Dans une petite chambre située au sommet d’un gigantesque immeuble, se produisit, en l’année 1979, un événement gros de conséquences. Cependant, à en juger par l’état des choses en 1939, cet événement ne sortait pas de l’ordinaire. Il eut lieu dans une de ces villes monstrueuses du monde, dont le nom importe peu ici : les résultats eussent d’ailleurs été les mêmes s’ils s’étaient déroulés à Londres, à New-York ou à Moscou.
Avant d’en révéler la nature. il est nécessaire d’esquisser l’histoire de l’homme qui vivait dans la petite chambre au sommet du gigantesque immeuble. C’était un poète, et son aventure ne manquait pas d’originalité. Depuis quarante ans, il n’avait pas quitté cette pièce ; il s’était trouvé, durant toute cette période, dans une espèce de coma aggravé d’une cécité presque complète.
Autant qu’il est possible de l’établir, voici la cause du drame.
Au cours de la cent cinquantième crise mondiale qui, chacun le sait, se passa au milieu de l’année 1939, le poète éprouva une forte prostration nerveuse. Âgé de vingt ans, il avait déjà été sujet à de pareils accès, mais celui-ci ne lui pardonna point : toute la tristesse du monde lui pesa sur les épaules.
Debout à la fenêtre de sa petite chambre au sommet du gigantesque immeuble, il plongeait le regard dans un énorme puits garni de fenêtres, en une interminable perspective. Il demeurait planté là des heures entières, attendant les premières explosions d’Armageddon. Lorsque ses amis s’inquiétaient de son état, il leur répondait qu’« il croyait vivre seul au sein du néant, et entendre un chien aboyer dans son propre cœur. » Alors, ses amis regagnaient précipitamment leurs foyers, tournaient les boutons de leur poste radiophonique et il ne les revoyait plus. Le poète resta donc seul… et petit à petit tomba dans une sorte de torpeur où il stagna durant quarante années. Par bonheur, il possédait quelque argent et il fut soigné avec un dévouement peu commun, d’abord par une vieille dame, puis par la fille de celle-ci.
Alors, un miracle se produisit…
Un matin du printemps de 1979, le poète s’éveilla vers huit heures… pour s’apercevoir qu’il jouissait d’une santé radieuse et qu’il avait recouvré la force physique de ses vingt ans. Il constata également, avec un débordement de joie, que sa beauté, remarquable en 1939, lui était soudain revenue.
Il sauta à bas du lit, écarta les rideaux et ouvrit toute grande la fenêtre.
Un soleil éblouissant répandait ses rayons sur la monstrueuse et gigantesque cité. Il aspira l’air de toute la force de ses poumons, et fut pris d’une telle volupté qu’il étendit les bras comme pour étreindre le monde entier et se mit à rire pour exprimer toute sa joie de vivre. Ce rire tomba comme une cascade de notes d’or qui s’égrenèrent dans l’abîme au-dessous de lui, explorant les ténèbres insondables et ranimant des échos depuis longtemps endormis.
*
Or, – le poète ignorait ce fait, – le rire avait disparu de la planète depuis plus de trente années. En effet, depuis 1940, personne n’avait ri. Au cours de cette année-là, chacune des grandes puissances avait, le même jour, démontré sa suprématie aérienne, et les avions, dans un vrombissement démoniaque, avaient complètement obscurci le ciel. On ne s’entendait même plus crier et, depuis lors, le rire était devenu aussi suranné que la paix, la beauté et la pensée individuelle.
Individuellement, l’écho de ce rire répercuté jusqu’au fond du puits provoqua une vive sensation. L’une après l’autre, d’innombrables fenêtres s’ouvrirent, des têtes apparurent, et des cous s’allongèrent vers le ciel comme pour déceler la source de cette miraculeuse musique. Le poète, regardant au-dessous de lui, aperçut des rangées et des rangées de visages dans une perspective infinie.
Il les contempla longuement, incapable de croire qu’ils appartenaient à des êtres humains et de distinguer les hommes des femmes. Les figures étaient depuis longtemps standardisées et celles-ci représentaient le dernier type officiel. Les yeux étaient des fentes ; les bouches, des lignes droites et courtes ; la peau avait la nuance du mastic et les traits n’offraient pas plus d’expression qu’un pavé. La douleur avait scellé ces faces d’une inertie mortelle.
Le rire se figea sur les lèvres du poète. Immobile, il regarda de nouveau les rangées de visages qui, tendus vers lui, le considéraient de leurs masques impassibles.
« Qu’avez-vous donc tous ? s’écria-t-il enfin. C’est le printemps ! Le soleil brille ! Pourquoi ces visages moroses ? On ne sait donc plus rire ? »
Aucune réponse. Nul mouvement. Quand il eut cessé de rire, les curieux remarquèrent enfin l’homme. Sans doute l’eussent-ils salué à l’égal d’un dieu, si ce terme avait encore subsisté, car il avait les cheveux couleur du soleil, des yeux extrêmement bleus, bien séparés, et un profil classique de statue. Sa simple présence évoquait une foule de visions émouvantes : des primevères dans la prairie, par un beau jour de printemps ; des cerisiers sauvages au soleil d’avril ; des flots d’écume courant sous une lune d’été.
Soudain, la même pensée pénétra en même temps dans les têtes émergeant des fenêtres, et l’espace d’un éclair, toutes rentrèrent et les fenêtres se refermèrent. L’homme de la petite chambre au sommet du gigantesque immeuble représentait quelque chose de neuf. Il était par conséquent essentiel de savoir quel jugement tenir touchant ce phénomène. Une déclaration officielle devait être publiée. La pensée était depuis si longtemps standardisée que l’idée même d’émettre un avis personnel causait d’intolérables souffrances mentales.
Un comité fut donc formé aussitôt. Réunis dans le sous-sol du gigantesque immeuble, les membres décidèrent de demander au dictateur, par téléphone, quelle opinion adopter au sujet de l’Homme-qui-savait-encore-rire.
Dans chaque pièce de l’immense édifice, on discuta la question avec un empressement ressemblant vaguement à de l’animation. Le rire revenait sur terre. Il existait un homme capable de rire ! Les vieux – qui se souvenaient encore – se groupèrent pour tenter de réaliser le miracle du rire. Un vieillard perdit connaissance devant le brusque rappel du passé. Les enfants interrogeaient leurs aînés :
« Qu’est-ce que le rire ?
– C’est… c’est… quelque chose qui existait autrefois. C’était un signe de bonheur.
– Le bonheur ? Qu’est-ce que cela ? »
Les vieux se contentaient de regarder au loin, abasourdis par cette question, pour interroger l’horizon.
Une jeune fille prit la parole :
« Je voudrais entendre l’homme rire encore. »
Comme cette déclaration représentait un désir individuel, et que seuls les désirs collectifs étaient autorisés, la jeune étourdie fut immédiatement appréhendée et envoyée dans un camp de concentration… où l’on inculquait les désirs de masses d’une façon péremptoire et hautement efficace.
Peu après cet incident, on apprit que le dictateur avait avisé le comité qu’il envoyait le ministre de la Propagande enquêter sur place ; en temps utile, on ferait savoir aux habitants ce qu’il convenait de penser sur l’Homme-qui-savait-encore-rire.
Après quoi, les événements se précipitèrent.
Le ministre de la Propagande rapporta que, sans aucun doute, le poète en question pouvait rire. De fait, il s’était esclaffé dès que lui – le ministre – était entré dans sa chambre. Au point que, suivant son Excellence, il importait de découvrir la cause de l’hilarité chez ce phénomène. Qui sait s’il ne se déridait pas aux dépens du dictateur ?
De son côté, le dictateur considéra l’Homme-qui-riait sous un angle différent. Quelle manne pour la presse ! Dans le monde entier, il n’existait qu’un homme capable de rire… et lui, Bombadoso, le possédait. C’était un tribut à son titre de dictateur, une nouvelle preuve que Bombadoso était unique. D’autres dictateurs en crèveraient d’envie. En outre, l’Homme-qui-riait amènerait des millions de touristes dans le pays. Chaque citoyen de l’univers voudrait voir et entendre l’Homme-qui-savait-encore-rire.
Bombadoso manda le ministre de la Propagande et lui accorda vingt-quatre heures pour faire de l’Homme-qui-riait une célébrité mondiale.
Pendant ce temps, le poète arpentait lentement sa chambre, fredonnant un couplet très populaire en 1939 et méditant sur les mystérieux événements de la matinée. Il fut interrompu dans ses pensées par le bruit de la porte qu’on ouvrait doucement.
Il se retourna et demeura cloué sur place.
Une jeune fille d’une vingtaine d’années se tenait sur le seuil et le fixait de ses yeux étonnés.
« Mais… vous êtes bien portant ! s’exclama-t-elle. Vous êtes jeune ! Vous avez recouvré la vue !
– Oui, je le sais. Mais, d’abord, qui êtes-vous ?
– C’est moi qui vous ai soigné pendant ces dernières années.
– Quel est votre nom ?
– Mon nom ? Nous n’avons pas de noms. Nous avons des numéros.
– Je vous appellerai Félise. Vous ne ressemblez pas aux autres. Vous ne pouvez avoir beaucoup fréquenté le monde. Vous êtes belle.
– Belle ? Qu’est-ce que cela ?
– Dieu du ciel ! s’exclama le poète… Ils ont oublié la beauté ! Vous ignorez, sans doute, ce qu’est un baiser ?
– Un baiser ? Jamais entendu parler de cela. »
Sur un signe du poète, elle s’approcha docilement. Il lui passa les bras autour de la taille et l’embrassa.
« Voilà ce qu’est un baiser ! » lui annonça-t-il quelques instants plus tard.
Elle le contempla de ses beaux yeux graves et il éclata de rire.
« Qu’est-ce que cela ? demanda-t-elle, stupéfaite.
– Cela ? C’est le rire ! Il nous vient de Dieu et retourne vers Dieu.
– Dieu ! Vous voulez dire Bombadoso ?
– Ma foi… on l’appelle peut-être ainsi de nos jours, mais en 1939 on le nommait Dieu… qu’on écrivait avec un grand D. Tout le monde en avait entendu parler, mais très peu de gens le connaissaient. Maintenant, à ce que je vois, personne ne soupçonne même son existence. Il est évident que le progrès poursuit sa carrière triomphale. »
*
Au cours d’une longue discussion, le poète apprit nombre de choses qui s’étaient passées sur le globe depuis quarante ans. Félise tenait de sa mère la plupart de ses renseignements, mais le poète n’avait aucune raison de douter de leur exactitude.
Il apprit que les trois quarts de la population mondiale vivaient dans une centaine de villes aux dimensions gigantesques. Londres, par exemple, couvrait tout le sud de l’Angleterre et se composait de colossaux immeubles de rapport, de monstrueux cinémas et de grands magasins. Ces villes cyclopéennes se répétaient sous terre afin d’assurer la sécurité à leurs habitants durant les guerres aériennes, qui avaient lieu régulièrement tous les cinq ans. Depuis 1950, les avions étaient devenus silencieux, invisibles, et filaient à la vitesse de seize mille kilomètres à l’heure. Chaque pays avait à sa tête un dictateur, sauf l’Angleterre, qui en possédait deux… l’un temporaire, l’autre permanent. Le temporaire était un gangster quelconque ayant réussi à saisir le pouvoir et à le maintenir contre les attaques acharnées d’une furieuse opposition. Le dictateur permanent représentait le snobisme… qui, on ne sait par quel mystère, avait survécu. Chaque enfant mâle, dans chaque pays, revêtait un uniforme dès sa naissance. Chaque nation possédait seulement deux industries : l’agriculture et les armements. Chaque femme qui, à l’âge de vingt-cinq ans, n’avait pas eu cinq enfants, était expédiée dans un camp de concentration. Quelques-unes en revenaient à la tête d’un régiment, d’autres y restaient. Hommes et femmes portaient le même modèle de vêtements, et l’amour était inconnu. Certaines femmes, cependant, étaient isolées dès leur naissance afin d’apprendre la profession de « spécialistes en sex-appeal. » Officiellement, ces femmes formaient les troupes de choc pour l’encouragement à la natalité. Plus tard, elles devenaient étoiles de l’écran, espionnes ou ouvreuses de cinémas.
Les livres bleus étaient la seule forme de littérature : l’art avait depuis longtemps disparu ; la science était une branche de l’industrie des armements. Toute concurrence s’effectuait entre les États et était conduite avec une férocité qui ramenait la compétition individuelle de 1939 à un innocent flirt.
Lorsque le poète eut assimilé ces faits et un certain nombre d’autres, il se tourna vers Félise et dit lentement :
« Je comprends pourquoi le rire est inconnu. Toutefois… »
Mais il fut interrompu par l’entrée bruyante du ministre de la Propagande et de ses gardes particuliers. Le ministre, qui avait la figure allongée comme un revolver, écarta Félise hors de son chemin et marcha vers le poète :
« Je vous ai, une fois, entendu rire. Eh bien ! riez de nouveau.
– Je ne puis rire sur commande, répondit le poète.
– Ah ! vraiment ? Apprenez donc ceci : Bombadoso vous ordonne de rire. Toutes dispositions sont prises. Tous les postes émetteurs radiophoniques ont annoncé que vous ririez ce soir à huit heures. Le monde entier sera à l’écoute.
– Mais… mais…
– Il n’y a pas de « mais ! » Suivez-moi. Et, à huit heures, vous monterez sur la scène du Gigantium… et vous rirez dans un micro.
– Qu’est-ce que le Gigantium ? demanda timidement le poète.
– Le plus grand cinéma du monde ! Vous n’êtes pas timbré ? »
Le poète se trouva entouré de gardes qui le poussèrent vers la porte.
« Félise ! Où est Félise ? hurla-t-il.
– Me voici. J’attendrai votre retour. Je… »
Le poète fut balayé de la chambre.
*
Le Gigantium était un édifice de marbre noir situé au centre de la ville. Ses dimensions cauchemardesques étaient révélées dans une fantastique perspective par des flots de lumières multicolores diffusées à chacun de ses angles. Le rouge, le vert, le jaune, le mauve, le bleu électrique, d’une intensité prodigieuse, jaillissaient tour à tour sur ses murs avec une rapidité foudroyante. Au-dessus de l’entrée et couvrant une superficie de quatre cents mètres carrés, les traits de Bombadoso s’élevaient du marbre. Sur ce sommet alpestre flottait la bannière nationale… un drapeau noir tacheté de points rouge-sang.
Quand on pénétrait dans le Gigantium, on se sentait à la fois pris de frayeur et hypnotisé. Ses dimensions vous prenaient d’assaut, tels les rugissements du Niagara. D’interminables rangées de fauteuils s’élevaient à des hauteurs étonnantes. Les ténèbres veloutées étaient imprégnées de parfum. Une faible musique accueillait le spectateur et le séduisait de ses caresses. De jolies ouvreuses portant des bas pour tout costume, et doucement éclairées par une lumière cachée, vous indiquaient votre fauteuil avec une majestueuse indifférence. Des corps monstrueusement enlacés ornaient l’avant-scène. Du vaste dôme du vertigineux édifice, le visage austère de Bombadoso regardait la salle.
Les films projetés se divisaient en trois genres : premièrement, tableaux d’orgies avec mises en scènes réalistes d’un luxe inouï ; deuxièmement, aventures policières d’une ingéniosité diabolique ; et, enfin, films spectaculaires montrant la destruction de villes géantes par des nuées d’avions. Un de ces films de « destruction » était projeté à chaque séance et des haut-parleurs, placés dans tous les coins de l’édifice, ne cessaient d’annoncer, d’une voix monotone comme une mélopée : « Ceci vous arriverait… si vous n’aviez pas Bombadoso ; ceci vous arriverait… si vous n’aviez pas Bombadoso. »
À huit heures moins le quart, ce soir-là, le directeur du Gigantium se tenait dans les coulisses, attendant la fin du programme. Lorsque le drame « superpassionnel » eut atteint son apogée, – et que le héros et l’héroïne se furent lancés dans le cratère d’un volcan en éruption, – le directeur se glissa sur la scène. La salle était encore dans l’obscurité, mais un simple projecteur vert illumina le directeur de façon spectrale.
Il demeura quelques moments immobile, puis allongea théâtralement le bras droit.
« Camarades-chemises !
Deux nouvelles sensationnelles !
Le ministre de la Propagande va paraître sur cette scène. Il vient directement de chez Bombadoso. J’ai dit… Bombadoso ! Maintenant, applaudissez ! »
De frénétiques bravos emplirent le vaste auditorium comme le fracas de flots déchaînés.
Le directeur leva la main… et tout redevint silencieux comme une lande à l’heure de minuit.
« J’accepte, au nom de Bombadoso, votre tribut spontané à sa gloire. Maintenant, le ministre de la Propagande va vous présenter le miracle du siècle : l’Homme-qui-sait-rire. Dans l’univers entier, un homme seulement peut rire. Il paraîtra bientôt devant vous. Vous l’entendrez rire, de même que les habitants de la Terre qui tiendront l’écoute ce soir. Bombadoso lui a donné l’ordre de rire. »
Le projecteur s’éteignit.
Trois coups de clairon déchirèrent l’obscurité.
L’hymne national – une série d’explosions suivies de gémissements – fut exécuté simultanément par dix orgues Wurlitzer.
Le ministre de la Propagande et le poète avancèrent sur la scène enténébrée. Derrière eux pendait un énorme drapeau national.
Un formidable coup de cymbales se fit entendre.
Lorsque le tonnerre de ses échos se fut évanoui dans le silence, une douzaine de projecteurs convergèrent leurs rayons sur les deux hommes au centre de la vaste scène.
Le ministre de la Propagande leva la main.
« Camarades-chemises !
Je suis ébloui ! Je ne vois plus rien !
Je sors tout droit de la gloire lumineuse de Bombadoso !
Je vous apporte deux messages en son nom.
Premièrement, le Gigantium est indigne du génie de notre dictateur. Il sera démoli et remplacé par un nouvel édifice trois fois plus grand que celui-ci et construit immédiatement. On l’appellera le « Bombadoso. »
Deuxièmement, l’homme à côté de moi est le seul dans le monde entier qui sache rire. Il s’apprête en cet instant à rire. Devant lui se trouve un microphone. Tous les peuples de l’univers attendent son rire. Bombadoso lui-même est à l’écoute. »
Le ministre fit un signe… et toutes les lumières de la salle flamboyèrent de nouveau.
Le poète contempla le spectacle en face de lui.
Sous ses pieds, un océan de visages couleur de mastic, ressemblant à des cercles et aussi dénués d’expression que ceux-ci, se levaient vers lui. Au-dessus de lui, à des hauteurs vertigineuses, des rangées de figures pareilles à des masques le regardaient de leurs yeux étroits comme des fentes. Il sembla au poète qu’on venait de le plonger en plein cauchemar ou de l’égarer dans un monstrueux musée de cire.
Le cœur glacé, il se mit à trembler.
Le ministre le poussa près du micro, puis ordonna :
« Riez !
– Jamais je ne rirai plus… jamais !
– Vous rirez à huit heures ! Et il sera huit heures d’ici deux minutes. Quoi ? L’univers entier est à l’écoute et vous me dites que vous ne pouvez plus rire !
– Je vous ai déjà averti : je ne puis rire sur commande. »
Le ministre s’approcha davantage et, furieux, lui murmura :
« J’ai promis à Bombadoso que vous ririez. Si vous ne riez pas, mieux vaut la mort pour moi. Mais… dites-moi : vous n’avez jamais vu Bombadoso, n’est-ce pas ?
– Jamais ! » répondit le poète.
Le ministre fit signe à un employé et lui glissa un mot à l’oreille. Au bout de quelques minutes, l’homme reparut avec un grand portrait.
Le ministre le tendit au poète.
« Voici Bombadoso. »
Un personnage à la tête et aux yeux démesurés, doué d’une puissante mâchoire, qu’il projetait avec arrogance en avant, confronta le poète. Les traits brutaux se tordaient en une expression de férocité extrême. Chaque détail de son attitude cabotine était calculé pour créer une expression de vitalité surhumaine. Tout son corps difforme se tendait en vue de produire une impression de pouvoir immortel et divin.
À ses pieds, un serpent se tordait ; au-dessus de sa tête planait un aigle.
Le poète contempla longuement le portrait de Bombadoso. Tout y respirait l’affectation, le chiqué. Une seule réalité s’imposait à l’observateur : la vanité de cet homme, qu’on pouvait presque flairer.
Le poète étudia ensuite les médailles qui chamarraient la large poitrine de Bombadoso. Le simple poids de tout ce métal devait être énorme. Médailles de toutes formes et de toutes dimensions, lançant des feux de pierres précieuses. Bombadoso ressemblait à Mars dans un asile d’aliénés.
Le poète oublia l’endroit où il se trouvait, ce qu’il était lui-même… tout ! Le grotesque de cette monstruosité étincelante de médailles le stupéfiait…
Rejetant la tête en arrière, il éclata de rire. Il rit et continua de rire. Il rit au point qu’on crut qu’il n’allait jamais s’arrêter. Et la musique de ce rire fut entendue par l’univers entier.
*
Cet événement produisit plusieurs effets importants. Bombadoso en avait prévu certains, mais il n’avait pas pressenti les autres. Par exemple, le poète devint du jour au lendemain une célébrité mondiale. Fort bien : cette conséquence répondait au plan conçu. Mais le rire atteignit du même coup une notoriété universelle – ce qui provoqua plusieurs réactions tout à fait inattendues, dont la principale fut l’étonnante curiosité éveillée chez les jeunes par ce phénomène étrange et nouveau : le rire.
Le rire ? Qu’était-ce ? Quelle en était la raison d’être ?
Pourquoi avait-il existé autrefois ?… pourquoi avait-il cessé d’être ? Les conjectures déchaînées rugissaient autour de ce problème comme les flammes autour du buisson ardent. On faisait subir aux vieillards des examens, des interrogatoires interminables, mais sans pouvoir obtenir d’eux la moindre explication satisfaisante du rire. Avides de connaître, les jeunes envahissaient les musées et consultaient de vieux dictionnaires démodés. On compara les résultats des recherches et un comité décréta que les définitions données par Webster étaient les meilleures.
Les voici :
Rire. – 1° Avoir les traits éclairés, ou déridés, de manière à exprimer du contentement ; d’ordinaire, s’accompagne d’un roucoulement de la voix, suivi d’une expulsion d’air des poumons et de secousses dans les flancs.
2° Être gai, paraître gai, enjoué, plaisant, radieux ou être d’humeur joyeuse.
Bien que ces définitions fussent considérées comme les meilleures, elles engendrèrent de nouveaux mystères : « contentement, » « gai, » « plaisant, » « radieux, » « d’humeur joyeuse, » autant de vocables inconnus et aussi énigmatiques que le rire. La curiosité s’accentua. Les vieux dictionnaires furent étudiés d’un bout à l’autre. Résultat : on découvrit une foule de mots hors d’usage.
L’existence des père et mère devint très pénible. Chaque jour et la moitié des nuits, ils étaient bombardés de questions :
« Qu’est-ce que l’honneur ?
– Qu’est-ce que la loyauté ?
– Qu’est-ce que la poésie ?
– Qu’est-ce que la dignité ?
– Qu’est-ce que la danse ?
– Qu’est-ce que l’art ?
– Qu’est-ce que la paix ?
– Qu’est-ce que la vérité ?
– Qu’est-ce que la beauté ?
– Qu’est-ce que l’amour ?
– Qu’est-ce que le Christ ? »
La vie des parents ne laissa pas d’être bientôt insupportable. Certains abandonnèrent le foyer. D’autres – plus rusés – prétendirent être sourds. Un très vieil homme qui, voilà de longues années, avait assisté à l’assemblée finale de la Société des Nations, informa les jeunes que l’honneur, la vérité, la loyauté, etc., étaient des vertus auxquelles le peuple avait autrefois prétendu croire. Mais cette explication fut jugée tout à fait insuffisante. Pourquoi le peuple avait-il prétendu y croire ? Fort embarrassé pour répondre, le vieillard gratta son crâne chauve, puis hocha la tête plusieurs fois de suite.
Bientôt, on fonda des clubs pour l’étude du rire et on vendit des disques reproduisant le rire du poète, que les gramophones firent retentir partout et sans arrêt. Animée de l’esprit d’imitation, une jeune fille s’exerça un jour à rire, du moins d’après les allégations des sbires de Bombadoso, qui la surprirent dans un champ s’efforçant de se tordre les côtes. Elle reçut des soins médicaux… et un avertissement.
En attendant, le poète restait prisonnier de Bombadoso. On le traitait avec égards, car il représentait un bien national (en fait, le seul), mais on ne le lâchait pas pour autant. On lui interdit de revoir Félise ou de correspondre avec elle. Lorsque de distingués étrangers rendaient visite à Bombadoso, on ordonnait au poète de rire, de même quand débarquaient d’immenses caravanes de touristes, comme le cas se produisait chaque semaine. Quand il objectait qu’il était à bout de rire, on lui mettait sous le nez le portrait de Bombadoso ; alors, une fois de plus, le rire d’or faisait le tour du monde.
En une certaine occasion, arriva le premier ministre britannique. Ce n’était, en somme, que le principal esclave du dictateur anglais… cependant, il conservait le titre de premier ministre. Il avait des jambes comme des échasses et son visage ressemblait à une carte de l’Ennui. Il était incroyablement vieux… car les Anglais associaient toujours la sagesse à la sénilité. Néanmoins, de toute évidence, il avait jadis été un être humain.
On l’autorisa à voir le poète en tête-à-tête. Le premier ministre contempla un long moment la beauté du poète, puis :
« Êtes-vous bien vivant ? lui demanda-t-il lentement.
– Plutôt, Excellence.
– Vous évoquez en moi des choses terriblement lointaines, que je n’ose me rappeler : des vergers dans le comté de Kent ; un jardin près de la mer ; une femme qui… »
Il agita faiblement la main.
« Peuh ! Qu’importe, maintenant ? Mais… est-ce bien vrai, tout à fait vrai, que vous pouvez rire ?
– Oui, c’est vrai, Excellence. Écoutez. »
Le poète se mit à rire.
Il s’interrompit brusquement, car le premier ministre avait enfoui sa tête dans ses mains et pleurait. Il étouffa ses sanglots pendant quelques instants, puis se leva et prononça d’une voix chevrotante :
« Vous ne direz rien à personne, surtout ?
– À personne. Tranquillisez-vous, Excellence. Mais prenez garde… ou vous vous apercevrez bientôt que vous riez. Les larmes et le rire sont jumeaux. Je gage que vous éclaterez de rire avant la fin de la semaine.
– Non… je n’aurai pas cette chance… je regagne l’Angleterre immédiatement. »
À ce point de la conversation, ils furent séparés et le poète ne revit jamais le premier ministre anglais.
À mesure que les semaines s’écoulaient, une suite de complications vinrent surprendre et embarrasser Bombadoso. Non seulement il découvrit que le rire menaçait son influence hypnotique sur la jeunesse, mais il constata, dans le domaine international, certaines réactions d’un caractère inquiétant. Des articles parurent dans la presse étrangère où il était nettement déclaré que si Bombadoso savait pourquoi son « homme-qui-rit » s’esclaffait, il ne s’en montrerait pas si fier. Somme toute, le rire n’était pas revenu par pure coïncidence dans le pays de Bombadoso. De fait, tout le monde aurait pu le prévoir. Et ainsi de suite.
Puis les journaux publièrent des caricatures, dont l’une d’elles représentait Bombadoso furieux et dans une attitude rigide et grotesque – mâchoires d’acier et pieds d’argile – et, en dessous, la légende suivante : « De quoi mourir de rire ! »
Sa colère à peine calmée, il apprit, par sa police secrète, qu’un certain nombre de cas de rire avait été dénoncés de sources sûres. Plusieurs jeunes femmes, en diverses parties du pays, commençaient à rire avec une fréquence croissante. Et elles encourageaient les jeunes gens à les imiter. Il n’est pas exagéré de dire que la nation était menacée d’une épidémie d’hilarité. Suivant les avis de la police secrète, on devait prendre des mesures sévères pour l’enrayer, autrement la puissance de la nation serait compromise dans la guerre mondiale qui, inévitablement, devait être déclenchée dans quelques semaines.
Bombadoso bondit sur ses pieds et prit plusieurs des plus théâtrales attitudes de son répertoire. Puis il tonitrua, d’une voix surhumaine :
« Le rire doit être standardisé ! »
Menace impossible à exécuter. Non seulement les gens riaient pour des choses différentes, mais chacun à sa façon. Tous les efforts pour standardiser le rire furent un grotesque fiasco.
Bombadoso décida de prendre des mesures énergiques.
Il s’adresserait au peuple.
Il ordonna un imposant rassemblement de masses. Dans l’immense place au centre de la ville se déversèrent des milliers et des milliers de citoyens. On sonna du clairon. Des avions survolèrent la réunion. Des projecteurs rouges flamboyèrent au-dessus de la multitude. D’innombrables bannières flottèrent à la brise.
Bombadoso apparut au balcon de son palais. Un cri frénétique de bienvenue le salua.
Bombadoso, se haussant le plus possible, hurla :
« Camarades-chemises ! »
Alors… un rire fusa.
Il émanait d’un petit homme dont le rire fut entendu. Il fut décapité sur l’heure, mais rien ne put altérer la vérité : un petit homme s’était moqué du grand Bombadoso.
La presse étrangère annonça la nouvelle en d’énormes manchettes, mais elle ne se borna pas là : elle découvrit tout à coup qu’il avait suffi, à « l’Homme-qui-riait, » de regarder un portrait de Bombadoso pour éclater de rire. Les journalistes soulignèrent la portée de l’événement par toutes sortes de commentaires satiriques.
Bombadoso devenait ridicule.
Dans un effort désespéré pour raffermir son prestige chancelant, il émit décret sur décret. « L’Homme-qui-riait » ne devait plus rire sans autorisation officielle ! Tous les disques de son rire seraient détruits. Quiconque se permettrait de rire aurait la tête tranchée. Le rire ne ferait plus, désormais, l’objet d’aucune discussion. Et ainsi de suite !
Mais ces décrets n’eurent, pour ainsi dire, pas d’effet. Bombadoso s’aperçut que le rire comptait, maintenant, quantité de partisans. Des mots surannés retrouvèrent leur usage. Les gens avouèrent ouvertement qu’ils s’adonnaient au rire parce qu’ils se sentaient « gais, » « contents, » « d’agréable humeur » et « pleins d’entrain » … et qui pouvait être autrement que gai, content, d’agréable humeur et plein d’entrain sous la loi divine du bienfaisant Bombadoso ?
Devant cette situation désespérée, Bombadoso conçut un plan très adroit.
Il convoqua le chef de sa police secrète et lui manifesta le désir de voir « l’Homme-qui-riait » quitter le pays. Cette décision était définitive… encore qu’elle causât une effroyable perte à l’industrie touristique. Mais il n’y avait aucune autre solution. « L’Homme-qui-riait » devait déguerpir, non être banni.
Le chef de la police secrète répondit qu’on pouvait facilement prendre les dispositions nécessaires. Depuis des semaines, les agents d’une nation étrangère essayaient de persuader « l’Homme-qui-riait » de venir dans leur pays, et ils essayèrent même de l’enlever. Cependant, « l’Homme-qui-riait » s’obstinait davantage. Il demandait sans cesse à rencontrer une jeune femme appelée Félise. Il venait de déclarer qu’il ne rirait plus tant qu’on ne l’aurait pas autorisé à revoir Félise.
Mais, à ce moment, Bombadoso l’interrompit :
« Si vous relâchez votre surveillance, il sera enlevé. Est-ce bien cela ?
– Certainement, répondit le chef de la police secrète.
– Alors, libérez-le sur l’heure ! Et si, dans trois jours il est encore ici, la police aura quelqu’un d’autre à sa tête, et vous serez privé de la vôtre. »
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Trois nuits plus tard, Félise se trouvait dans la petite chambre au sommet du gigantesque édifice. Soudain, la porte s’ouvrit toute grande ; le poète se précipita vers la jeune femme et la couvrit de baisers.
« Voulez-vous fuir avec moi… dans deux minutes ? Un avion m’attend.
– Oui… mais…
– Écoutez ! Ils n’osent me garder ici. Non qu’ils me craignent, mais ils redoutent la puissance épidémique du rire. Elle mine en entier le grotesque édifice de la peur, construit par eux. Ils laissent donc leurs ennemis m’enlever. Ceux-ci ne sont pas effrayés par le rire… pas encore, du moins. Ils le seront bientôt. Suivez-moi, Félise. Ensemble, nous sommes capables de grandes choses. Comprenez-vous ? Ensemble, nous renverserons tous les obstacles ! La beauté et le rire sauveront le monde ! »
Quelques minutes plus tard, un avion s’éleva, silencieux comme un oiseau, sur la ville endormie.
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(Claude Hougton [sic, pour Houghton], « The Man Who Could Still Laugh, » traduit de l’anglais par Louis Postif, in Candide, grand hebdomadaire parisien et littéraire, seizième année, n° 803, 2 août 1939. Écrite en 1936, cette dystopie est parue en préoriginale dans un périodique praguois non identifié ; elle a été reprise en 1943, London: Todd Publishing Company/Bantam Books. Martin Lewis, « The Orator, Madison Square, » eau-forte sur vélin, 1916)



