Les sentiments chez nos frères inférieurs

 

Les animaux, en lesquels Descartes ne voyait que d’ingénieux automates, ont leurs passions, leurs souffrances morales, leurs joies et leurs rêves. On a vu des chiens se suicider non seulement en s’immobilisant sur la tombe de leur maître et refusant de prendre de la nourriture, mais aussi en se jetant à l’eau et s’y laissant enfoncer.

Résolution stoïque, car le chien, mieux doué que l’homme à ce point de vue, nage naturellement, et pour s’immerger ainsi, alors qu’il lui serait facile de se sauver, il lui faut dompter ce sentiment si impérieux chez tout être vivant : l’instinct de conservation !

Le chien rêve, comme on peut s’en convaincre lorsqu’un de ces quadrupèdes endormi laisse échapper quelques aboiements confus qui sont, en la langue canine, autant de paroles incomprises par nous, mais fort éloquentes sans doute : déclarations enflammées à l’adresse de quelque belle levrette avec ou sans paletot, ou… de quelque appétissant manche de gigot ! Défi héroïque envoyé au museau d’un terrier rival ou d’un bouledogue rébarbatif !

Mais si le chien possède – à un degré moindre, évidemment – nos passions de bipèdes, il est tout naturel que notre cousin attardé, le singe, les partage plus encore. Plus ou moins développés, on rencontre chez lui l’affection, l’amour, la jalousie, la haine, etc. Comme le personnage de Plaute, l’animal anthropomorphe pourrait s’écrier : « Je suis homme (ou à peu près) et rien d’humain ne m’est étranger ! »
 

Gorilles ravisseurs et chimpanzés sélects

 

Les enlèvements de négresses par des gorilles, redoutables habitants des forêts de l’Afrique centrale, sont chose connue depuis longtemps. Plus d’un noir a payé de sa vie la tentative d’aller libérer sa compagne des bras velus de ces monstrueux ravisseurs. Le gorille, compatriote des Dahoméens, des Fans et des Achantis, est aussi méchant que l’homme et, en outre, beaucoup plus fort. Si la nature lui avait dévolu cette intelligence supérieure qui a permis à notre espèce d’inventer la poudre à canon, la dynamite et les shrapnels, on peut s’imaginer quels glorieux massacres réjouiraient la surface du globe !

Le chimpanzé est presque un Européen, car il habitait jadis notre partie du monde, et maintenant c’est dans l’Afrique septentrionale, c’est-à-dire européanisée, qu’on le rencontre. Aussi, joue-t-il, dans la grande famille des singes anthropomorphes, le rôle supérieur du « civilisé » parmi les hommes. On le rencontre aux Folies-Bergère et à l’Olympia sous le nom sémitique d’Esaü et sous la fière appellation de Consul. Il soupe, fume, sable le champagne et fait du sport tout comme un fashionable, et si parfois on arrive à le distinguer d’un habitué de chez Maxim’s, c’est parce que sa tenue est plus correcte.
 

Pauvres orangs-outangs !

 

L’orang-outang, autant qu’on puisse en juger, car aucun psychologue ne nous a encore montré exactement son état d’âme, semble tenir la moyenne entre ces deux espèces quasi humaines : gorille et chimpanzé. Il est moins féroce que le premier et plus vigoureux que le second. Comme le Malais, auquel il ressemble par la couleur brunâtre de l’épiderme, il habite les îles de la Sonde, dans les forêts desquelles il a su se maintenir d’invisibles retraites. Intelligent, courageux, capable de fortes affections et d’infinies tristesses, il voit avec une mélancolie amère le flot montant de la civilisation envahir jusqu’aux régions paradisiaques de Java, Sumatra et Bornéo, où jadis la race simienne vivait fière et heureuse, au soleil de la liberté !

Quelques-uns de nos congénères bipèdes se sont adonnés à la tâche civilisatrice de transformer les orangs en grooms en les affublant de vêtements grotesques et gênants et en les emmenant avec eux dans les pays froids, où ces fils des forêts tropicales ne tardent pas à mourir poitrinaires et captifs, sans qu’une âme-sœur vienne consoler leurs derniers moments !
 

Le vampire fantastique

 

Voici une histoire qui classe son héros, un orang-outang, à côté (mettons un peu au-dessous) des célèbres amoureux désespérés, les René et les Werther !

Le comte Z*** vivait au château de Sainte-Monique sur un coin solitaire du littoral breton, entre la pointe Saint-Mathieu et Brest. Il était brouillé avec sa famille qui, ancrée dans des préjugés antédiluviens, ne lui pardonnait pas d’avoir épousé une femme ni riche ni noble, mais qui était fort belle et qu’il aimait.

Âgé d’environ trente-cinq ans, le comte avait ramené de ses voyages en Malaisie un orang-outang capturé dans la plus tendre enfance. Dans une battue de chasse, organisée avec le concours d’officiers hollandais au sein des forêts de Java, le voyageur, emporté par cet amour irraisonné et stupide de tuer, qui témoigne éloquemment de notre origine animale, avait foudroyé, d’une balle au cœur, le chef de la famille simienne. Deux autres coups de feu avaient abattu la mère, comme elle s’élançait vers un arbre, tenant d’un bras son nourrisson pressé contre sa poitrine.

Ainsi que cela arrive quelquefois, le meurtrier avait adopté le fils de ses victimes et le jeune Jocko – ainsi fut-il baptisé très civilement – grandit, élevé au biberon. Le comte Z*** le ramena en Europe.

Plusieurs années s’étaient écoulées. L’ancien voyageur, fixé au port maintenant, avait pris femme et menait dans son domaine la vie de gentilhomme campagnard entre son épouse, la belle Anne-Marie, et une demi-douzaine de serviteurs. Il n’entretenait aucune relation de voisinage, apparaissant tout juste à la messe, le dimanche, avec la comtesse.

Celle-ci mourut un beau jour, et c’est ici que se place un événement mémorable et impressionnant comme un conte d’Edgar Poe.
 
 

 

La nuit qui suivit les funérailles, le sacristain Maclou revenait de chez son vieil ami, le père Trennec, avec lequel il avait causé longuement en mangeant des galettes arrosées de cidre doux. D’épais nuages voilaient par instant la lune ; le vent soufflait du large ; dans l’ombre, on entendait le murmure des flots se brisant sur la grève.

Maclou, qui suivait d’un pas ferme la route de la Pointe-Saint-Mathieu à Plougouvelin, trébucha soudainement sur un caillou que l’obscurité momentanée l’avait empêché d’apercevoir. Cette exclamation, peu digne d’un homme d’église, lui échappa :

« Que le diable… »

Il n’acheva point : un rire indescriptible, une sorte de rire sanglotant, venait d’éclater dans l’ombre, non loin de lui.

Comme Maclou, secoué de la tête aux pieds, se signait, livide, la lune, surgissant de derrière son voile de nuées noires, éclaira la terre de sa clarté blafarde. Le sacristain contempla alors un spectacle terrifiant :

Devant lui, s’allongeait le mur blanc du cimetière, sur lequel, çà et là, se détachait l’ombre de grands saules. Et, à cheval sur le mur, apparaissait une forme noire.

Humaine ? Pas un instant, Maclou, bouleversé, ne le crut, bien que cette forme eût deux jambes, deux bras qui semblaient immenses, et une tête dont on ne pouvait discerner les traits.

Comble d’horreur ! Cette forme tenait, étroitement pressée contre sa poitrine, une autre forme non moins fantastique, toute blanche celle-là : une femme livide, aux longs cheveux blonds épars, enveloppée dans un suaire.

Persuadé qu’il se trouvait en face du diable, venu nuitamment enlever l’âme de quelque grande pécheresse, Maclou s’affala à terre, fermant les yeux et invoquant Jésus, la Vierge, tous les saints ; puis, comme un nouvel éclat de rire retentissait, victorieux, le sacristain s’évanouit.

À l’aube, un paysan, le père Barnabé, qui s’en allait à son champ, aperçut cet homme gisant. Il s’approcha et, stupéfait de reconnaître Maclou, le secoua vigoureusement. Le sacristain finit par revenir à lui et, encore tout effaré, raconta son apparition. Barnabé éclata de rire : c’était un esprit fort !

« Tu avais bu, Maclou ! prononça-t-il.

– Moi ! protesta le sacristain, atteint dans sa dignité. Je ne me suis pas soûlé depuis au moins trois ans !

– Alors, tu as rêvé, fit Barnabé. Pour te le prouver, je vais entrer avec toi dans le cimetière. Si le diable y est venu pour enlever une morte, nous trouverons bien sa trace. »

Maclou voulut en vain résister ; déjà le paysan s’était emparé de son bras et l’entraînait.

Le cimetière possédait une porte grillée, mais cette porte n’était jamais fermée à clef. Barnabé la poussa et, bravement, pénétra dans l’enclos mortuaire, remorquant toujours son compagnon.

Soudain, ce dernier s’arrêta, montrant du doigt un coin du cimetière.

En approchant, on apercevait, gisant à terre, un poteau garni de son écusson sur lequel on pouvait lire le nom d’Anne-Marie, comtesse de Z***.

C’était la sépulture provisoire de la noble dame, inhumée la veille. Aussitôt la triste cérémonie terminée, le comte était parti pour Brest, sentant le besoin de quitter, ne fût-ce que pour quelques heures, les lieux où tout lui rappelait la mort d’une compagne aimée.

Maclou et Barnabé demeuraient pétrifiés devant le poteau déraciné, le sol bouleversé et jonché de pétales arrachés aux couronnes de fleurs naturelles, et… la tombe de la comtesse ouverte. Le corps avait été enlevé !

Cet enlèvement causa une véritable révolution dans la contrée. Il se forma tout de suite deux camps : l’un comprenant les fanatiques qui affirmaient que la comtesse avait été transportée en enfer par Satan ; l’autre, composé de sceptiques, qui attribuaient l’horrible profanation à quelque malfaiteur vagabond, doublé d’un satyre.

De part et d’autre, on se trompait et, après que quelques malheureux chemineaux, injustement soupçonnés, eurent été arrêtés et à demi écharpés, un policier habile découvrit que le mystérieux ravisseur n’était autre que l’orang-outang Jocko.

C’était lui qui, nourrissant un attachement violent pour la comtesse, avait, invisible sur le toit du château, suivi de l’œil les funérailles et, la nuit venue, était allé creuser la terre, éventrer la bière et enlever le cadavre !

On retrouva, cachée dans un inextricable fourré, au milieu d’un bois voisin, la défunte à laquelle une sépulture honorable fut rendue. Le comte Z*** brûla la cervelle au ravisseur et, jusqu’à son dernier jour, ne put plus regarder un singe !
 
 

 

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(Ch. Malato, in Mon Dimanche, revue populaire illustrée, dixième année, n° 472, dimanche 17 décembre 1911)