Si extraordinaire qu’elle puisse paraître, l’aventure dont on va lire le récit, est d’une authenticité des plus rigoureuses. Elle est déjà ancienne pour moi, car elle m’est arrivée quelques années avant guerre. Et cependant, je m’en souviens comme si elle était seulement d’hier. En Égypte, la saison des chasses commence à partir du mois de septembre. C’est, en effet, à cette époque, que les cailles, les grues, les canards, les sarcelles, traversent le pays en bandes serrées et, dans leurs rangs, les Nemrods égyptiens font de vastes hécatombes.
*
Cette année-là, je voulais faire bien les choses : aussi résolus-je d’aller m’installer à Sidi-Bishr, lieu où, en ces années, les chasseurs ne venaient guère. Une fois là, j’y construirais une paillote qui me servirait d’abri durant les heures brûlantes de la journée.
J’exécutai de point en point ce programme. Le deuxième jour de mon arrivée, je sauvai, par une prompte intervention, un jeune bédouin qui avait été piqué par un scorpion noir. Cela me donna beaucoup de prestige, me valut le titre de « hakim » (médecin), et les plus vieux Bédouins de la tribu tinrent à m’honorer de leur amitié.
J’avais élevé ma paillote dans un endroit délicieux : entre deux collines de sable fin, sous des dattiers à l’ombre desquels poussent ces lis, si beaux et si étranges qu’on trouve, aussi, à Mandarah. C’est dans cette paillote qu’après la chasse je venais dîner d’une pastèque ou de quelques grappes de raisin, accompagnées de ce fromage gras que donne le lait de gamousse et de ce pain d’orge, tout rond, dont le genre de fabrication remonte à la plus haute antiquité et que Jésus, jadis, multiplia.
Pour que la description de Sidi-Bishr soit complète, je dois dire que ce village possédait un cimetière arabe qu’on ne pouvait s’empêcher de trouver un peu vaste pour une si petite localité. Mais, en y regardant de plus près, on s’apercevait qu’il y avait là deux cimetières, l’un, l’ancien, délaissé, délabré, en ruines ; l’autre, de construction récente ; tous deux tranquilles et verdoyants comme tous les cimetières arabes.
Il courait sur le premier cimetière de bien étranges légendes. On racontait, notamment, qu’il y avait quelque temps, on avait voulu ouvrir certaines sépultures, afin de transporter les dépouilles des morts dans les tombeaux du nouveau cimetière. Or, sous les pierres tombales, le sol paraissait fraîchement remué et les cadavres avaient disparu !… Ce que le raisonnement ne parvient pas à expliquer, la superstition s’en empare. On prétendit que l’ancien cimetière était maudit et l’on faisait un détour afin de l’éviter.
Je dois avouer que moi-même, parfois, je le trouvais bien lugubre, bien étrange. Ses tombeaux – cubes de pierres blanchis à la chaux et surmontés, pour les hommes, d’un tarbouche de marbre – étaient tout crevassés, tout croulants. Des cactus, des aloès, des buissons épineux l’avaient envahi et y formaient un fouillis inextricable. Vers le soir, à l’heure où le crépuscule est si mélancolique, du cimetière, où rien ne bougeait, s’échappaient de grandes chauves-souris et des hiboux…
Mes habitudes pacifiques me firent beaucoup d’amis parmi les Bédouins. Je leur distribuais volontiers une partie de ma chasse et une des familles auxquelles je donnais le plus souvent, était celle d’Abdel-Azim-Ben-Soliman. Le père était le type du vieux Bédouin : taille gigantesque, barbe blanche, œil vif, teint basané ; la mère, une vieille, ridée, édentée, courbée en deux. Les enfants, un garçonnet, agile et musclé, très fin de visage, et une fille, souple et gracieuse.
Le garçonnet, qui s’appelait Mahfouz, était rapidement devenu mon meilleur ami. Il venait souvent me voir, me rendre mille petits services que je récompensais d’une piastre, et amenait avec lui sa sœur, Amina, gentille bédouine de moins de quinze ans.
Amina et Mahfouz riaient de toutes leurs dents blanches lorsque, pour les amuser, je leur racontais, dans un arabe au secours duquel s’empressaient le geste et la mimique, quelque histoire comique. Peu à peu, une sorte d’intimité s’était établie entre eux et moi. Parfois même, je les emmenais à la chasse, et ils n’étaient pas inutiles lorsqu’il y avait un fardeau à porter.
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Un jour, Amina et son frère vinrent chez moi, fort émus. Dès qu’ils me virent, ils me dirent, craintifs :
« Notre voisin vient de perdre une chèvre !
– Eh ! bien, est-ce donc là un fait si extraordinaire ? Quelque voleur a dû la lui dérober. Peut-être, encore, s’est-elle égarée ; demain, on la retrouvera. »
Ils secouèrent la tête et, s’approchant tout près de moi, Amina confia :
« Voici déjà assez longtemps que, une ou deux fois par an, une brebis, une chèvre ou un chien disparaissent. On les cherche, mais on ne les trouve jamais. Si on les avait volés, à la longue, cela se serait découvert et, d’ailleurs, parmi nous, il n’y a pas de voleurs. Si les animaux s’étaient égarés, on en aurait, du moins, retrouvé les restes. Mais, rien, rien, rien ! Un jour, même, il y a deux ans de cela, le jeune enfant de Mohamed Omar disparut de cette façon, toujours sans laisser de traces. Les anciens disent que, là-dessous, il y a un « afrit, » un esprit malin. »
À ce mot d’anciens, je pensai involontairement à Abou-Issa.
« Qu’en dit Abou-Issa ? » demandai-je. Abou-Issa était un vieillard presque centenaire.
Il avait vu, affirmait-il, bien des choses dans sa vie et pouvait en expliquer bien d’autres. Aussi passait-il un peu pour sorcier.
« Il n’en parle pas, » répondit Amina, dépitée.
Le lendemain, je passai justement devant la tente d’Abou-Issa. Le vieillard était accroupi sur son seuil. Je m’approchai :
« Eh bien ! y’abouya (mon père), lui dis-je, après le traditionnel « salam aléikoum, » as-tu entendu parler de la disparition de la chèvre ? »
Il me fixa longuement, hocha le chef et articula :
« Oui, mon fils.
– Et qu’en penses-tu ?
– Qu’il vaut mieux que je n’en dise rien. »
Après ces étranges paroles, Abou-Issa se tut ; il me fut impossible d’en obtenir une syllabe. Obstinément, il regardait le sable et semblait ne même pas savoir ma présence.
Je le quittai donc et oubliai bientôt cette histoire d’animaux volés périodiquement et d’enfants disparus sans laisser de traces.
*
Un matin qu’il faisait beau, je me levai de très bonne heure, m’armai soigneusement et me mis en campagne. Les cailles et les tourterelles étaient nombreuses. De longues files de canards passaient, se rendant vers les régions maréotiques et je pus abattre nombre de ces volatiles. Lorsque les neuf heures du matin approchèrent, l’atmosphère était déjà chaude et je me sentis légèrement fatigué. Je m’acheminai vers ma cabane et m’étendis au seuil, protégé par une natte contre le soleil. Ce jour-là, ainsi qu’il en avait été convenu avec eux, les deux enfants d’Abdel-Azim-Ben-Soliman devaient venir me trouver, et je comptais sur eux pour me débarrasser d’une partie de mon gibier. J’attendis pendant une heure entière sans voir venir les enfants. Étonné, je me levai et embrochai deux cailles que je me mis à cuire au-dessus d’un feu de bois. Soudain, je m’entendis appeler :
« Ya hawaga ! (Monsieur) Ya hawaga ! » criait une voix que je reconnus.
Je tournai la tête et vis, en effet, Mahfouz accourir vers moi. J’admirais sa souplesse et sa grâce, lorsque je m’aperçus du bouleversement de ses traits. À mon tour, je criai :
« Qu’y a-t-il, Mahfouz ? »
Épuisé, le garçonnet était tombé à genoux sur le sable et, penché en avant, me regardait sans pouvoir articuler un mot. Enfin, il balbutia :
« Amina a disparu !
– Que dis-tu ? Où et comment a-t-elle disparu ? »
Haletant, le petit me raconta que, la veille, sa sœur s’était levée de bonne heure, pour aller promener sa chèvre. Des Bédouins l’avaient vue prendre la route qui mène vers les cimetières. Le soir, elle n’était pas revenue et, depuis, rien…
« Tu comprends, ya hawaga ! À côté du nouveau cimetière, il y a l’ancien cimetière ! »
En prononçant : l’ancien cimetière, le pauvre petit tremblait.
« Mais, enfin, lui dis-je, pour le réconforter, un cimetière n’avale pas les personnes, que diable ! Viens avec moi, nous irons la chercher, Amina. »
Je repris mon fusil, l’armai, me munis à tout hasard d’un solide couteau et ordonnai à Mahfouz de me conduire chez ses parents. Un peu rassuré, le garçonnet se leva et nous marchâmes dans la direction des tentes. Au fur et à mesure que j’avançais, je percevais, de plus en plus distinctement, les longs hurlements des femmes qui, déjà, menaient le deuil de l’enfant disparue.
La douleur est bruyante chez les Orientaux, surtout chez les Bédouins. Quand j’atteignis le village, un cercle de femmes s’était formé ; elles vociféraient sur un rythme sauvage et battaient des mains. De temps en temps, une matrone, placée au centre du cercle, énumérait les qualités et les charmes de l’enfant supposée morte ; puis, les hurlements et les battements de mains reprenaient, tandis que les jeunes filles se déchiraient le visage avec les ongles.
À mon approche, cette explosion de douleur se modéra. Quelques regards se tournèrent vers moi. Le vieux Abdel-Azim-ben-Soliman vint même à ma rencontre. Car, malgré qu’ils en aient, les Bédouins reconnaissent la supériorité de l’Européen, et ses conseils sont estimés lorsqu’on les croit désintéressés.
« Est-ce ainsi que vous cherchez votre fille ? dis-je au vieillard. Croyez-vous la retrouver avec des pleurs et des lamentations ?
– Mais, ya hawaga, nous l’avons cherchée partout. Nous autres, Bédouins nous savons chercher : pourtant, nulle trace d’elle n’a été relevée !
– On dit qu’on l’a vue s’acheminer vers l’ancien cimetière. L’avez-vous cherchée là ? »
Le vieillard hésita…
« Oui, » fit-il, un peu troublé.
Je compris qu’ils n’avaient fait que le tour du cimetière, sans y pénétrer. J’insistai.
« Et vous avez visité tout le cimetière ? À l’intérieur ?
– À vrai dire, ya hawaga, nous n’avons fait que contourner la muraille d’enceinte, qui est assez basse pour qu’on puisse voir à l’intérieur. Personne ne va dans ce cimetière : il n’est donc pas possible que ma fille y soit allée et restée.
– On ne sait jamais ! Allons à ce cimetière. Venez avec moi ; n’ayez pas peur : je suis bien armé. »
Une dizaine de Bédouins se joignirent à nous. Quelques-uns portaient de vieux fusils à broche. D’autres avaient des carabines récentes, venues là probablement par contrebande à travers la Tripolitaine.
Bientôt, nous arrivâmes au cimetière. C’était l’image la plus complète de la désolation. Le mur extérieur, haut d’environ un mètre, était en partie écroulé. Je passai par une large brèche et, suivi des Bédouins, me mis à circuler entre les vieux tombeaux en ruines. Les Bédouins semblaient intimidés. Tout à coup, le vieux Abdel-Azim-Ben-Soliman me montra quelques tas de pierres, seuls restes de ce qui avait été des tombeaux.
« Voici les tombes sous lesquelles on ne trouva pas les cadavres, expliqua-t-il.
– Et sous les autres, en a-t-on trouvé ? m’enquis-je.
– On n’y a pas cherché. On a eu peur et on n’a pas continué à creuser. »
Cependant, je me faufilais entre les tombeaux. Je remarquai que beaucoup d’entre eux, parmi ceux qui n’avaient pas été ouverts, présentaient de grandes crevasses, toutes remplies de broussailles. Cela ne me parut pas étonnant, le cimetière étant très ancien.
Nos recherches furent vaines. Les Bédouins eux-mêmes me conjuraient de retourner. Tout en me remerciant de m’être hasardé partout où un chat pouvait passer, ils voulaient s’éloigner au plus vite de ce lieu maudit, qui pesait sur leur âme superstitieuse de toute la force des terribles légendes maintes fois racontées.
*
La mentalité des Bédouins est si étrange que, quelques semaines après la disparition de la fillette, on n’en parlait plus sous les tentes. Il en est ainsi, chez ces peuples. Le premier jour, cris, hurlements, vociférations. Le second, on est plus calme. Le troisième, on commence à oublier. Le Bédouin, – le vrai Bédouin, celui du Désert, – si sa fille meurt de mort naturelle ou accidentelle, s’en console assez vite.
Pour moi, je dois reconnaître que cet événement avait mis un peu de noir dans ma vie d’alors. Amina m’était une distraction dans ma solitude. J’aimais son babil qui ne cessait pas et son éternelle curiosité qui la faisait remuer pêle-mêle tous mes effets, pour voir ce que le « hawaga » pouvait bien avoir apporté avec lui.
Aussi, voyais-je approcher la date de mon départ sans trop de regrets. J’avais hâte de quitter ce désert, de me retremper dans le bruit et le mouvement d’Alexandrie.
Trois jours avant celui de mon départ, je résolus de faire une ultime partie de chasse. Armé copieusement, je pris des vivres avec moi, car je ne comptais regagner ma cabane qu’au coucher du soleil – ma cabane désormais si vide où même Mahfouz, qui craignait d’évoquer des souvenirs, ne venait plus.
Ma chasse fut excellente. Tout le matin, je ne fis que tirer coup de fusil sur coup de fusil et me chargeai de cailles et de canards. Aux approches de midi, je fis flamber un bon feu d’herbes sèches et rôtir un peu de gibier auquel je joignis les provisions déjà préparées. Puis, je fis une légère sieste sous un bouquet de palmiers et, à seize heures, me remis en marche.
Le soleil allait se coucher lorsque je fus en vue de Sidi-Bishr. C’était l’heure douce entre toutes, où les choses s’apaisent. Le crépuscule a, en effet, en Égypte une langueur, une quiétude étranges. Le ciel est idéalement pur et, sur terre, êtres et ombres semblent se pénétrer et s’harmoniser.
Comme je suivais une piste menant vers le village, je me trouvai soudain face à face avec l’ancien cimetière, qu’un repli de sable m’avait, jusqu’au dernier moment, caché. Je ne sais pourquoi, un léger et involontaire frisson me parcourut, soit à cause de l’heure religieusement calme, soit à cause des histoires qui couraient sur le compte de ce lugubre emplacement. Pendant quelques minutes, je longeai le mur croulant et, arrivé à un endroit où la piste se détachait de ce mur, j’allais m’éloigner du cimetière, lorsque je me sentis regardé dans le dos.
Explique qui pourra !
Je suis certain d’avoir nettement senti quelqu’un ou quelque chose me fixer, derrière moi. Était-ce une illusion sans réalité ? Était-ce une hallucination ?
Pendant quelques secondes, je résistai à la tentation de tourner la tête, car je voulais m’assurer que je ne prêtais pas croyance à une impression vague et, peut-être, imaginaire. Mais, bientôt, comme entraîné par une force inexplicable et supérieure, je me retournai et regardai… Mon fusil me tomba des mains et je me rappelle être resté quelques instants, horrifié, les yeux exorbités, et la bouche ouverte, incapable de crier, de fuir, de reculer, de faire le moindre mouvement…
Le spectacle que j’avais devant moi était, en effet, effrayant. J’en frissonne encore maintenant, après tant d’années de distance, et me sens incapable de le décrire convenablement. Le mur du cimetière était, à cet endroit, écroulé et, devant l’ouverture ainsi pratiquée, on pouvait distinguer une sorte de piste qui venait se rattacher à celle que je suivais. Et sur cette piste-là, à deux mètres environ du mur, une tête énorme me regardait fixement. Tête de quoi ? Ô l’épouvantable vision ! J’avais visité nombre de jardins zoologiques, où la faune tropicale était amplement représentée et je connaissais, pour m’y être particulièrement intéressé, les races de serpents du monde entier. La tête que j’avais devant moi ressemblait plutôt à celle d’un boa, mais comme un tigre ressemble à un chat. J’ai peur d’être taxé d’exagération en affirmant que cette tête ovale mesurait plus d’un demi- mètre du sommet du front jusqu’à l’extrémité de la gueule ! Cette gueule était énorme, entrouverte, garnie de dents longues et acérées. Une langue s’en échappait, telle une lanière rouge, et semblait s’enfoncer dans le sable ; deux yeux glauques, immobiles, figés sous des paupières jaunes à demi-baissées, me fixaient de l’air de quelqu’un qui voit son ennemi et ne se dérange même pas, sachant qu’il peut l’abattre dès que l’envie lui en viendra. Derrière la tête, un peu du reste du corps se voyait, qui se relevait légèrement, puis disparaissait par la brèche de la muraille. Et ce corps avait l’épaisseur du tronc d’un homme adulte. L’ensemble était d’un vert sale, mêlé de brun et d’une hideur telle qu’aucune collection de monstres ne m’en avait jamais donné l’idée.
Les yeux glauques me fixaient : la tête et moi restions complètement immobiles. Cependant, je fis appel à toute mon énergie et, abandonnant mon fusil où il était tombé, reculai lentement sans perdre le monstre de vue. Arrivé à une certaine distance, je tournai brusquement le dos et me mis à courir dans la direction du village.
De retour à ma cabane, je me reposai un instant ; puis, je me levai et allai retrouver les vieillards bédouins. Je leur racontai ce qui m’était arrivé, et les pressai d’armer leurs hommes, de venir m’accompagner pour essayer de tuer le monstre. Mais ils montraient peu de goût pour une expédition de ce genre. Finalement, non sans peine, on réunit une trentaine de solides gaillards, armés, qui de fusils, qui de sabres, et nous nous mîmes en route pour le cimetière. Je repérai l’endroit où j’avais vu le monstre, mais celui-ci avait disparu. Le rechercher à l’intérieur du cimetière paraissait imprudent ; les Bédouins qui, d’ailleurs, n’étaient venus qu’à contrecœur, souhaitaient de se retirer et prétextaient que j’avais été dupe d’une hallucination probablement due à la fatigue.
Le lendemain, résolu à partir pour Alexandrie, je descendis vers les tentes faire mes adieux à mes amis bédouins. Je passais devant la tente d’Abou-Issa, le « sorcier, » quand je m’entendis appeler : « Ya hawaga ! »
Abou-Issa, appeler quelqu’un ! C’était si extraordinaire que je m’approchai aussitôt.
L’étrange vieillard demanda :
« Tu l’as donc vu ? »
Je compris qu’il faisait allusion au monstre et je répondis :
« Oui, y’abouya.
– Inutile, reprit Abou-Issa, de dire aux autres que tu l’as vu : personne ne te croirait. Sache, jeune homme, que ce monstre existe depuis l’époque du père de mon grand-père, et que, moi aussi, je l’ai vu. Mais, moi non plus, on ne m’a pas cru. Quand je racontais ce que j’avais vu, on me traitait de fou. »
Le vieillard se tut un instant, réfléchit, puis continua :
« Un jour, tu me demandas ce que je pensais de certaine chèvre disparue. Eh ! bien, maintenant, tu sais ce qu’elle est devenue, ainsi que les cadavres disparus, ainsi que tous les êtres disparus, à commencer par nos chèvres et nos moutons, pour finir par Amina ! »
Comme fatigué d’avoir tant parlé, Abou-Issa leva les yeux au ciel, et, avant de retomber dans son mutisme habituel, rasséréné, prononça :
« Alallah !… À la volonté de Dieu !… »

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(Patrice Alvère [Patrice Georgiadès], in Le Journal des Voyages, tourisme, sciences, sports, cinquième année, nouvelle série, n° 136, jeudi 3 janvier 1929 ; estampe de Léon Carré pour « L’Histoire de Sindbad le marin, » in Le Livre des Mille et une Nuits, tome V, Paris : imprimerie G. Kadar, Édition d’art H. Piazza, 1926-1932)

