RENÉ MAIZEROY : NOTES D’UN PARISIEN
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Dans la foule des pèlerins enthousiastes venus d’un peu partout pour assister au cinquantenaire de Victor Hugo et applaudir les sonores alexandrins du Roi s’amuse, se trouvait le poète anglais Algernon Charles Swinburne. Rien qu’à voir la silhouette étrange de l’homme, comme échappée d’un conte fantastique de Poe, ce corps maigre, raidi, secoué de frissons nerveux, les yeux fixes, dilatés comme par la contemplation de subtiles visions de rêve, l’impressionnante mobilité des traits, les lèvres pâles, le front démesuré autour duquel flottent des cheveux ni blonds, ni roux, on se sent en présence de quelque artiste bizarre et passionné comme en produisent les fins de siècle décadent. C’est en effet un écrivain de haute race que Charles Swinburne, un de ces poètes hantés de chimères radieuses, toujours poursuivis par d’impossibles et d’éperdus désirs, troublés par la pensée macabre de la Mort comme le mélancolique lord Usher et n’oubliant leur spleen éternel que pour chercher, avec des élans furieux, l’insaisissable volupté, « la seule chose qui soit aussi certaine que la mort, » comme il l’a dit lui-même dans un de ses plus beaux poèmes.
Ainsi, il est de ceux qui demeurent ignorés du commun, qui méprisent la gloire bruyante et bête, mais que les lettrés raffinés savent par cœur et gardent précieusement dans le coin aimé de leur bibliothèque. On ne saurait comparer Swinburne à aucun autre poète anglais. Il n’a ni la tendresse rêveuse et douce de Shelley, ni l’allure romantique de Byron, ni le charme profond de Tennyson. Il ne ressemble qu’à Baudelaire, ce maître qu’on met trop sous le boisseau aujourd’hui pour le décalquer à l’aise. On dirait que les Fleurs du Mal ont été le bréviaire accoutumé de Swinburne, qu’il en a retenu les sonorités musicales, qu’il s’est imprégné du souffle amer de cette poésie enveloppante et maladive. Il choisit souvent les mêmes sujets que Baudelaire. Ils ont les mêmes emportements et la même folie, et Swinburne dépasse parfois par ses clameurs ardentes, ses coups d’aile superbes, le maître impeccable qui lui montra la route.
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Écoutez plutôt les imprécations lamentables de Sapho : « Hélas ! que rien, ni la lune, ni la neige, ni la rosée, ni toutes les choses froides ne puissent me purifier entièrement, ni m’assouvir, ni m’apaiser, jusqu’à ce que le sommeil suprême m’apporte l’exsangue repos, jusqu’à ce que le temps soit devenu faible dans toutes ses périodes, jusqu’à ce que la destinée ait dénoncé l’esclavage des dieux et posé, pour me rassasier enfin, le lotus et le léthé sur mes lèvres comme une rosée et répandu à l’entour, au-dessus, au-dessous de moi, l’épaisse obscurité de la nue impénétrable ! » (1)
Et l’admirable poème de Dolorès aux strophes serties comme des bijoux antiques : « Paupières froides cachant comme un joyau des yeux durs qui s’adoucissent pour une heure, lourds membres blancs, cruelle bouche rouge, pareille à une fleur vénéneuse, quand tout cela aura disparu avec toute sa gloire, que restera-t-il de toi ; alors, que restera-t-il, ô mystique et sombre Dolorès, Notre-Dame des Douleurs !
Les prêtres ont donné sept douleurs à leur madone, mais de tes péchés qui sont septante fois sept, tu ne pourras te purifier en sept siècles et ils te hanteront dans le ciel, ministres ardents, lendemains faméliques, aucuns qui complètent et donnent toutes les joies de la chair, toutes les tristesses qui usent l’âme.
Ô vêtement non d’or, mais doré, ô jardin où tous les hommes peuvent séjourner, ô tour, non d’ivoire, mais bâtie par des mains qui de l’enfer atteignent le ciel, ô rose mystique de la fange, ô demeure, non de l’opulence, mais du lucre, ô maison de feu inextinguible de Notre-Dame des Douleurs !
Ô lèvres de luxure et de rire, serpents onduleux qui sont nourris de mon sein, mordez fort et longtemps, de peur que le souvenir ne vienne ensuite et ne presse avec des lèvres neuves la place que vous avez mordue. Car mon cœur bondit à votre pression, mes paupières deviennent humides et brûlantes. Oh ! nourris-moi et remplis-moi de joie avant que la douleur ne vienne à son tour. »
C’est dans le texte même du poète, avec ses rythmes savants, ses rimes aussi riches que les rimes de Théodore de Banville et ses oblitérations musicales qu’il faudrait lire ces litanies sensuelles, où la femme rayonne et apparaît comme une déesse implacable des mythologies anciennes.
L’homme est aussi curieux à étudier que son œuvre, et l’on retrouve en sa vie excentrique, en ses allures bohèmes, l’étrangeté surprenantes de ses poèmes. Il affecte un dédain absolu du monde malgré le « sang bleu » qui coule dans ses veines, et si cloîtré presque tout l’an au fond d’un vaste château seigneurial, perdu au bord de la mer – la mer grise de là-bas, si triste, si menteuse. Souvent il est venu, dans le petit port d’Étretat, chez un de ses amis. C’était à mi-côte, le long d’un chemin ombré d’ormeaux, une maison basse recouverte de chaume et simplement meublée comme un cottage de la banlieue de Londres.
Des rideaux épais voilaient les vitraux des fenêtres, et, sur la porte, s’étalait crânement comme une enseigne : Chaumière de Dolmancé. Fut-ce le souvenir de l’ignoble roman du marquis de Sade évoqué par l’ivrogne, l’isolement absolu dans lequel Swinburne vivait, les histoires extraordinaires qui se colportaient de villa en villa, et dont un romancier a semblé se souvenir dans une de ses récentes études parisiennes, la curiosité qui grandissait autour de la maison close ? Un beau jour, le poète anglais déménagea. On vendit à l’encan ce qu’il avait laissé : deux ou trois têtes de mort, des meubles insignifiants et une horrible main momifiée, sèche, une main de supplicié, dont les doigts et les ongles étaient polis, usés, décolorés comme par un frottement continuel. – Que diable Swinburne pouvait-il faire de cette épave macabre ?
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(1) Traduction d’Herbert Harvey.
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(René Maizeroy, in Le Figaro, vingt-huitième année, troisième série, n° 329, samedi 25 novembre 1882 ; caricature de Swinburne, « Before Sunrise, » parue dans Vanity Fair, 21 novembre 1874)

