La nuit commençait de ramper sur la lande. Un vent glacé balayait le chemin tortueux ; il courbait les têtes souples des bouleaux, sifflait dans les branches de chênes, gémissait à travers les ajoncs rudes et les genêts grelottants. Les nuages bas déferlaient les uns par-dessous les autres, tumultueux et romantiques. Les derniers corbeaux s’étaient tus.
Appuyé sur son bâton, le mendiant traînait péniblement ses sabots. N’eût été son chapeau de feutre rond dont les rubans de velours s’agitaient sur ses épaules, on l’eût pris pour un paquet ambulant. Ses cheveux gris, sa longue barbe se confondaient avec quelque chose qui avait dû être un manteau. Une besace vide flottait derrière dans le vent. À chaque pas, le bâton se posait avec un bruit mou. Quand une mare coupait le chemin, le mendiant ne l’évitait pas en s’accrochant aux racines des talus, mais entrait jusqu’aux chevilles dans l’eau bourbeuse.
C’était par l’un de ces soirs de mars où le jeune printemps recule devant les coups de boutoir de l’hiver agonisant, où, des Côtes-du-Nord au Morbihan, toute la lande sauvage frissonne sous les rafales dont les îles et les rochers du Finistère n’ont pu briser la fureur.
On ne distinguait plus sur le ciel livide que les silhouettes noires des arbres, quand le mendiant s’arrêta devant une ferme, C’était une maison de granit basse et trapue, coiffée d’ardoises. Des grilles de fer défendaient les fenêtres. Le vent rabattait sur la toiture une bonne odeur de fumée de bois.
Tout de suite, un chien hurla longuement. Par trois fois, le cri aigu et hostile d’un jars monta de la cour.
La maison n’était éclairée que par la flambée intermittente des ajoncs dans la cheminée. L’homme renifla. Il devinait la marmite suspendue à la crémaillère noire, les bancelles sous la hotte de pierre autour du feu et l’odeur de la soupe aux choux.
Alors, avec son bâton, il heurta le panneau plein de la porte. Le chien hurla plus fort. À l’intérieur, un bruit de sabots s’arrêta.
L’homme frappa encore, d’un bras débile mais obstiné. Une voix cria derrière la porte :
« Qué que vous voulez ?
– J’ai faim, dit le mendiant.
– Passez vot’ chemin. On ne donne point aux galvaudeux.
– Rien qu’un croûton de pain sec, pour l’amour de Dieu ?
– Si j’avions du pain sec, y serait pour les cochons.
– J’ai froid… Laissez-moi coucher dans la grange.
– On ne loge point les va-nu-pieds. Allez-vous-en ou je lâche le chien ! »
Il y eut un silence. Le mendiant avait reculé sur le chemin. Tout à coup, il cria encore : « Malloz d’e-hoc’h-hu ! » (Malédiction sur vous !) Et l’on n’entendit plus dans les ténèbres que la plainte continue du vent.
À l’aube, quand la porte s’ouvrit, une vieille femme avança la tête pour voir quel temps il faisait. La neige était tombée durant la nuit. Et la femme jeta une grande clameur d’épouvante parce que, sous ce linceul venu du ciel, il y avait un corps étendu dans le chemin, devant le seuil.
« Jezekel !… Jezekel !… »
L’homme accourut en manches de chemise, tête nue, l’air égaré. Il devinait le mendiant en ce cadavre allongé, les bras en croix, la face dans la neige, et il tournait autour en se penchant sans oser approcher, pris de cette crainte superstitieuse qu’éprouvent généralement les paysans bretons devant l’inconnu et la mort.
Ayant hésité longtemps, il décida d’aller chercher les gendarmes au bourg voisin. Quand on eut emporté le corps, il respira mieux, débarrassé de ce remords visible qui l’oppressait depuis le matin. Et il répétait : « Si fallait ouvrir sa porte à tous les faillis gueux qui passent… »
C’est le soir seulement qu’il aperçut le bâton du mendiant planté dans la terre devant sa maison. Il y avait là une étroite platebande où fleurissaient en été des roses trémières et des tournesols. Le mendiant, avant de s’effondrer, y avait enfoncé tout droit le bâton sur lequel il s’appuyait pour marcher, comme s’il eût voulu marquer d’un dernier jalon l’étape finale de sa longue et mystérieuse route. Ce n’était point le penn-baz noueux qu’une lanière de cuir assure au poignet du voyageur, mais une branche de saule récemment coupée, lisse et garnie encore de son écorce verte.
Jezekel et sa femme regardaient avec angoisse ce pieu planté devant chez eux comme un défi, et ni l’un ni l’autre n’avait le courage de l’arracher. Elle se signa en cachette. Lui, haussa les épaules et s’en alla vers son travail.
C’était un mauvais homme, insociable, querelleur, qui fréquentait le cabaret de préférence à l’église. Il affecta d’oublier le mendiant ; mais, quand il passait devant le bâton toujours fiché en terre, il se mettait à chanter d’une voix fausse comme les gens obligés de traverser, après minuit, la lande où des esprits rôdent.
Et alors, le mois suivant, il s’aperçut qu’à ce bâton vert poussaient des feuilles. La chose n’avait rien de surprenant, n’est-ce pas ? Pour séparer un pré en deux par une haie vive, n’y plante-t-on pas des branches de saule qui mélangent ensuite leurs ramures ?…
La femme risqua un soir, d’un ton apeuré :
« As-tu remarqué que le grillon ne chante plus ? »
Non, il ne l’avait pas remarqué encore, mais, dans l’instant, il s’aperçut que c’était vrai et, impressionné, car il savait bien que quand le grillon de la cheminée se tait le malheur s’abat sur la maison, furieux de se sentir possédé par la peur, il hurla en meurtrissant son poing sur la table :
« Je ne veux point entend’ dire chez moué des bêtises de même, entends-tu ben ? »
Il s’attarda à l’auberge, tandis que la vieille tremblait devant l’âtre en préparant la soupe du soir. Le bâton poussait, poussait ; maintenant, il avait des branches menues qui s’agitaient sous la brise. Pourtant, une sécheresse obstinée désolait la terre. Les ruisseaux n’étaient plus que des sentiers rocailleux. Les poissons morts flottaient le ventre en l’air dans l’eau croupie des étangs. Les vaches crevaient, à croire qu’elles se désaltéraient dans ces mares que le loup-garou empoisonne de son haleine empestée. Ils en perdirent trois pour leur compte, trois sur cinq. Le lait des deux autres était tari. Et Jezekel, en rentrant ivre, montrait le poing au ciel étoilé.
Quand les bateaux revinrent d’Islande, à l’automne, ils apprirent la mort de leur fils unique, péri en mer dans la brume. Ils restèrent seuls en face l’un de l’autre sans rien se dire, jamais. Les gens qu’ils rencontraient se détournaient de leur route.
L’année suivante, un orage de grêle saccagea le blé noir un peu avant qu’il fût mur. Le chien creva sans qu’on pût savoir comment. Un renard vint la nuit égorger les volailles.
Le saule poussait, poussait. C’était un petit arbre déjà élancé et robuste. Jezekel tournait la tête quand il passait devant. Chaque jour, il s’enivrait et assommait la vieille qui recevait les coups sans se défendre, en gémissant. Et puis les mois, les saisons se succédèrent. Sans arrêt, sur la maison marquée d’un sort, le malheur s’acharnait. Les pommiers ne donnaient plus de pommes. La pluie couchait le seigle qui pourrissait. Autant de chats mis au grenier, autant de fuyards qui désertaient leur poste, laissant rats et souris manger les maigres récoltes. À l’étable, les bêtes crevaient inexplicablement.
Le saule poussait, poussait…
Un soir, la grange flamba avec son foin et sa paille. Un peu plus, la maison tout entière brûlait. La femme fut prise d’une fièvre maligne qui la tenait recroquevillée, inquiétante, au fond du lit clos. La jugeant trop malade pour appeler le médecin qui coûte cher, il ne lui donnait rien à boire non plus, parce qu’il était inutile de gâcher du cidre qui n’eût profité à personne.
En rentrant saoul, très tard, il la trouva immobile et froide sur sa couche. Un courant d’air couchait la flamme fuligineuse de la chandelle. Il regarda autour de lui les recoins d’ombre, se sentit seul, tout seul pour toujours, et trembla.
Il sortit en chancelant. La lune lui montra le saule, grand et fort, qui, doucement, frémissait, et aussi sa maison dont la toiture d’ardoise luisait au milieu de la lande grise, sa maison maudite par le sorcier, où il lui faudrait terminer sa vie tout seul, ployé sous sa peur…
Le lendemain, le facteur en blouse bleue qui suivait alertement le chemin creux, aperçut l’homme pendu à une branche du saule dans la gaie lumière du matin.

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(André Reuze, « Les Contes d’Excelsior, » in Excelsior, dix-septième année, n° 5746, dimanche 5 septembre 1926 ; « Nos Contes, » in Le Nouvelliste d’Alsace, quatrième année, samedi 4 décembre 1926 ; « Contes du journal de Vichy, » in Journal de Vichy, journal des baigneurs, quatre-vingt-deuxième année, lundi 16 mai 1927 ; « Les Contes de la Dépêche coloniale, » in La Dépêche coloniale et maritime, trente-huitième année, n° 9799, mardi 26 août 1930 ; l’épisode sera repris dans son roman Les Cinq Gentlemen maudits, feuilletons n° 13 et 14, in La Dépêche coloniale et maritime, trente-neuvième année, n° 10166 et 10167, mardi 8 et mercredi 9 décembre 1931. Philippe Mohlitz, « Le Pendu, » gravure au burin, 1968)

