Accoudé au bastingage, je me mis, je ne sais pourquoi, à penser brusquement à l’apparition possible du monstre…
Depuis l’antiquité, le serpent de mer défraya toutes les critiques et les récits des navigateurs ne rencontrèrent que des sourires sceptiques. Pouvait-on envisager que quelque survivant des temps préhistoriques, habitant les grandes profondeurs, était de temps à autre dérangé par une éruption sous-marine ? N’était-ce qu’une sorte de baleine empêtrée de longues algues entrevue dans le brouillard, quelque énorme pieuvre ou quelque calmar gigantesque, dont certains d’ailleurs mesurent seize mètres de long ?
Nous ne sommes plus au temps des légendes, et des officiers de marine certifient l’avoir rencontré !
… Le bateau contenait une cargaison de riz ; de faible tonnage, il faisait un service régional et filait lentement au milieu des îlots mystérieux de la baie d’Along. La côte s’entrecoupait d’une verdure épaisse qui dévalait vers la mer comme la chevelure dénouée d’une femme (d’autrefois !) et de rochers grisâtres à pic, sommets de profondes vallées sous-marines au peuple étrange. Il faisait une chaleur écrasante, sans soleil ; le ciel était d’un gris trouble, l’eau, grise, sans rides, épaisse comme du plomb fondu ; pas un souffle d’air. Une sorte de gêne pesait sur la nature, comme pendant une éclipse ; le chien du bord reniflait depuis un moment, inquiet, se défilant derrière les paquets de cordage ; le halètement de la machine faisait mal aux tempes et aux nerfs. Cette mystérieuse ambiance n’était pas jusqu’à toucher les hommes de l’équipage, cependant peu enclins à la rêverie et aux influences impondérables.
Le capitaine parut brusquement sur le pont, la figure violette comme une aubergine, et, sans parler, nous nous regardâmes avec un air de dire : « … Mais qu’est-ce qu’il y a donc ? »
À ce moment, une sourde rumeur fit légèrement vibrer la coque du navire ; figurez-vous une sirène lointaine dont les vibrations seraient transportées par les ondes sous-marines. Le chien se mit à hurler à la mort. L’homme de barre fronçait les sourcils ; il s’attendait à une secousse sismique et nous en fit part en grognant.
L’on savait bien aussi ce qu’était un typhon ; c’est un mauvais moment dont on ne peut jamais prévoir l’issue et rien dans la nature ne décelait particulièrement l’arrivée de ce genre de tornade ; cependant, il y avait quelque chose de parfaitement anormal !
Les îlots qui sortaient de l’eau en arrivaient à ressembler à des têtes de géants crépus, immobiles, écoutant inquiets le grondement lointain.
Plus un clapotis, pas la moindre frange d’écume sur les côtes.
Je regardai la mer avec obsession et il me sembla que depuis un moment les eaux de la baie étaient soulevées d’un large, mais imperceptible mouvement ondulatoire qui allait en grandissant.
Les rochers étaient lentement recouverts par une houle mystérieuse ; le bateau semblait ne plus avancer.

Le chien blotti quelque part poussa un hurlement qui nous fit passer le frisson ; l’homme à la barre n’arrêtait pas de saliver en grinçant des dents. Soudain, et ceci restera gravé dans ma mémoire, il se forma autour du bateau une série de bulles d’air et une quantité de déchets organiques vint tacher le gris sale de la mer ; la houle s’enfla étrangement et, au milieu d’un remous, apparut, comme un sous-marin qui remonte de plongée, une masse brune énorme, couverte de longs poils, de coquillages et d’algues, puis retentit un souffle formidable comme une sirène de paquebot, deux yeux démesurés recouverts d’une taie bleuâtre, sans regard, une gueule affreuse dégouttante d’écume et de parasites, un éternuement formidable dans une poussière d’eau, puis, plus rien ; entre deux eaux, les replis d’un corps ondulant, ridant la surface, un sillage, le monstre était retourné dans ses profondeurs.
Nous n’avions pas prononcé une parole ; nous étions livides ; une odeur de poisson pourri flottait dans l’air… mais à quoi bon raconter quelque chose d’invraisemblable ? Cependant, nous avions vu le Serpent de mer, je le certifie.
J’essayai, tremblant encore de l’horrible vision, de crayonner un souvenir, mais demeurai impuissant devant une feuille blanche, incapable à ce moment de fixer un trait précis ; seul le souvenir de deux yeux aveugles, bleuâtres et suintants, et qui restent impérissablement gravés dans ma mémoire, me poursuivit des journées entières.
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(Joë Hamman, in Le Journal des Voyages, magazine hebdomadaire illustré, nouvelle série, n° 25, jeudi 22 octobre 1925)


