Un de nos confrères des États-Unis raconte l’histoire suivante ; si elle n’est pas d’une absolue véracité, elle témoigne du moins d’une forte dose d’imagination chez son auteur.
On mande de Waycross (Géorgie), que l’on vient de constater judiciairement dans cette ville l’existence d’un véritable enfant-crocodile, une des plus singulières et des plus tristes monstruosités que l’on ait jamais vues.
L’enfant-crocodile est âgé de quatorze ans ; il est totalement dépourvu d’intelligence et ne peut ni parler ni marcher ; non seulement presque tout son corps ressemble à un crocodile, mais encore le jeune monstre siffle, souffle et écume de la bouche de temps à autre, tout comme un saurien en furie.
C’est à peine, lorsqu’il a faim ou soif, s’il parvient à se faire comprendre en grognant et en rampant sur sa poitrine ; sa tête est longue et plate, ses yeux sont ronds et ressemblent exactement à ceux des crocodiles.
Sa bouche, large et allongée, est garnie d’un nombre extraordinaire de dents ; les bras et les jambes, plats et contournés, ont la forme des pattes d’un saurien. Il a une grande prédilection pour l’eau et il sait toujours où en trouver.
En un mot, c’est plutôt la nature du saurien que celle de l’homme qui domine dans cet être.
Le malheureux idiot, dont l’aspect effrayait les voisins de ses parents, a été conduit devant le grand jury et examiné curieusement par la plupart des médecins de Waycross.
Il était question de le faire interner dans un asile d’aliénés ; mais comme il n’a jamais fait de mal à personne, les jurés ont décidé de le laisser à la garde de ses parents, qui paraissent d’autant plus attachés à lui qu’il est plus difforme.
Voici maintenant, à titre de curiosité, comment la naissance de ce monstre a été expliquée devant le juge de Waycross par ses parents mêmes :
Le père et la mère de l’enfant demeuraient, avant sa naissance, dans une des parties les plus sauvages de la Floride. Or, un jour qu’ils traversaient un réservoir d’usine à l’eau bourbeuse, la femme étant sur le point de devenir mère, ils ont assisté à un effroyable combat entre deux gros crocodiles.
La femme effrayée a voulu tourner la tête ; mais son mari, pour la taquiner, l’a obligée à contempler cette lutte jusqu’à la fin, c’est-à-dire jusqu’à ce que l’un des sauriens fût tué par l’autre.
Depuis lors jusqu’au moment de ses couches, la pauvre femme a été constamment poursuivie par le souvenir de ce combat, et elle a finalement donné le jour à l’enfant-crocodile, qui vient de comparaître devant le grand jury de Waycross.
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(« Faits & nouvelles, » in La Fraternité,journal hebdomadaire des intérêts d’Haïti et de la race noire, deuxième année, n° 46 et 47, 3ème et 4ème semaines de juillet 1892 ; « Échos et nouvelles, » in Le Petit Parisien, dix-septième année, n° 5743, lundi 18 juillet 1892 ; in Le Progrès de la Côte-d’Or, journal politique quotidien, vingt-quatrième année, n° 201, mardi 19 juillet 1892 ; sous le titre : « L’Enfant alligator, » « Échos & nouvelles, » in L’Autorité, septième année, n° 201, mardi 19 juillet 1892 ; in Supplément à La Croix, treizième année, n° 2811, mardi 19 juillet 1892 ; in Le Petit Marseillais, journal politique quotidien, vingt-quatrième année, n° 8821, mercredi 20 juillet 1892 ; « Faits divers, » in Le Petit républicain de l’Aube, journal quotidien, septième année, n° 2162, mercredi 20 juillet 1892 ; « Nouvelles diverses, » in L’Express du Midi, journal quotidien de Toulouse et du Sud-Ouest, deuxième année, n° 290, mercredi 20 juillet 1892 ; « Étranger, » in Le Journal du Midi, organe politique et quotidien de la région du Sud-Est, dix-huitième année, mercredi 20 juillet 1892 ; sous le titre : « Un Monstre, » in La Dépêche du Puy-de-Dôme et des départements du Centre, cinquième année, n° 198, jeudi 21 juillet 1892 ; « Faits divers, » in L’Avenir du Tarn, journal de la république réformatrice, quatorzième année, n° 3751, jeudi 21 juillet 1892 ; sous le titre : « L’Enfant alligator, » in Le Petit Républicain du Midi, dixième année, n° 3247, jeudi 21 juillet 1892 ; sous le titre : « Un Enfant monstre, » in Le Petit Alger, journal républicain indépendant, septième année, n° 666, dimanche 24 juillet 1892 ; sous le titre : « L’Enfant alligator, » in La Justice, troisième année, n° 4576, lundi 25 juillet 1892 ; sous le titre : « Un Enfant alligator, » « Faits divers, » in Le Grand Écho du Nord et du Pas-de-Calais, soixante-quatorzième année, n° 208, mardi 26 juillet 1892 ; sous le titre : « Un Curieux Monstre, » « Faits divers, » in Le Bel-Abbèsien, journal républicain indépendant, cinquième année, n° 356, jeudi 28 juillet 1892 ; sous le titre : « L’Enfant alligator, » « Faits divers, » in Stamboul, journal quotidien, jeudi 4 août 1892 ; in Les Antilles, cinquantième année, n° 64, samedi 13 août 1892 ; sous le titre : « Un Cas extraordinaire de monstruosité, » et la signature : R. V. [René Verneau], « Nouvelles et Correspondance, » in L’Anthropologie, tome VII, 1896. Gravure extraite de l’Histoire naturelle du comte de Lacépède, Paris : Furne et Cie, 1841)
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☞ La source de ce « canard » est bien à chercher dans la presse américaine, qui s’en est fait largement l’écho, notamment dans le Biloxi Daily Herald [Mississippi], samedi 9 juillet 1892, l’Audubon County Republican [Iowa], vol. VII, n° 34, jeudi 4 août 1892, ou encore le Southwest Sentinel [New Mexico], volume XVIII, n° 33, mardi 16 août 1892.

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(in Southwest Sentinel, volume XVIII, n° 33, mardi 16 août 1892)

