tant Auguste Comte, apprit ces escapades et résolut d’y mettre fin. Il convoqua son fils dans son salon (pour plus de solennité) et lui interdit ces « jeux. » De colère, Isidore brisa les deux vases de Tolède, don du consul d’Espagne et orgueil de son père. Puis il saisit un vieux tromblon délabré et rouillé et alla s’amuser à tuer des sarigues.

Cela le reposait des bavardages paternels et des conseils du pédant : « Ne remets pas au lendemain… Le travail, c’est la liberté ; on se lasse de tout, sauf de connaître… »

Le jeune Ducasse obtenait sans doute quelques succès. Les mathématiques l’intéressaient quelque peu. Un jour, il fut premier en géométrie, et dans la cervelle du père germa cette graine commune : il entrerait à l’école Polytechnique. D’ailleurs, son père, joyeux vivant, amateur de « littérature, » lorsqu’il regardait son fils, pensait : « Il est si sérieux. Il ne rit jamais. Il est né pour être savant. »
 

Moi, je ne sais pas rire. Je n’ai jamais pu rire, quoique plusieurs fois j’ai essayé de le faire. C’est très difficile d’apprendre à rire, ou plutôt, je crois qu’un sentiment de répugnance à cette monstruosité forme une marque essentielle de mon caractère.
 

Mais son père ne suivait pas cet exemple. Cet homme aimait, comme tout bon Français, à raconter de belles petites histoires, à l’heure du cigare et des liqueurs, des histoires un peu « cochonnes » dont il riait, le premier, et très fort. C’est à lui que Ducasse pensait quand il conseillait :
 

Riez, mais pleurez en même temps. Si vous ne pouvez pas pleurer par les yeux, pleurez par la bouche. Est-ce encore impossible, urinez ; mais j’avertis qu’un liquide quelconque est ici nécessaire, pour atténuer la sécheresse que porte dans ses flancs le rire aux traits fendus en arrière.
 

« On en fera un savant, » déclarait son père et il ajoutait : « Il entrera à l’école Polytechnique. » Il se rengorgeait. Il riait aussi encore un peu. Isidore ne songeait qu’au départ. Il attendait.

Il partit enfin pour Paris et sa joie « montait » comme la fièvre. Ce n’était pas seulement parce qu’il pensait à cette ville qui remue comme une tête, mais surtout parce qu’il abandonnait enfin cet homme qu’il était contraint de nommer père.
 
 

 

Ivresse du départ, ivresse de la mer qui l’arrache enfin à cette « sollicitude » et à cette surveillance. Il ne pourra plus oublier le visage de cet ami, de celui qu’il considère comme son sauveur, qu’il nomme vieil Océan.
 

Pourquoi reviens-je à toi pour la millième fois, vers tes bras amis qui s’entrouvrent pour caresser mon front brûlant qui voit disparaître la fièvre de leur contact ! Je ne connais pas ta destinée cachée : tout ce qui te concerne m’intéresse. Dis-moi donc si tu es la demeure du prince des ténèbres. Dis-le-moi… dis-le-moi, océan (à moi seul pour ne pas attrister ceux qui n’ont encore connu que les illusions), et si le souffle de Satan crée les tempêtes qui soulèvent tes eaux salées jusqu’aux nuages. Il faut que tu me le dises, parce que je me réjouirais de savoir l’enfer si près de l’homme. Je veux que celle-ci soit la dernière strophe de mon invocation. Par conséquent, une seule fois encore, je veux le saluer et te faire mes adieux ! Vieil Océan, aux vagues de cristal… Mes yeux se mouillent de larmes abondantes, et je n’ai pas la force de poursuivre ; car je sens que le moment est venu de revenir parmi les hommes, à l’aspect brutal ; mais courage ! faisons un grand effort et accomplissons, avec le sentiment de devoir, notre destinée sur cette terre. Je te salue, vieil Océan !
 

*

 

La mer le jette à Bordeaux. Il erre dans cette ville creuse à la recherche de cette Europe dont on lui a tant vanté la splendeur. Il voit des visages pâles et rouges, des femmes qui sourient et des gendarmes en gants blancs qui frisent leurs moustaches et roulent leurs prunelles. Un bruit monotone, celui qu’il entendait près du port de Montévidéo, tourne dans l’air. Un pauvre soleil pâle déchire avec peine des nuages pesants et gris comme le plomb.

Il y avait Paris qui l’attendait.

Lorsqu’il franchit les portes de la gare, il sentit le froid se jeter à sa rencontre. La nuit était tombée et quelques lueurs vacillantes y creusaient des bornes d’une route inconnue. Personne ne l’attendait à l’orée de Paris, sauf cette nuit et ce froid, vieux compagnons. Son gros sac lui arrachait les bras – un fiacre guettait les voyageurs – Isidore Ducasse fit un signe. Le cocher poussa un grognement et fit avancer sa voiture.

À l’adresse indiquée par son père, il ne vit point d’hôtel. Il s’en remit à ce cocher endormi. Celui-ci courut au plus près et l’abandonna au seuil d’un hôtel du « quartier latin. » Isidore Ducasse ne s’éveilla que tard le lendemain. Il avait soif. Son premier geste fut d’aller soulever le rideau pour voir Paris. Un long mur, couleur de routine, arrêta son regard.

Lorsqu’il se fut promené quelques heures, qu’il eut reconnu ces fameux étudiants, il se crut découragé.

Il marchait droit devant lui, guidé par une odeur maritime. Les Halles commençaient à absorber leur nourriture. Les fruits pourrissaient sur le pavé, crachant leur dernier parfum. Du fond d’une rue, il vit une grande lumière qui frémissait comme un petit incendie. Il se hâta et atteignit les bords du Boulevard…
 

Les magasins de la rue Vivienne étalent leurs richesses aux yeux émerveillés. Éclairés par de nombreux becs de gaz, les coffrets d’acajou et les montres en or répandent à travers les vitrines des gerbes de lumière éblouissante. Huit heures ont sonné à l’horloge de la Bourse : ce n’est pas tard ! À peine le dernier coup de marteau s’est-il fait entendre, que la rue, dont le nom a été cité, se met à trembler et secoue ses fondements depuis la place Royale jusqu’au boulevard Montmartre. Les promeneurs hâtent le pas et se retirent pensifs dans leurs maisons. Une femme s’évanouit et tombe sur l’asphalte. Personne ne la relève : il tarde à chacun de s’éloigner de ce parage. Les volets se referment avec impétuosité et les habitants s’enfoncent dans leurs couvertures. On dirait que la peste asiatique a révélé sa présence. Ainsi, pendant que la plus grande partie de la ville se prépare à nager dans les réjouissances des fêtes nocturnes, la rue Vivienne se trouve subitement glacée par une sorte de pétrification. Comme un cœur qui cesse d’aimer, elle a sa vie éteinte. Mais bientôt la nouvelle du phénomène se répand dans les autres couches de la population, et un silence morne plane sur l’auguste capitale. Où sont-ils passés, les becs de gaz ? Que sont-elles devenues les vendeuses d’amour ? Rien, la solitude et l’obscurité. Une chouette, volant dans une direction rectiligne et dont la patte est cassée, passe au-dessus de la Madeleine, et prend son essor vers la barrière du trône en s’écriant : « Un malheur se prépare. » Or, dans cet endroit que ma plume (ce véritable ami qui me sert de compère) vient de rendre mystérieux, si vous regardez du côté par où la rue Colbert s’engage dans la rue Vivienne, vous verrez, à l’angle formé par le croisement de ses deux voies, un personnage montrer sa silhouette et diriger sa marche légère vers les boulevards. Mais si l’on s’approche davantage, de manière à ne pas amener sur soi-même l’attention de ce passant, on s’aperçoit avec un agréable étonnement qu’il est jeune. De loin, on l’aurait pris en effet pour un homme mûr. La somme des jours ne compte que quand il s’agit d’apprécier la capacité intellectuelle d’une figure sérieuse.
 

Il rencontra le regard de ces grands papillons qu’on nomme les prostituées, – leurs yeux battaient comme des lampes d’église. Ce qui attirait Isidore Ducasse vers ce fleuve bleu, le seul fleuve de Paris, c’était la phosphorescence qu’il distinguait après le passage de ces femmes. Il suivait ces lumières comme l’on cherche un parfum.

C’est cela qu’il cherchait à Paris. Il n’hésita plus et alla s’installer dans un hôtel situé 23 rue Notre-Dame des Victoires. Cette rue qui n’est encore qu’un couloir présente cette particularité d’être une des rares rues de Paris où l’on puisse entendre un écho : le grand bruit des boulevards et celui de la Bourse.

Il loua un piano qu’il fit placer contre la fenêtre, ouvrit sa malle, jeta quelques livres sur la table à trois pieds.

Je ne sais s’il alla voir cette prison qu’on nomme encore aujourd’hui École Polytechnique. Je pense qu’il avait mieux à faire. Il dormait. Pour mieux s’éveiller, il allait devant son piano et se jouait quelque marche.

Lorsqu’il se promenait, il choisissait le hasard pour guide.

C’est ainsi qu’il connut la rue Vivienne où il alla choisir un hôtel.

Je sais qu’Isidore Ducasse aimait les nuits de Paris, celles que l’on use entre les quatre murs d’une chambre aux fenêtres closes, cachées par d’épais rideaux. La nuit est ce mur contre lequel viennent se jeter les bruits de pas, les roulements des voitures et le choc des gouttes de pluie. Sur un petit guéridon sont posées une tasse de porcelaine à fleurette, une grosse cafetière de fer blanc. Lui marche de long en large, puis ouvre son piano. Il semble l’observer, et, comme s’il était pour l’instant vaincu, il s’assied, lève les mains au ciel et les laisse retomber pour de longs, d’interminables accords. Il baisse la tête, écarte les mains et il reprend sa marche, celle du passé et du présent. Son regard heurte la grande glace qui, au-dessus de la cheminée, reflète les bougeoirs et la place de la pendule qu’il a vendue. Cette glace est brisée. Un long serpent, le sillage du sort, parcourt le miroir tel un frisson figé. Ses yeux voient ses yeux et il n’en est pas encore effrayé. Le temps s’approche. Une tasse de café. Et tout à coup, comme s’il s’envolait, il saisit son porte-plume, l’observe et il s’assoit pour écrire. Il ne sait plus quand il s’arrêtera. On croirait qu’il roule dans un abîme orienté vers le ciel. Les heures qui ne comptent plus passent comme des ombres.

Dehors, un gros monument, la ruche des chiffres, la Bourse dort de son plus profond sommeil. Quelquefois, le vent chasse un papier ; quelquefois, près des grilles, l’ombre d’un promeneur se glisse.

La tête d’Isidore se penche vers ce glacier qui est une feuille blanche devant lui. Un feuillet s’envole, puis un autre. Ce sont des minutes qui passent comme une vie. Lorsque sa main tremble, c’est qu’un éclair vient de la secouer.

La glace reflète le lent frémissement des bougies et l’allée et venue de la main droite. Ce qu’elle ne retient pas, c’est le regard fixe qui est planté sur la masse des mots.
 
 

 

Encore une petite tasse de café.

La nuit se consume ; une odeur d’encre se répand : Encre, café, nuit. Nuit.

Les voix qui, tout à l’heure, tombaient mollement reprennent leur éclat. Elles tournaient pour monter jusqu’à cette chambre où le silence est troublé par ce cerveau qui bat et ce cœur qui se raidit.

Tous les hommes, un à un, commencent leur petite ronde.

Il y a un lit pour celui qui n’écoutait plus. Ses oreilles bourdonnent et il se jette d’un seul coup sur le sommeil.
 

*

 

Ce qui est incalculable, ce sont les dangers que les Chants de Maldoror font courir à ce monde misérable, étrangement triste, que l’on nomme pour quelques années encore Europe. Ce n’est pas en vain que je déclare que ces Chants sont au-dessus de toute littérature. On pense à cette force, le feu. L’ombre, qui est en même temps un rayon de feu (l’ombre du soleil pour ainsi dire), que l’œuvre du Ducasse jette sur cette terre, c’est à peine si nous, qui nous croyons prédestinés, pouvons en mesurer l’étendue et la profondeur. Elle s’enfonce en effet dans ce sol de mie de pain durcie et va rejoindre le cœur en fusion des volcans.

(Je puis, moi, parler des Chants de Maldoror qui occupent un trône dans mon cerveau et je suis prêt à avouer mon impuissance. Les Chants font tous les jours résonner mon cœur.) Je sais que l’écho s’amplifie et que ce grand mouvement (puissant comme le plissement alpin ou celui qui forma la Cordillère des Andes) va transformer le visage de l’humanité. Que tous ces mots, alignés les uns derrière les autres, que tous ces mots qui me paraissent si faibles, préviennent ceux qui veulent entendre et que leur faiblesse même permette à ceux qui ont des yeux de voir sans être éblouis.

Quant à ceux, l’immense majorité, qui ne veulent ni voir, ni comprendre, qu’ils pourrissent sur leur fumier. Isidore Ducasse nous a appris à mépriser. C’est une ivresse magnifique.

Je considère avec pitié ceux qui continuent à respecter la littérature, à la considérer comme une raison de vivre.

Lorsque l’on songe à la vie si brève de Lautréamont et que l’on pense à celle relativement plus longue de Rimbaud, on ne conçoit que deux attitudes en face du « démon littéraire » : ou la prodigieuse fécondité, celle d’un torrent, celle de Lautréamont et celle aussi violente de la période littéraire de Rimbaud, ou alors, mais franchement, le silence. Le silence pur : l’oubli. Pas de « mains à plumes. » Ceux qui, après vingt ans de silence, écrivent des Cahiers de Pensées de A à Z semblent à cette lumière des journalistes en chambre, ce qui est ridicule surtout lorsqu’il s’agit de définir l’homme et la vanité de ses efforts.

Lautréamont nous apprend à respecter les torrents ou à préférer le silence. Il reste encore une attitude, mais une seule : la mort.

Comme ceux qui aiment Lautréamont doivent se réjouir que l’on ignore à peu près complètement sa vie. Il nous semble alors qu’il ne s’est jamais abaissé à vivre : on ne connaît aucune de ses paroles et les quelques lettres qui sont parvenues jusqu’à nous sont terrifiantes. Sous leur apparente banalité, on sent une angoisse monstrueuse et inhumaine.

Nous pouvons seulement nous réjouir qu’il ait vécu sur cette Terre. C’est pour nous une excuse d’y vivre encore.
 
 

 

Ce qu’il nous apporte encore, c’est le désir de continuer de toutes nos forces ce qu’il nous a donné l’ordre de faire. Nous n’y manquerons pas. Il ne faut pas s’y tromper, ceci est une menace.

On ne peut rien excuser, rien louer à cause de l’époque pendant laquelle une vie s’écoula. Elle peut tout au plus servir de point de comparaison. En 1870, Lautréamont déchaîne, comme un dieu, une formidable tempête. Je ne crains pas d’écrire que le phénomène que fut les Chants de Maldoror est comparable à un déluge littéraire, après lequel il ne reste rien ou presque.

Mais, pour simplement connaître l’effet d’une pareille « catastrophe, » il faut un recul, un immense recul. Quelques aventuriers, rares, osèrent explorer les dévastations et lorsqu’ils firent leur rapport, on ne les crut pas tout de suite. On ne les croit pas encore. C’est à peine si on ne les lapide pas : on se contente de les traiter d’imposteurs. En vérité, je vous le dis… Il faut toujours employer cette formule. Depuis Jésus-Christ, les hommes de peu de foi se sont multipliés comme toutes les sales bêtes, les poux ou les puces. En France, ils pullulent et ils sont si fiers de leur scepticisme qu’ils en ont fait un drapeau (la patrie de Voltaire, pensez-donc !)

Il faudra beaucoup de temps pour que le comte de Lautréamont occupe la place qui lui revient, la première. Mais cela n’a vraiment aucune importance, et je souhaite et je crois que, lorsqu’on se prosternera devant son souvenir, un autre phénomène de même grandeur bouleversera ce monde, comme Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, le fit au cours de sa vie si brève.

Ce n’est pas le hasard qui voulut que Isidore Ducasse ne vécut que de 1850 à 1870. C’est peut-être aussi le hasard. Il n’en est pas moins vrai que cette vie de si peu de durée est aussi significative que la publication de son œuvre « littéraire. » Il appartient aux hommes de « ce calibre » de proposer non seulement une « œuvre, » ce qui n’a somme toute qu’une valeur momentanée, mais aussi et surtout une vie.

Notre ignorance des faits et gestes d’Isidore Ducasse ne doit pas nous faire illusion. Sa vie que, pas à pas, nous découvrons, non seulement entre les lignes de ses ouvrages mais dans notre imagination, représente le plus grand exemple de la puissance et de la liberté. N’est-ce pas déjà une grande volonté que de ne pouvoir survivre, pour ainsi dire malgré soi, à l’échec d’une révolution, telle que la Commune ?

Un soir qu’il rentrait d’une promenade, il fut averti, par une soif dévorante, que la fièvre venait de s’emparer de lui. Il s’assit pour écrire ses Poésies. Il ne cédait pas.

C’était la Commune.

Il allait mourir.

Et, lourd, très lourd, il s’endort.

Mais la nuit, qui était son amie depuis toujours, désire sa présence : il ouvre les yeux. Il pense. Il pense qu’il va mourir, enfin et déjà. Il se souvient de ceux qui vont naître après lui et qui se rencontreront au même carrefour avec son ombre.
 

Mais comme les chiens, j’éprouve le besoin de l’infini…

Je ne puis, je ne puis contenter ce besoin.
 

Voici la fièvre qui s’approche et qui lui tend les bras. Un baiser de cette bouche glacée devient un frisson. Ducasse n’écoute pas cette voix, pleine, qui traîne des rêves et d’immenses visions, qui résume des cloches et des tonnerres. Il prend son chapeau et, un peu tremblant, il sort.

Il dépasse le Palais-Royal. On entend dans le lointain d’énormes coups de canons et tout à coup une flamme très courte qu’il croise du regard. Les Tuileries brûlent. Une odeur de pétrole tourne.

Puis ce sont les coups de canon de Versailles, les fusillades en masse. On entend rebondir les balles contre le mur des fédérés, à Montmartre.

Il meurt dans sa chambre.
 

*

 

Quelques années auparavant il avait composé son épitaphe :

« Ci-gît un adolescent qui mourut poitrinaire : vous savez pourquoi. Ne priez pas pour lui. »

Il fut inhumé dans une concession temporaire du cimetière du Nord, le 25 novembre 1870 ; il en a été exhumé le 20 janvier 1871 pour être réinhumé dans une autre concession temporaire, terrains qui furent depuis désaffectés et repris par la ville.

Nous ne possédons ni son cadavre ni ses manuscrits.
 

*

 

Isidore Ducasse. Ces quelques syllabes suffisent à me réconcilier pendant une heure avec moi-même. Il m’importe peu de découvrir ici ou là d’autres intercesseurs. Un seul suffit à un seul homme. On parle toujours de l’étoile, de la bonne ou de le mauvaise, d’un être ; on ne parle pas d’un firmament. Il semble que Lautréamont m’empêche d’admirer.

Cette joie, que tout à coup je recueille pour mes sens endormis, est une joie sans qualificatif, une joie enfin que je désire et que j’attends. Lautréamont. Ô désespoir de ma vie, ma chère frontière, borne miraculeuse. J’apprends grâce à lui à me décider à vivre, comme le dernier des crabes. Tout ce qui, autrefois, pinçait mon cœur et fouillait mon cerveau se fane et achève de mourir sans même que j’y prenne garde. Ce n’est pas de moi que je parle uniquement. Une rumeur, semblable peut-être à celle de l’ivresse et à celle du sang, tourne autour de la Terre. Merci de l’accueillir et de la réchauffer pour un éclat.

Est-ce que la vraie vie de Ducasse ne fait que commencer ? Est-ce que cette force que contiennent avec peine les feuillets d’un livre ne va pas tout à coup se déchaîner et nous délivrer de cette angoisse qu’on nomme quelquefois littérature ? Ducasse peut en effet porter ce nom merveilleux de libérateur. Il porte plus haut que n’importe quel homme qui vient cette immense flamme qu’on appelle liberté. Il est tout ramassé, prêt à bondir, déjà brûlant. Les pages qu’il nous a laissées sont en quelque sorte ses premières et ses dernières volontés, et elles nous disent d’oser, de ne plus craindre, de ne plus temporiser. Elles nous ordonnent de ne plus peser les mots et les idées dans la fausse balance de la logique, et de trouver enfin au fond de nous, non notre raison de vivre, mais notre vie, saignante, indéfinie et chaude (pas la tiédeur des jours cousus).

Ducasse ordonne et nous dit oui parce qu’il est notre ami, mon ami.

Je songe à toi, Isidore, à toi qui te croyais vaniteux, et qui avais simplement conscience de ta supériorité, tandis qu’assis devant ton piano, les cheveux à la mélodie, de tout ton miroir aux alouettes, tu exécutais une dernière fois le concerto pour toi-même. Lorsque tu élevas tes mains que la fièvre maligne faisait trembler, cette fièvre qui quelques jours plus tard allait t’étrangler décidément, dans le silence de la nuit, un infâme chiffonnier écoutait encore, écoutait déjà les dernières mesures. L’infâme chiffonnier à la figure de frangipane, c’était moi, Philippe Soupault, qui allait naître quelque dix-sept années plus tard.
 
 

 

N’est-ce pas qu’il faut avoir du chagrin, beaucoup de chagrin, parce que l’on est né trop tard ? Je me console de la mort de mon ami qui fut, dit-on, prématurée, mais non de ma naissance tardive… Il suffisait d’une seule génération. Me voici (moi et les autres), misérablement réduit à fouiller dans les souvenirs, à gratter les pages d’un livre. Un homme, un homme, est-ce que l’on rencontre cela si souvent ? Est-ce que vous en voyez beaucoup autour de vous ? Est-ce que la pourriture qui pue est si féconde ?

Il faut chercher longtemps. Et lui vivait il y a à peine cinquante ans. Je suis arrivé trop tard et mon ami est mort. Il s’en fallait de trente ans ! Quelle tristesse d’être obligé d’imaginer la dernière crispation de cette bouche pour pouvoir se souvenir d’un visage moribond et chéri.

Ô mon Dieu ! Quelle honte je transpire ! J’ai écouté d’autres musiques, et les vénériennes et les motifs pour tapis de table. Est-ce donc nécessaire qu’à la fin je découvre entre mes doigts les petites taches jaunes de la compromission qui annoncent le gros bouton du désespoir ?

Toi, Isidore, tu n’as rien oublié et je veux tout à coup me confondre en excuses, en psalmodies. Je veux être ton humble pédicure, celui qui regarde briller la dernière bouffée de ton cigare. Je m’approche de la rue N.-D. des Victoires, je traverse à la hâte la rue Vivienne ; en passant devant une pissotière, je lâche un gros juron : « Nom de Dieu ! » Attends-moi quelques minutes encore, un quart d’heure peut-être et je te rejoins.

Je te rejoins pour te soigner, pour détruire le plus tôt possible cette gloire dont tu n’as que faire, pour rompre ce qui t’attache encore à ce tam-tam, pour gonfler à bloc le silence, la seule dignité que tu mérites.

Je voudrais détruire pour toujours la gloire que certains imbéciles construiront autour de ton nom. Que l’on sache une fois pour toutes qu’il n’y a pas de gloire pour Isidore Ducasse, comte de Lautréamont. Qu’on le répète ! Je suis probablement né pour cette seule raison.

Je ne veux pas m’incliner devant toi comme devant le premier roi venu, comme devant le dernier Dieu, mais simplement m’étendre près de toi dans ce petit lit de bois et baiser notre mort. Je sais que c’est elle qui nous présentera : « Monsieur Philippe Soupault… Monsieur Ducasse. » Je rougis de plaisir. J’ai tellement attendu ce jour. Ô nuit, que je te désire ! Ma gorge sèche s’étonne de cette volubilité. Tous nos meilleurs amis, tu te souviens, les crapauds, les parapluies, les machines à coudre, ont voulu m’accompagner. Et Paul Éluard nous attend de l’autre côté de la Terre, à la lisière de la vie, vêtu de son merveilleux costume bleu ciel et or dans toute sa splendeur. Je suis faible. Le sommeil ronge mon nez et égratigne mes épaules. Ma chair est forte. Je suis ton ami, n’est-ce pas ? Oui ? dis un seul mot, je te rejoins.
 

*

 

Il est indiscutable que l’auteur des Chants de Maldoror, né à Montévideo et mort à Paris, a refusé la part du pauvre. Ici, en Europe, on joue au tric-trac et au jacquet, la vérité des lieux communs. Qu’importe ! La jeune parque est une prostituée en tailleur caca d’oie, les jeunes filles, des fleurs de pissenlits.

Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, en vérité, je vous le dis, bienheureux les riches car ils verront la lumière, bienheureux ceux qui boivent parce qu’ils ont soif.

Je ne rougis pas d’oublier mon nom et de jeter les dés dans un désert de papier mâché et remâché. La méditation in extremis est une escroquerie dont je suis friand comme de croquignolles. Qu’on se méfie. Je renie aujourd’hui et solennellement (avec toute la solennité désirable) mon dernier hoquet et mon secret espoir.

La lutte sera chaude.
 

*

 

Ce n’est pas à moi, ni à personne (Entendez-vous, messieurs ? qui sont mes témoins ?) de juger M. le Comte. On ne juge pas M. de Lautréamont. On le reconnaît au passage et on salue jusqu’à terre. Je donne ma vie à celui ou à celle qui me le fera oublier à jamais.
 

*

 

J’étais couché dans un lit d’hôpital lorsque je lus pour la première fois les Chants de Maldoror. C’était le 28 juin. Depuis ce jour-là, personne ne m’a reconnu. Je ne sais plus moi-même si j’ai du cœur.

Allez-y voir vous-même si vous ne voulez pas me croire.
 
 

 

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(1) Exactement pendant le siège de Montévidéo qui dura dix ans. Le dictateur de la Confédération Argentine, Rosas, attaqua Montévidéo en 1858.
 

(2) Lautréamont et Laforgue, par S. et A. Guillot-Munoz. Montévidéo. MCMXXV. Collection du Comité France-Amérique.
 

(3) Remarquons en passant que pendant que son imbécile de père se ruinait pour faire de la propagande française, dans chacune des lettres connues de Ducasse, celui-ci demande quelques billets de cent francs pour pouvoir faire imprimer les Poésies.
 

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(Philippe Soupault, in La Revue européenne, quatrième année, n° 39, 1er mai 1926 ; ce texte a été repris en volume sous le titre : Lautréamont, Paris : Éditions des Cahiers Libres, collection « Tendances » n° 7, 1927. Illustrations de René Magritte pour Les Chants de Maldoror, Bruxelles : Éditions de La Boétie, 1948)