Il y avait un moment que je le regardais, assis à la terrasse de la « Lorraine, » et je me demandais si c’était lui. Il y avait une dizaine d’années que je l’avais vu pour la dernière fois. Marcel Chalut était alors un vigoureux gaillard de mon âge, – la trentaine, – gai et plein d’allant ; il partait pour l’Amérique en qualité d’ingénieur. Nous avions fait nos études ensemble à « Centrale » et en étions sortis côte à côte.

L’homme que j’examinais avec attention depuis un instant avait bien le profil aigu de mon ami Marcel et ce je ne sais quoi qui me disait : « C’est bien lui » ; mais il était presque un vieillard. Il avait posé son chapeau près de lui, ses tempes étaient grises et dégarnies, ses yeux profondément enfoncés dans une orbite sombre et de maigres omoplates jaillissaient sous son pardessus. Ses mains blanches où jouaient les cartilages tremblaient et son regard lointain semblait voilé de tristesse.

Je me décidai à me lever et l’abordai à tout hasard.

« Monsieur, fis-je, ne seriez-vous pas M. Marcel Chalut ?

– Roger ! fit-il, c’est toi ! Mais, naturellement, je suis Marcel Chalut, ton vieux copain de la boîte… Assieds-toi. »

Puis il ajouta, comme j’écartais des journaux et le pardessus d’un voisin :

« Je comprends fichtre bien que tu aies de la peine à me reconnaître ; j’ai changé, hein ?

– Eh bien ! mon vieux, dis-je, je ne dirai pas que tu as rajeuni… les tropiques… la malaria… quoi… ça se paye, tout ça ! »

Marcel se mit à rire, ce dont je l’aurais cru incapable. La peau flétrie de ses joues se plissa et ses lèvres pâles découvrirent des gencives déchaussées. À ce moment, il était sinistre. Je surpris le regard d’une voisine de table, quelque dame de petite vertu, qui le regardait avec une sorte d’horreur sur son visage peinturluré.

« Mon vieux Roger, fit-il, pendant mes huit années de tropiques, je n’ai pas eu un jour de fièvre, de malaria ou de quoi que ce soit. Je suis bâti à chaux et à sable, comme l’on dit. La preuve, c’est que je suis là. Tu prends un verre ? Qu’est-ce que tu veux ? Un porto ? Garçon… un porto pour monsieur. »

Je commençais presque à me repentir d’avoir renoué connaissance avec cet étonnant débris. Puis il émanait de lui une drôle d’odeur. Quelque chose de funèbre, quelque chose qui sentait le suaire. Je m’éloignai de lui un peu lorsqu’il dit :

« Ah ! ah ! toi aussi, tu renifles ! Ne crains rien, c’est pas contagieux. C’est le parfum de la veuve, si tu veux savoir.

– De la veuve, dis-je, quelle veuve ? »

Marcel ne répondit pas tout de suite.

Je le vis vider d’un trait un grand verre de cognac, puis il en demanda un autre.

« Allons-nous-en d’ici, fit-il. J’habite à côté. Tu écris toujours des bouquins ? des histoires dans les journaux ? Eh bien ! si tu veux en entendre une, d’histoire, et pas ordinaire, viens fumer une pipe chez moi. Tu ne le regretteras pas. »

Quelques instants plus tard, Marcel et moi nous étions installés près d’un médiocre feu de coke, dans ce qu’il lui plaisait d’appeler son pied-à-terre. La pièce était dans le plus complet désordre. Des paperasses, des livres traînaient de tous les côtés. Sur les murs, des sarbacanes formaient une sorte de panoplie au-dessus d’un masque hideux, un crâne d’Inca, une chose noire et menaçante avec un nez en bec d’aigle et des dents de loup qui semblaient mordre. Une odeur indéfinissable, un relent qui sentait la terre mouillée, la tubéreuse et le charnier, semblaient suinter des murs. Je m’empressai d’allumer ma pipe et d’avaler le verre de cognac que Marcel me tendit. Il y avait dans tout ce qui m’entourait, dans la personne même de mon ami, quelque chose de repoussant et de funèbre ; mais je devinais que la corvée valait la peine et que l’écrivain, toujours à la recherche de l’inédit et de l’étrange, serait récompensé. Je le fus, en effet, car voici ce que Marcel me raconta :

« Tu te souviens, mon vieux Roger, que lorsque je quittai Paname, en 1927, au mois de juillet, je te serrai la main pour la dernière fois, chez nos amis, les Ricot, qui m’offraient à dîner, ce soir-là, à l’occasion de mon départ. Puis nous allâmes, tu te souviens ? faire une dernière tournée à Montparnasse. Je tenais quelque chose, hein ? lorsque tu me ramenas chez moi, à Passy !

Deux mois plus tard, j’étais dans un drôle de patelin sur la côte du Pacifique, à Colta Rado, où je passai deux ans très tranquille à la direction des mines de cuivre de la compagnie qui m’avait fait venir là-bas. Vieille petite ville espagnole, pas loin de la mer, ni trop haut ni trop bas, jolies filles pas bégueules mais assez sales, Indiens loqueteux, ciel toujours bleu à en avoir une indigestion ; bref, le décor que tu as vu sans doute dans les numéros de la National Geographic Society et d’où je t’ai écrit plusieurs fois, tu te souviens ?

– Je me souviens, dis-je. Tu ne m’apprenais rien de sensationnel.

– Parce qu’il n’y avait rien d’intéressant à te raconter.

Puis, tu sais, dans ces pays, on devient singulièrement flemmard. C’est si loin, la France, le boulevard des Batignolles et la brasserie Lorraine, que l’on se demande parfois, là-bas, si tout cela n’était pas un rêve. Deux ans s’écoulèrent ainsi. Puis, un beau jour, on m’offre une place de directeur, avec des appointements mirobolants, dans une usine où l’on traite l’antimoine. C’était sur la côte ouest du Mexique, dans la province de Cristobal. Je pars. Quatre jours sur un petit vapeur côtier. Une chaleur à crever et des conserves pourries. Par contre, des bananes et des moustiques à discrétion. Et me voilà enfin, après deux autres journées à dos de mulet, dans une incroyable vieille petite cité espagnole. On se serait cru au temps de Philippe II. Ruelles étroites, maisons blanches ou roses, balcons en fer ajouré, églises et missions anciennes, mais désaffectées à cause des idées nouvelles du gouvernement. Là-dessus, un ciel d’un bleu de cobalt et un soleil à tout casser. J’ai passé là trois années étonnantes. »

Marcel s’arrêta. Il ralluma sa pipe qui s’était éteinte et se versa une rasade imposante, trop imposante, de cognac. Son regard errait fort loin dans le temps et l’espace. Je voyais trembler ses mains pâles et mal soignées. Son cou maigre sortait d’un faux col fatigué. Un pantalon étriqué dessinait ses membres grêles et des poils gris piquaient son visage terreux, couleur de cendre. Puis, autour de lui, de moi, dans cette pièce étroite, sous ce masque inca ou aztèque, cette affreuse odeur si tenace et si sale que je m’empressai de la noyer, moi aussi, dans un grand verre de brandy.

« Oui, reprit cet homme, trois années étonnantes et merveilleuses. Quelle nature splendide, mon cher ami ! Ces montagnes taillées dans tous les tons de la palette, ce ciel éternel que fendait le vol des condors planant comme des avions, le tintement des clochettes des mules harnachées comme en Andalousie, ces filles admirables aux dents éclatantes, mes galopades sur les petits chevaux fringants de l’hacienda proche de l’usine et – Marcel murmurait à peine – et puis, Manuela.

– Comment ? dis-je, tu reprends encore du cognac ? »

Marcel venait de remplir à demi son verre.

« Ça ? fit-il, dédaigneux, tu plaisantes ! Ce n’est rien. Je vide une demi-bouteille de fine, chaque jour. C’est grâce à cela que je vis encore. Pas pour longtemps, heureusement. Veux-tu que je continue mon histoire ? Elle en vaut la peine, tu sais ! »

Je fis un signe d’assentiment.

« Comme il n’y avait pas d’hôtel ni même d’auberge dans ce pays perdu, on m’installa dans une assez jolie maison bourgeoise qui appartenait à la veuve d’un contremaître, la senora Manuela Ibanez. On me donna une jolie chambre aux murs épais peints à la chaux, pour absorber la chaleur, et qui sentait le safran. Pour entrer chez moi, il fallait d’abord pénétrer, par le portail, dans la cour, suivre une sorte de terrasse couverte de tuiles roses et s’arrêter devant la deuxième porte à gauche. La mienne. Deux fenêtres. Une petite, placée assez haut, donnait sur une sorte de place. Une autre ouverture, plus grande, donnait sur la cour intérieure. Mon lit était placé juste au-dessous de cette fenêtre, pour profiter, les jours de chaleur, du courant d’air qui s’établissait entre les deux baies. De fortes barres de fer les garnissaient. Elles n’étaient jamais fermées.

Je ne fus pas longtemps à m’apercevoir que Manuela était fort belle. Tu as vu jouer Carmen ? En tout cas, tu imagines ce que doit être, suivant la tradition, la Carmen de Mérimée et de Bizet ? Oui, n’est-ce pas ? Eh bien ! Manuela était Carmen cent pour cent ! Il ne lui manquait même pas la fleur de flamboyant derrière l’oreille.

Dans les premiers temps de mon séjour, je n’eus guère le loisir de penser à la bagatelle. Je travaillais comme un nègre qui travaille – chose rare – et je rentrais le soir, fourbu. Je n’avais pas beaucoup d’entraînement comme cavalier ; aussi les quarante ou cinquante kilomètres que je faisais tous les jours sur les rudes selles mexicaines ne me laissaient, le soir venu, que la force de prendre une douche, manger rapidement un plat de chile con carne ou quelque chose d’aussi terriblement échauffant, puis de me jeter sur ma couche. Le matin, au petit jour, un domestique m’apportait le déjeuner que j’avalais de grand appétit, tout en écoutant mon cheval tout sellé qui m’attendait déjà dans la cour, égrener ses sonnailles et frapper le pavé de ses sabots. Ah ! la belle vie !

C’est vers cette époque, environ six mois après mon arrivée, que je fis la connaissance de la « veuve noire. »

Je revenais à flanc de montagne d’un gisement que nos prospecteurs venaient de découvrir et je me hâtais de retourner à l’usine avant la grande chaleur du jour, lorsque je m’aperçus que mon cheval trébuchait du devant. Je mis pied à terre près d’un buisson brûlé par le soleil. Conduisant ma bête par la bride, j’allais me diriger vers un coin d’ombre pour rechercher avec plus d’aise la cause qui faisait boiter ma monture, lorsque celle-ci fit un si brusque écart qu’elle faillit m’arracher les rênes des mains et s’échapper. Peut-être me sauva-t-elle ainsi la vie car, comme je reculais, emporté par la secousse, je vis une chose noire, pas plus grande qu’une houppe à poudre, qui, s’élançant vers moi de je ne sais où, me manqua de justesse et retomba mollement à quelques pas de moi. Je n’eus pas le temps de me ressaisir : mon cheval, d’une volte plus brutale, prit le large, au comble de la terreur. Puis je vis cette chose noire qui, comme mue par un ressort, décrivait encore une fois une parabole dans ma direction. Je fis siffler ma cravache et dus frôler mon agresseur sans le mettre tout à fait hors de combat car, il – ou elle – se campa sur ses longues pattes trapues et velues et me fit face, incapable, me sembla-t-il, de reprendre son élan.

Mon cher Roger, dit Marcel à cet endroit de mon récit, on se figure que le serpent incarne le génie du mal. Du moins, c’est ainsi que beaucoup de gens l’imaginent. Tel était aussi mon sentiment avant que je fusse mis en présence de la « veuve noire. » En avais-je vu, des reptiles de toutes les tailles et de toutes les couleurs, depuis cinq ans que je parcourais l’Amérique centrale ! Des pythons lourds et inoffensifs, des cobras, des rattle-snakes et même le mignon petit corail qui, s’il vous mordille pendant votre sommeil à l’oreille, entre les doigts ou aux pieds, vous envoie, en quelques instants, sans que vous vous en rendiez même compte, dans l’autre monde.

Eh bien ! Roger, tous ces animaux sont des petits agneaux, des joujoux pour vieilles filles, en comparaison de la « veuve » que seul le plus infâme des génies du Mal pouvait inventer. Figure-toi une araignée, mais oui, une simple araignée, dont le corps est à peu près gros comme un œuf de pigeon et qui, perchée sur ses huit pattes velues, possède des yeux tellement humains, tellement chargés de haine, que l’on dit que peu de gens et aucun animal ne peuvent en soutenir le sombre éclat. C’est une de ces sales bêtes qui avait mis mon cheval en fuite. Un peu plus, le pauvre animal eût été mordu par l’ignoble chose. Alors, il se fût effondré avant d’aller bien loin. Car la « veuve » est un des rares êtres qui attaquent n’importe qui, n’importe comment. Elle bondit avec la précision d’un ressort et injecte dans sa morsure, même à travers des vêtements, un venin dont on n’a pas encore trouvé l’antidote.

Je n’essayai même pas, continua mon ami, d’écraser cette saleté. Je sentais mon poil se hérisser, je sautai à droite et à gauche, plusieurs fois, comme un pantin fou, tandis que l’immonde chose essayait de reprendre son élan et me fixait de ses petits yeux perçants, avec toute la haine de l’enfer dans son regard. Puis je détalai à toutes jambes, rattrapai mon cheval qui broutait à quelque distance, l’enfourchai, et, par un long détour, regagnai ma demeure. J’étais encore tout tremblant. Pourtant, Roger, je ne suis pas plus peureux qu’un autre. Mais cette vilaine bête, cette incarnation du Malin, le péril mortel que j’avais couru pendant quelques instants, tout cela m’avait bouleversé. Je m’étendis tout habillé et botté sur ma couche et avalai une rasade de cognac.

Comme je reprenais mon souffle et mes nerfs, Manuela entra dans ma chambre en soulevant la portière qui, pendant le jour, servait de porte : une sorte de couverture indienne. La lumière blonde du soleil l’éclairait en contre-jour. Elle s’accouda contre le mur, et, la tête penchée sur une épaule, me considéra en souriant.

« Vous avez l’air bien ému, Marcellito, fit-elle, au point que vous oubliez de déjeuner. Et puis, vous êtes couché sur votre lit, tout botté comme un gaucho ! N’avez-vous pas honte ? »

Je me redressai, un peu confus, mais ne lui donnai point d’explication, craignant qu’elle ne se moquât de moi. J’invoquai la chaleur, m’excusai, et me mis à table dans la petite pièce qui servait de salle à manger, toute fraîche sous le panka qu’agitait un petit Indien.

Il faut maintenant, dit Marcel, que je te parle de Manuela. À cette époque, j’en étais complètement toqué et, depuis quelques semaines, elle était ma maîtresse. Elle était veuve, je te l’ai dit, et c’est bien le diable qui m’avait conduit chez elle pour ma définitive perdition, comme tu vois.

– Comme je vois ? dis-je. Ce serait elle qui…

– Chut ! reprit Marcel. N’anticipons pas. »

Il se versa une rasade de brandy, la cinquième ou la sixième depuis qu’il avait commencé son récit.

« Je te disais que Manuela était veuve, poursuivit-il. C’était une très belle fille, une Mexicaine de pure race espagnole, dorée comme une grenade, souple comme une liane, qui fleurait le poivre et je ne sais quel parfum pénétrant qui me rendait parfaitement fou. Je te l’ai dit : imagine une Carmen aussi Carmen que possible, colle-lui une fleur rouge de flamboyant ou de géranium derrière l’oreille, dans la torsade de ses cheveux bleus, et dis-toi par-dessus le marché que, au bout de quelques mois de liaison aussi occulte que possible, elle déclarait qu’elle ne connaîtrait plus qu’un seul homme, moi, mon vieux, et qu’elle m’aimerait jusqu’à son dernier souffle, que je le veuille ou non. En disant cela, à moitié, ou même complètement nue dans mes bras, ses yeux magnifiques plongeant leur regard dans les miens, je me sentais positivement ensorcelé.

C’est alors qu’il se produisit quelque chose de fantastique.

Ce même jour où j’avais fait la rencontre que je t’ai décrite avec la « veuve noire, » l’araignée empoisonneuse que tu sais, Manuela vint, comme elle le faisait presque tous les jours, s’étendre près de moi, pendant la sieste. Câline, tendre, amoureuse, elle m’enlaça de ses beaux bras ambrés et pencha son visage sur le mien. Comme elle rivait son regard dans mes yeux, je sentis un froid affreux parcourir mes artères. Le regard de Manuela, ces yeux noirs et splendides, me rappelèrent soudain un autre regard terrible et chargé de haine, celui de la « veuve noire. » Je sentis tous mes muscles se contracter et, comme Manuela approchait ses lèvres des miennes, je fis un brusque mouvement et la rejetai d’un mouvement involontaire mais brutal, loin de moi.

«  Qu’as-tu ? fit la pauvre fille. Tu deviens fou ? »

Que pouvais-je répondre ? C’était plus fort que moi. Je la repris dans mes bras. Rien à faire. Chaque fois qu’elle me regardait, je sentais mes cheveux se dresser. J’avais la chair de poule. Tu penses que j’étais dingo ? Peut-être. En tous les cas, je n’étais plus le même. Cette Manuela, je l’adorais. Je lui avais promis de l’épouser. C’était comme tout cuit. Et puis voilà ! Parce que j’avais eu une explication avec cette sale bête de « veuve noire, » je n’étais plus le même bonhomme… Ensorcelé, mon bon, ensorcelé !

Je dis à Manuela que j’étais malade, que j’avais la fièvre, que cela passerait. Elle quitta la chambre en me jetant un dernier regard qui, véritablement, faillit me faire vomir de peur. Du coup, j’étais sur le bord de la folie. Je fourrai ma tête, mes yeux dans l’oreiller, et, mon vieux, je pleurai comme un gosse. Çà, par exemple ! Il y avait des années que cela ne m’était arrivé ! Puis je m’endormis douloureusement.

Dans la soirée, le domestique vint me demander si je voulais dîner. Je lui dis de m’apporter une tasse de maté. Puis je devinai, plutôt que je la vis, que Manuela était entrée, la pauvre, dans ma chambre. Je n’osai pas la regarder et me tournai dans la direction du mur.

« Qu’as-tu, Marcellito ? disait-elle. Veux-tu que je fasse venir le médecin ? »

Elle me suppliait d’une voix si douce que je sanglotai à nouveau. Je sentis sa main qui se posait sur mon épaule et, alors, un vif sentiment de tendresse me réchauffa. Je l’aimais, j’aimais ses douces caresses, son corps ambré et voluptueux. Elle devait être ma femme, après tout, et nous avions décidé que la noce aurait lieu au début de l’automne, après les chaleurs. Je tournai mon visage vers elle, et alors je vis son regard…

Le cri que je poussai dut être terrible, car les domestiques accoururent, croyant que j’assassinais leur maîtresse. Celle-ci s’était enfuie dans la cour, et la terreur donnait à son visage – me dit l’intendant José – la couleur de la cendre.

Pour moi, je tremblais de tous mes membres… La « veuve noire »… celle de ce matin, celle qui, sur le sentier chauffé à blanc par le soleil, bondissait vers moi comme une houppe à ressort…

Mon vieux, continua mon ami après s’être versé une énième lampée de cognac, je passai une nuit affreuse. Je ne pouvais fermer les yeux sans revoir l’immonde bête qui prenait alors des proportions fantastiques. Elle envahissait toute ma chambre ; son ombre énorme couvrait les murs et ses yeux, comme deux phares de jais, plongeaient à travers les miens jusqu’à travers ma matière cérébrale.

Dès le lever du jour, j’avalai une tasse de café brûlant et je décidai de partir dès le lendemain. Il n’était plus question pour moi de demeurer plus longtemps dans ce pays infernal. J’adressai un mot à Manuela d’une main tremblante ; je la suppliai de me pardonner, lui disant que j’étais malade mentalement, peut-être sur le point de devenir fou. Je mis sur le compte d’un coup de soleil l’état affreux dans lequel je me trouvais… bref, je divaguais.

Quelques instants après qu’elle eut reçu ma lettre, je vis l’ombre de Manuela se profiler près de ma porte. Je me tournai contre le mur en la suppliant de sortir. Mais elle n’en fit rien. Toute sa nature sauvage s’était soudain réveillée. Ma lettre et les raisons que je donnais n’étaient qu’un prétexte à rupture, hurlait-elle entre deux malédictions où le nom de la Madone et de l’Enfer revenaient alternativement. Je me bouchai les oreilles ; je la suppliai de s’en aller, je pleurai et me lamentai. Puis, je crois que je perdis à peu près connaissance. Je demandai à mon boy, lorsque l’ouragan fut passé, de me donner de la quinine. J’en pris une dose massive et m’endormis. Vers le milieu de la journée, je me sentis mieux. Ma résolution de partir dès le lendemain me donnait un renouveau de courage. Je me levai, j’avalai une assiette de potage au piment, un plat de ragoût fortement épicé et un grand verre de rhum. Puis je fis mes valises. Manuela ne donna pas signe de vie. Elle me causait une telle terreur que j’avais sorti mon revolver de sa gaine et je crois que je l’aurais tuée si elle était revenue. Tant pis pour les conséquences. Morte la bête, mort le venin. Pas vrai ? C’est ainsi que je raisonnais, si l’on peut appeler cela raisonner…

La nuit vint, lourde d’un orage menaçant. Le ciel était devenu d’un noir de suie. Pas un souffle d’air. J’étouffais. À la pauvre lumière d’un photophore, j’expédiai un quelconque repas du soir. Dans un coin, mes valises bouclées attendaient le moment du départ. J’avais de la peine à respirer, une étrange angoisse me prenait à la gorge. J’allais quitter Manuela comme un lâche ; je l’aimais encore, mais je la fuyais comme si elle incarnait toutes les pestes du monde. Que devait-elle penser de moi ? La revoir ? J’en mourais de désir, mais j’eusse été capable de devenir complètement fou à sa vue. Ses yeux, ses yeux qui, pendant si longtemps, avaient contenu pour moi tout le charme ensorceleur de l’amour, ses yeux sombres et tendres, ils n’étaient plus les siens, ils étaient ceux de l’autre veuve, ceux de la « veuve noire, » là-haut, sur la montagne… Folie, hallucination, c’est entendu, appelle cela comme tu voudras… le cabanon pour moi ? Possible. Tu peux rigoler…

– Je ne rigole pas, dis-je. Je t’écoute, je t’assure, avec toute la sympathie possible. Mais je t’en prie, ne bois plus. Tu vas être saoul…

– Saoul ? reprit Marcel, saoul ! Ah ! bien, tu penses ! J’ai souvent essayé depuis… depuis l’affaire… impossible. Je suis vacciné, mon vieux, vacciné à en crever ! »

Et il se versa une rasade qui aurait knock-outé un grenadier.

« Je reprends. Dans l’hacienda, pas un son. Au loin, l’orage grondait, mais je sentis qu’il n’éclaterait pas sur la ville. Ce qui est pire que tout. Je me déshabillai à peine et m’étendis sur ma couchette en relevant le store pour laisser passer un peu d’air à travers les barreaux de la fenêtre. Je voyais rouler des nuages dans le ciel sombre. Je passai, de mon lit, la main à travers les barreaux et je sentis quelques gouttes chaudes comme du sang qui tombaient. Puis je m’endormis d’un sommeil lourd, plein de frissons. Des cauchemars me pourchassaient et me réveillaient à chaque instant. Peu de temps avant l’aube, je m’endormis pour de bon, anéanti de fatigue et d’angoisse…

Soudain, j’ouvris, sans bouger, ah ! oui, sans bouger, les yeux…

L’orage était passé ; le soleil levant brillait déjà au-delà des montagnes et je vis alors une chose… une chose terrible ! Je demeurai roidi comme un cadavre. J’arrêtai même mon souffle et n’osai bouger un cil… Là, là, sur l’entablement de la fenêtre, sur le bord de cet entablement, si près que je pouvais aisément la toucher, prête à sauter sur moi, l’immonde houppette venimeuse, une « veuve noire, » était là, campée sur ses pattes trapues et velues, et ses yeux humains, ses yeux noirs comme ceux de Manuela me fixaient implacablement. Je défaillis. Il me sembla que la nuit se faisait soudain et je sentis que mon cœur s’arrêtait de battre. Paralysé d’horreur, j’étais mué en une statue de glace. Quelques instants s’écoulèrent pendant lesquels je fermai les yeux, attendant chaque seconde le heurt immonde de la chose. Retenant ma respiration, haletant, dans une agonie de terreur, j’entrouvris enfin les paupières. La bête était toujours là. Je la voyais, comme au travers d’un vase de cristal rempli d’eau, magnifiée, ses longues pattes velues tendues comme des ressorts, ses larges yeux rivés sur les miens, le velours sombre de son thorax et de son ventre qui palpitait sous un souffle intérieur, les crochets mortels de sa puissante mâchoire… Elle s’abaissa légèrement sur ses cuisses, puis avança doucement vers moi, jusqu’au bord de l’entablement de la fenêtre. Je la fixais, hagard, inondé de sueur, tremblant non pas de peur, non pas de la crainte de la mort, mais d’horreur, l’horreur du contact de cette affreuse créature.

Et puis, la fin vint, soudain. Je la vis abaisser son ventre velu, s’accroupir pour prendre son élan. Puis elle jaillit, comme un gymnaste d’un tremplin, mais lourdement, implacablement, décrivant d’abord une orbe grotesque, houppe sombre aux pattes écartées. Je poussai un cri terrible qui dut retentir dans toute l’hacienda… et ce fut la nuit bienfaisante.

J’ai su plus tard ce qui était advenu et pourquoi je suis encore vivant, si l’on peut dire. Manuela, cachée derrière la porte de ma chambre, voyait se dérouler le drame, grâce à l’interstice entre la porte et le mur. Elle réglait mon compte à sa manière ! J’ai su, depuis, qu’elle avait, la veille, envoyé un de ses hommes dans la forêt avec mission de lui rapporter une « veuve noire. » Chose facile, puisque ces sales bêtes foisonnent en certains endroits où l’on ne se risque jamais. Avec un filet et une boîte en carton, l’homme remplit aisément sa mission. Carmen eût usé d’un poignard. Manuela était plus raffinée, si j’ose dire. Elle avait su combien ma première rencontre avec cet affreux animal m’avait bouleversé. Se rendait-elle compte qu’elle chargeait ainsi une « veuve noire » de la venger, elle, qui était aussi une veuve ? C’est possible.

Il faut s’attendre à tout de la part des femmes. Elle assista donc à mon agonie et vit l’immonde houppette bondir sur moi. Il paraît que la chose sauta sur ma poitrine qui était nue, me mordit, puis grimpa sur mon visage où elle planta encore une fois ses crochets… J’étais insensible, à peu près mort par inhibition, et j’eusse enfin passé de l’autre côté de la barricade si Manuela, à ce moment, – me dit-on plus tard, – n’eût bondi dans la chambre. Son amour était-il plus grand que son ressentiment ? Quelque pitié avait-elle soulevé ce cœur à la fois ardent et glacé ? Le fait est qu’elle écrasa d’un coup de talon l’infecte bestiole qui, sa tâche accomplie, courait sur les carreaux rouges de ma chambre en cherchant à s’échapper, et qu’elle appliqua longuement ses lèvres sur mes deux plaies, petites mais définitives, aspirant de toutes ses forces le poison qui déjà ruisselait dans mes veines.

Il paraît que les péons, attirés par le tumulte, essayèrent de l’arracher du lit où, couchée sur mon demi-cadavre, elle tentait le me sauver. Je dois te dire que le poison de la « veuve noire » est aussi mortel, absorbé par la bouche qu’injecté dans le sang. Il constitue, au surplus, une recette commode et fort en usage dans ce pays charmant. Agrippée de toutes ses forces à l’armature du lit de fer où je gisais, la bouche collée sur ma poitrine, aspirant le sang comme un vampire, elle résistait tellement qu’on dut renoncer à l’arracher de mon corps. La pièce était pleine de gens qui menaient grand tapage ; on criait, on appelait un médecin à grands renforts d’invocation de la Madone, on envoyait chercher un padre, des femmes pleuraient, les hommes juraient. Ce devait être un beau tintamarre, quand j’y pense… »

Mon ami Marcel s’était arrêté. Ses souvenirs l’avaient ému ou échauffé, car il se versa encore une rasade de cognac. Je le regardais avec épouvante, car il était devenu encore plus hideux. Une tache noirâtre, que je n’avais pas remarquée, était maintenant visible sur sa joue gauche près de l’oreille.

L’évocation de tous ces gens ameutés dans sa lointaine chambre mexicaine l’avait amusé. On eût dit d’une tête de mort parcheminée et qui riait.

« Alors, mon vieux, fit-il, je finis mon histoire. Je revins à moi dans la soirée, en ce sens que je pus entrouvrir les yeux et que je me rendis compte que, après tout, je n’étais pas tout à fait mort. On avait versé entre mes dents serrées tellement d’aguardiente que j’avais la gorge et la poitrine en feu. Comme j’étais paralysé des pieds à la tête, je restai immobile, tel un soliveau, pendant plusieurs jours. On m’eût laissé mourir, au surplus, sans autre forme de procès, si mes directeurs n’étaient intervenus et n’avaient craint que, à cause de ma qualité de Français, la chose se fût désagréablement ébruitée. Des médecins me traitèrent, puis on me transporta à l’hôpital de Gustavo. J’y restai deux mois et j’en sortis, squelette vivant et puant. Car on n’a jamais pu me débarrasser entièrement du poison de la veuve. Il paraît qu’il décompose le sang, à peu près comme il arrive à un cadavre en pourriture. C’est vraiment charmant, tu l’avoueras, et je te demande pardon de t’avoir infligé ma compagnie dans une telle atmosphère. Je dois faire mon ménage moi-même, car je ne puis garder aucun domestique. Dans les hôtels, on s’excuse poliment au bout de quelques jours et l’on me dit que « la chambre de Monsieur est retenue, » que l’on regrette bien, mais que l’hôtel est plein. Je suis, mon vieux, un triste parti. Du reste, je n’en ai plus pour longtemps. Quelques mois tout au plus. Tu t’étonnes pourquoi je bois tant de cognac ? C’est la seule chose qui me rende tolérable, qui absorbe un peu du parfum de la veuve. Et cela me donne des forces, me rend euphorique, quoi ! »

Il rit à nouveau et je me levai, suffoqué. Sur le mur, le masque aztèque riait aussi. Par la fenêtre ouverte venaient jusqu’à moi les bruits divers de mon grand Paris, les appels bruyants des autos qui m’horripilent d’habitude et que je trouvais, maintenant, adorables. J’avais hâte de m’enfuir, de respirer l’air de l’avenue des Ternes, de voir des gens comme tout le monde. Je pris mon pardessus. Marcel était resté effondré dans son vieux fauteuil. Il paraissait tout ratatiné, comme fondant déjà dans ses vêtements. Je ne lui pris pas la main. Je n’en eus pas le courage.

« Adieu, fis-je, mon vieux Marcel. On se retrouvera un de ces soirs, à la brasserie  »

Il ne me répondit pas. Puis, comme je franchissais le seuil, une idée me vint. Je ne pouvais partir sans avoir éclairci ce point.

« À propos, dis-je, j’ai oublié de te demander… je suis heureux de te voir hors d’affaire, mais…

– Ah ! oui, fit une voix lointaine, venue du fond du fauteuil, tu veux savoir ce qu’est devenue Manuela ?… Eh bien, tu ne le sauras pas… c’est mon secret… »

Marcel est mort au début de l’hiver. Je demandais de temps à autre, à la concierge, ce qu’il devenait, mais je n’avais pas le cran de monter ses cinq étages. Et comme il ne sortait plus, je n’eus pas l’occasion de le rencontrer. La concierge, brave femme, se lamentait sur le sort de son malheureux locataire, à qui elle apportait, une fois par jour, sa pitance « en se bouchant le nez, » ajoutait-elle.

Un jour, elle m’apprit que tout était fini. La police était venue, car on avait trouvé cette mort quelque peu étrange. Comme il n’avait aucun parent et encore moins d’héritier, on l’envoya à la fosse commune et personne ne voulant des objets qui garnissaient sa chambre, les chiffonniers, un jour, s’en chargèrent.

Il y avait cependant un point noir.

« Figurez-vous, me dit la concierge, qu’on a cru que c’était un criminel, votre ami ! Ah bien ! il nous en a donné, du tintouin, ce phénomène ! Savez-vous qu’on a trouvé dans un réduit, près de sa chambre, une sorte de grande jarre bien fermée ? Quand on l’a ouverte, qu’est-ce que l’on a trouvé dedans ? Un esquelette, Monsieur, un esquelette ! Ah ! ben alors !

– Un squelette ? dis-je. Ah ! diable ! Et qu’a dit la police ?

– Ils ont fait venir des experts, qu’ils appellent, et puis ils ont dit que c’était rien, que c’était une curiosité que M. Marcel devait avoir rapporté de son sale pays de sauvages où qu’il paraît que, dans le temps jadis, on conservait ainsi des personnes conséquentes. Ils ont dit que c’était… attendez, un drôle de nom,  un…

– Un Aztèque ? fis-je.

– C’est cela. Je peux pas dire le nom. Alors, on a apporté la jarre et son contenu dans un musée, par là, du côté du Trocadéro… je sais pas, moi… »

Comme je remontais le boulevard de Courcelles, je réfléchis à cette étrange fin et à la non moins étrange jarre. Puis je m’arrêtais pile !

« Nom d’un chien ! dis-je à haute vois, le prétendu Aztèque… au musée du Trocadéro… Eh bien ! voilà Manuela promue à une dignité à laquelle elle ne devait pas s’attendre ! »
 
 

 

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(R. d’Auxion de Ruffé, in Gringoire, le grand hebdomadaire parisien, politique, littéraire, douzième année, n° 545, jeudi 20 avril 1939 ; Joseph Apoux, « La Femme araignée, » gravure à l’aquatinte, sd)