RÉSUMÉ DE CE QUI A PARU. – L’entomologiste Wild et le policier Kergy, partis pour découvrir la retraite du savant hongrois Millovanyi, se trouvent dans un pays habité par des êtres monstrueux qui tuent plusieurs bandits faisant partie d’une bande en quête, elle aussi, du savant hongrois. Le dernier tué des misérables est enfoui tout pantelant par des insectes géants.
III
Maintenant, ils étaient parvenus à proximité d’un bois de pins dont la chaleur dégageait à la ronde l’arôme bienfaisant et propre. Grismond s’arrêta et tendit le bras :
« Regardez, là ! »
Kergy obéit. Il aperçut d’abord une douzaine de dômes d’un vert doré, longs chacun d’un mètre. Pour immobiles qu’ils fussent, on les devinait vivants, à l’éclat tout neuf de leur coloration. En observant mieux, le policier reconnut, malgré la distance, des élytres d’insectes dont le corselet, la tête et les longues pattes se discernaient mal. Les deux hommes approchèrent avec précaution jusqu’à une trentaine de pas des monstres, assez près maintenant pour ne perdre aucun détail de leurs yeux à facettes, de leurs antennes courbes et vibrantes, et surtout du formidable attirail de destruction constitué par leurs mandibules en faucilles et leurs pattes armées de pinces et de crochets aigus.
Le vent apporta une odeur infecte qui annihila la senteur balsamique des pins. Kergy se tourna vers son compagnon comme pour le questionner. Grismond observait les monstres avec un intérêt passionné. Les formes si extraordinaires revêtues par les espèces innombrables du monde des insectes – formes rendues plus effrayantes encore par le prodigieux grossissement subi – piquaient sa curiosité sans provoquer, comme elles le faisaient chez le policier, effroi ni répulsion. Il avait tant de fois examiné à la loupe et au microscope ces mâchoires à dents de scie, ces pattes articulées comme des armures de métal, tout cet équipement guerrier, – il avait assisté à tant de drames du théâtre des insectes que son seul désir de connaissance était en jeu.
« Quelles sont ces bêtes ? souffla Kergy.
– De redoutables carnassiers, dit l’entomologiste, qui s’appellent carabes dorés. Il y a quatre cents espèces de carabiques de par le monde et la plus grande atteint – atteignait – six centimètres. Ils peuvent jeter un liquide puant et répandent, même au repos, cette odeur désagréable que vous percevez d’ici… »
Tout en écoutant, Kergy avait détourné son regard vers le bois de pins. Et comme l’entomologiste terminait sa petite explication, il lui saisit le bras, et lui montra les arbres. Grismond ne retint pas une exclamation de surprise. La plupart des pins étaient dépourvus de leur verdure, comme des arbres morts, et, dans les branches, on apercevait des masses blanches et floconneuses pareilles à du coton brut. Bientôt, le dégoût remplaça la surprise, car des formes hideuses, pâles, flasques, velues et tachées de jaune, descendaient en rampant le long d’un tronc, à la lisière du bois. C’étaient des chenilles longues comme le bras et si grosses qu’il aurait fallu employer les deux mains pour en faire le tour.
« Passionnant, murmura Grismond. Vous allez voir !…
Ce sont des chenilles processionnaires des pins, les chenilles du bombyx processionea, grand ravageur de conifères, terreur des forestiers. Vous apercevez leurs nids dans les arbres. Considérez si elles ne méritent pas leur nom. »
En une file ininterrompue, ayant abandonné le couvert des pins, dix, cent chenilles avançaient l’une derrière l’autre, traçant une route sinueuse dont nulle ne s’écartait, route marquée par le fil d’Ariane que la première dévidait en avançant.
Les carabes ne bougeaient pas. Seuls, d’imperceptibles frémissements agitaient leurs antennes, leurs pattes et leurs mandibules. Kergy considérait avec répugnance les êtres mous et hirsutes qui avançaient en lente procession. Grismond, repris par son intérêt pour une science à laquelle il avait consacré sa vie, se frottait les mains, car il savait à quelle scène préludait le spectacle actuel.
Le déclenchement en fut foudroyant. Les chenilles passaient à une douzaine de pas des carabes, quand ceux-ci semblèrent soudain sortir de leur torpeur pour se ruer sur le troupeau gras qui, sans méfiance, passait à leur portée.

Chacun, ayant choisi sa proie, la saisit au ventre, d’un coup des terribles mandibules qui broyaient les chairs molles. Surprises, les chenilles se débattirent. Le silence rendait la lutte plus dramatique encore. Mordues de toutes parts, leur peau hirsute et tendue crevée en mille endroits, les entrailles verdies s’épanchant par les blessures, agitées de mouvements spasmodiques, convulsées, secouant les pattes, tordant la croupe et mordillant, elles tentaient en vain d’échapper à leurs agresseurs. Celles qu’avait épargnées la première attaque, voyant le péril, voulurent s’enfoncer en terre et commencèrent à fouir de leur mieux. Mais les carabes, abandonnant leurs proies mourantes, les arrachaient du sol où elles étaient descendues à mi-corps, et leur crevaient le ventre.
Puis le repas commença.
« Passionnant ! » redit Grismond.
Il se retourna vers son compagnon qui n’avait pas répondu et le vit livide de dégoût. Le détective grommela :
« Écoutez, Grismond, notre métier endurcit les gens. J’ai vu des noyés et des empoisonnés, des malheureux brûlés, vitriolés, des cadavres coupés en morceaux… Mais cela !
Allons-nous-en. Nous sommes sur la trace de Millowanyi ; suivons-la et laissons les égorgeurs dévorer en paix… »
L’entomologiste ne quitta qu’à regret le lieu du carnage, jetant de derniers regards aux monstres attablés à leur ripaille, et aux processionnaires échappées au massacre qui fuyaient vers l’abri de la forêt en plissant leur échine velue. Kergy taquinait son revolver.
« Foudroyer quelques carabes ! murmura-t-il, d’un ton de regret.
– Pourquoi ? parce qu’ils ont tué ? C’est la destinée de tous les êtres, tuer ou être tué ; les chenilles dévastaient les pins ; les carabes les ont massacrées. Peut-être à leur tour seront-ils dévorés par des mantes religieuses, ou quelque autre espèce plus forte. »
Le visage du détective s’éclaira.
« Tout comme les bandits et nous… Grismond, cette aventure nous a fait oublier le coup de feu qui nous attirait. »
Comme ils cherchaient du regard dans la direction d’où la détonation était venue, ils aperçurent un homme qui courait comme un fou, seul, les bras levés, et hurlant de terreur. Derrière lui volait, presque au ras du sol, un être qui avait un peu l’aspect d’une fourmi ailée, mais qui avait subi le développement des habitants de la vallée maudite. Tête triangulaire, corselet noir séparé de l’abdomen pointu par une taille ridiculement mince, longues ailes bruissantes qui faisaient dans les rayons de soleil comme un halo lumineux.
« Damnation ! » cria Grismond, en s’élançant au secours de l’aventurier.
Mais celui-ci, à qui la panique avait enlevé tous ses moyens, tomba, comme Kergy était tombé pendant la nuit. Avant qu’il se fût relevé, le monstre était sur lui. Il se débattit avec des cris pitoyables. L’insecte l’avait happé ; de ses mandibules, de ses pattes armées de scies, il le clouait sur le sol. Puis l’abdomen du monstre se recourba et vint sous la poitrine de l’homme couché à terre. Il poussa des plaintes déchirantes.
« Trop tard ! cria Grismond, en saisissant l’épaule de Kergy pour l’arrêter. Il n’y a plus rien à faire. Couchez-vous ! »

Ils se jetèrent contre terre, haletants, frémissant d’horreur. La victime ne bougeait presque plus. Le tueur, d’une soudaine pression de ses mandibules sur la nuque, força la tête du malheureux à se renverser. L’abdomen de l’insecte se recourba de nouveau, et, le temps d’un éclair, les deux hommes virent le dard, gros comme une alène de cordonnier, plonger dans les chairs du cou tendu. Un dernier spasme agita l’homme, puis il cessa de bouger.
Il ne remua plus le corps, il ne cria pas, mais ses yeux, ses lèvres crispées par une indicible épouvante, tout son masque bouleversé, vivaient encore.
« Grismond, souffla le détective, cet homme-là est un misérable. Il a nom O’Cranach. Il a tué une femme et deux enfants. Il n’y a pas pire fauve humain. Mais nous n’avons pas le droit de l’abandonner. Vous voyez bien qu’il n’est pas mort, qu’il sait… Il n’est pas d’agonie plus abominable que la sienne…
– Notre vie est précieuse ; elle appartient au monde, et il ne faut pas la risquer au hasard. Nous tenterons ce que nous pourrons, et contre quels adversaires ! Savez-vous ce qu’est ce… cet insecte ?
Un sphex, un sphex venu du Languedoc, de France, le plus savant des tueurs : il attaque son gibier, comme vous l’avez vu, le terrasse et sait le poignarder en lésant les centres vitaux, cependant sans amener la mort immédiate. La victime reste vivante pendant des jours, des semaines, d’une vie ralentie. Ainsi les chairs ne se corrompent pas.
– Qu’en fait-il donc ?
– Il les enferme dans sa tanière, avec ses œufs, dit lentement l’entomologiste. Et quand les œufs deviennent larves, et que celles-ci éclosent, elles trouvent un gibier frais qu’elles dévorent vivant sans qu’il puisse se défendre.
– Grismond ! quelle horreur !
– Je vous ai déjà dit qu’il y avait de la cruauté dans le monde, dans le domaine des infusoires comme dans celui des mastodontes. Encore sont-ce les plus petites bêtes dont les mœurs révèlent le plus de férocité. J’entends les plus petites ailleurs qu’ici. Les hommes ne craignaient pas le sphex parce qu’il ne s’attaquait guère qu’à l’éphippigère des vignes pour la mettre ainsi à mort. Et les entomologistes étudiaient ses crimes avec un sourire d’admiration…
Voyez ! »
L’insecte s’était placé pour ainsi dire à cheval sur le corps de l’homme : trois pattes crochues de-ci, trois de-là. Il avait saisi les poignets dans ses mandibules et traînait le lourd fardeau.
« Allons, fit Grismond, nous verrons quand il faudra intervenir. »
À cet instant, une détonation claqua. L’insecte parut secoué par une commotion électrique et, lâchant sa proie, tournoya sur lui-même à une vitesse effrénée.
« La balle a dû le frapper à la tête ou rompre le cordon nerveux au niveau du corselet, » dit Grismond Wild.
Un second projectile l’abattit, et il resta sur le sol, agité de secousses à chaque instant plus faibles. Anderson, Frampton et Stander jaillirent de leurs cachettes dans les rochers et s’élancèrent pour porter secours à leur compagnon qui restait inerte sur le sol.
« Fuyez ! » hurla Grismond qui avait vu le danger, et d’ailleurs savait les insectes pratiquement sourds, bien que sensibles à des vibrations que nous n’enregistrons pas.
En même temps d’une poigne solide, il maintenait Kergy couché contre le sol près de lui.
Au son de cette voix humaine, les trois aventuriers sursautèrent et, se redressant, promenèrent autour d’eux des regards effrayés qui bientôt leur firent embrasser l’étendue du péril.
Aucune créature de ce monde effrayant, aucune espèce de la horde de monstres n’atteignait à la hideur de ce qui venait de sortir d’une crevasse entre les rochers. Quelque chose comme un homard de deux mètres de long, avec une carapace d’un noir brunâtre, dix pattes dont les deux premières se terminent en pinces, semblables aux cisailles que l’on emploie pour tailler les haies ; un front bombé, couvert d’une plaque dure comme de l’acier, percée de deux trous pour les yeux noirs ; point de mufle, quelque chose d’informe, de tronqué, sans joues, sans lèvres, avec seulement de hideuses ganaches, et une bouche à palpes velues dont la seule vue crispe de répulsion tout le corps.
Cette tête – peut-on appeler cela une tête ? – se prolonge par un corps enfermé dans une cuirasse aux multiples jointures, par une queue annelée armée de côtes saillantes, dures, et que termine une masse grosse comme les deux poings, effilée en dard.
Les aventuriers restent pétrifiés d’horreur. Puis le plus brave, Frampton, lève son poing armé d’un revolver…
« Ne tirez pas ! » cria Grismond, qui savait que l’immobilité était leur seule chance de salut.
Frampton n’entendit, ou n’écouta pas. Au claquement sec du revolver fit écho le claquement plus sec de la balle qui ricoche sur la carapace impénétrable. L’animal, en des mouvements d’une rapidité déconcertante, s’avança sur lui. Peut-être l’aventurier avait-il dépassé les limites de sa propre peur. Quand le monstre fut à trois pas de lui, il ne bougea pas et la main qui tenait le revolver n’était pas agitée du moindre tremblement. Après avoir tué le sphex, abattrait-il ce nouvel adversaire ?
Kergy et Grismond, soulevés sur les coudes, appuyés pour être plus sûrs de leur tir, visaient.
« Un scorpion, » souffla l’entomologiste avec effroi.
Frampton dirigea son tir en plein sur le mufle tronqué. Les yeux se trouvaient sur le dessus de la tête ; il n’aurait pu les atteindre.
Comme s’ils s’étaient crié un ordre, l’aventurier, Kergy et Grismond tirèrent ensemble. À cette distance, les balles eurent la vitesse nécessaire pour traverser la dure cuirasse ; mais le scorpion redressa sa queue qui revint en avant, en coup de fouet, par-dessus le ferme appui des dix pattes agrippées au sol et Frampton en reçut le choc en pleine poitrine. Grismond poussa un cri de pitié. L’homme tomba à la renverse, en portant instinctivement les mains vers le point touché, tandis que l’immonde bête se détendait, ressort brisé.
(À suivre)
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(H. Darblin, in Sciences et Voyages, revue hebdomadaire illustrée, dixième année, n° 481, jeudi 15 novembre 1928)
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☞ Cette nouvelle, somptueusement illustrée par René Pellos, a fait l’objet d’une republication sous le titre : « Face à face avec les monstres, » en mai et juin 1937 dans Jeunesse-Magazine.
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FACE À FACE AVEC LES MONSTRES
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(Henri Darblin, illustré par René Pellos, in Jeunesse-Magazine, aventures, aviation, première année, n° 22, dimanche 30 mai 1937)





























































