« Allô ! Allô !
– Allô !
– Un tuyau… Jean Méuncoup est ici…
– Jean Méuncoup ? L’étalon humain ?
– Soi-même… De passage à Cannes… Occasion à enlever, faites vite.
– Merci. Je bondis… Parquez-le… »
Parce que je suis reporter de métier, parce que ce métier consiste à connaître avant tel confrère – pourtant bien informé – le dernier ou le prochain scandale, le dernier ou le prochain crime qui en vaille la peine, le dernier ou le prochain crack financier, le dernier ou le prochain mot de telle vedette ou de tel homme politique, je me jetai dans le rapide de nuit pour atteindre au jour la Riviera. Le reportage en valait la peine, aucun journal, aucune revue n’ayant pu encore tendre un quelconque piège à l’étalon humain Jean Méuncoup.
Ainsi, il était de passage à Cannes… Il y avait deux mois à peine qu’il avait été officiellement promu au titre d’étalon humain, par décret, s’il vous plaît, à l’« Officiel, » après sélection rigoureuse, l’ayant emporté sur plus de trois mille postulants. Depuis, tout le monde en parlait, les femmes surtout, mais personne à Paris n’avait pu le voir, le toucher, entendre de lui, de son propre aveu, quelles merveilleuses avenues il allait ouvrir à la nation, au « cheptel » humain. Car on tentait une expérience avec Jean Méuncoup, assez réduite encore, mais en puissance d’accroissement illimité si les résultats étaient probants. Dans cette attente, à sa lueur, les 2.999 postulants évincés poursuivaient leur entraînement… Enfin !… Lui, c’était lui !… Je l’étreignais… Et dame, étreindre un mâle de cette envergure, c’est un travail d’Hercule ! Dans le premier recul qu’il m’opposa, deux boutons de son veston me restèrent au doigt. Il avait le sens des réalités, il était économe. Il voulut me les reprendre. Ce geste le perdit.
« Vous êtes à moi… Je vous veux ! »
Jean Méuncoup se méprit.
« Seriez-vous femme, sous cet accoutrement ?
– Peut-être… De grâce, répondez à mes questions. Je suis pauvre, j’ai sept enfants, moi, et je ne suis même pas l’étalon humain… Vous m’aiderez à les nourrir, vous aurez fait une bonne action si vous m’accordez de bonne grâce une interview. »
Jean Méuncoup était un tendre au fond, sous l’écorce rude ; il s’assit, ferma les yeux, laissa tomber ces mots : « Je vous écoute. »
Alors, mon enthousiasme ne connut plus de bornes. Je ne savais plus par où commencer ; tout se mêlait. Je me mis en état de grâce avec mon intellect. Quand j’eus recouvré mon sang-froid :
« Comment avez-vous eu l’idée de postuler au titre d’étalon humain ? »
Jean Méuncoup soupira, en gros ; il me répondit :
« C’est un péché de jeunesse qui m’a aiguillé sur cette voie… et je le maudis, car vous ne savez pas ce que c’est que le métier d’étalon humain… Mais nous y reviendrons… J’ai fait mes premières armes dans la littérature. Comme tout adolescent qui se respecte, j’avais une plaquette de vers – des alexandrins – à caser. Aucun éditeur n’en voulait ! Par hasard, je rencontre un vieil académicien chez ma tante… Je lui ouvre mon cœur et mon manuscrit…
– J’ai votre affaire, me dit-il ; vous êtes bien physiquement, la baronne Du Devant vous « poussera. » Elle ne peut rien me refuser… »
Je sus plus tard de quelle nature avait été l’entretien de mon protecteur avec la baronne Du Devant. Quelque chose dans ce goût : « Il a beaucoup de talent, chère amie, comme vous pourrez le voir, si vous voulez bien jeter un rapide coup d’œil sur cette plaquette… Mais, je ne vous le recommande qu’avec une petite réserve… Il est terriblement ambitieux.
– Tellement ? » dut dire la baronne qui, sans doute, ne considérait point cela comme un défaut.
Et mon protecteur de répondre :
« Terriblement… Tenez, pour arriver, il est homme à vous passer sur le ventre… »
Je ne fis point qu’y passer, je m’y attardai, à telle enseigne que j’en oubliai vers et prose… Le pli pourtant était pris, le sort en était jeté… Neuf mois plus tard, jour pour jour, la baronne mettait au monde trois Jean Méuncoup-Du Devant, parfaitement constitués !…
Vous allez me dire : cet accident est arrivé à d’autres qui n’en ont pas pris prétexte à vocation !… Patience, écrivez… Le Destin a tout prévu ; le hasard n’a point de place dans ses décrets… Trois semaines plus tard, – toujours parce que j’avais commis une plaquette de vers et peut-être aussi trois rejetons d’un seul coup, – un enquêteur m’adressait le papier suivant dont je connais le texte, mot pour mot :
Mon cher Confrère,
1° Faut-il créer l’étalon humain ?
2° La régénération humaine ne doit-elle se faire que par une procréation sélectionnée ?
3° Doit-on interdire de procréer aux déchets humains ?
Orgueil encore, ambition. Je répondis, sous ma signature, je répondis :
1° Pourquoi pas ! L’étalon cheval a bien fait ses preuves ; l’étalon humain ne le lui céderait peut-être en rien… Mais, attention ! À tout seigneur, tout honneur… Des responsables. L’étalon humain ne sera que cela… Et son « métier » devra offrir pour l’employeur le maximum de garanties. On lui bandera les yeux, il sera masqué, on l’enveloppera de bandelettes pour le soustraire au contact direct, on le gantera de fourrure. On lui amènera la femme, soit, mais il ne la verra pas, ne sera pas vu d’elle. Il ne la connaîtra jamais qu’au sens biblique ou « étalonique » du mot.
2° Il vaudrait mieux sélectionner. On opérerait en série, avec division du travail. La sélection porterait sur les choses de l’intelligence, du cœur ou du muscle. La femme choisirait pour son petit prochain. Il va sans dire qu’un barème fixerait le prix du choix de la catégorie. Les riches se commanderaient un « complet. » Avez-vous du moins prévu le cas où la sélection aurait des ratés ? La sanction ? Le « remboursement, » au sens étymologique du mot !
3° Oui, interdiction formelle de procréer aux déchets humains. Nous aurions une autre Chambre, partant d’autres finances, une autre France, si on l’avait appliqué déjà !… Et, pas de pitié pour les canards boiteux. Au fleuve !… Je concluais : « À votre entière disposition, mon cher Confrère, si vous avez d’urgence besoin de l’étalon humain pour lequel vous menez le bon combat… Assurez-vous une retraite à soixante ans d’âge ?
Jean MÉUNCOUP »
Ma réponse plut. Elle tomba sous les yeux du directeur des Haras qui courut sur l’heure à l’Élysée. Trois semaines plus tard, à mains levées, la Chambre votait la création de l’étalon humain, d’un seul d’abord « pour voir. » Je recevais une convocation et ce fut moi qui l’emportai…
– Mais alors, c’est la gloire, c’est la fortune, vous êtes un dieu ?…
– Je ne suis qu’un homme, hélas !… Je fais mes huit heures comme un autre… Seulement, sous le masque, les yeux bandés, le corps ouaté de bandelettes !… C’est dur !… Et un régime… Il m’arrive d’en avoir le vertige…
– Oui, je comprends… Ne me disiez-vous pas qu’on créerait d’autres étalons humains si l’expérience était probante ?
– Mais certainement.
– Et combien, s’il vous plaît ?…
– Le budget serait voté pour cinquante… »
Je sautai de joie ; j’embrassai Jean Méuncoup. En lui secouant frénétiquement les mains :
« Merci, merci de tout cœur !… Vous venez de me suggérer un sujet magistral d’enquête ou de concours : « Quels sont, parmi nos contemporains, les 49 personnages que vous adjoindriez à Jean Méuncoup en qualité d’étalons nationaux ? »
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(Édouard Michel, in Le Journal amusant, quatre-vingtième année, n° 434, dimanche 4 septembre 1927 ; lithographie de Jean Cocteau pour Orphée, Paris : Éditions Rombaldi, 1944)


