Devant deux verres de porto rouge, Romaine et moi nous nous taisions, car nous n’avions rien à nous dire.

Je secouai l’apathie et je pris mon verre. Machinalement, je le vidai d’un trait. Ce fut une grave imprévoyance de me priver en un moment de la seule occupation possible.

Sur la table, mon verre était vide ; celui de Romaine était plein.

J’en sentais l’injustice. L’harmonie de la table en était détruite. Je craignais une catastrophe. Je vis l’équilibre du monde menacé.. Quand il me devint impossible de maîtriser plus longtemps mon énervement, je dis à la femme :

« Bois. »

Romaine n’avait pas eu le moindre soupçon du drame qui s’était passé en moi. Elle vida son verre avec le plus grand calme.

Mon âme frémissante était toute concentrée dans le regard avec lequel je suivais lentement le sort du porto de Romaine. Celui-ci monta en arc vers la bouche, toucha les lèvres, commença à glisser le long du verre, à disparaître dans le mystère, après une mystérieuse fusion de rouges. Puis le verre se détacha de la bouche et reprit tranquillement place sur la table. Romaine s’essuyait minutieusement les lèvres avec la pointe de la langue.

Bien qu’elle eût employé un temps infini, elle n’avait bu que la moitié du porto.

Nous regardions maintenant tous deux, vaguement, ce qui nous entourait, depuis les corniches des consoles, les angles des tables jusqu’aux murs déteints : nos regards effleuraient les têtes chauves des clients distants, s’accrochant aux poignées des portes ; deux fois, le mien glissa dangereusement sur une glace : désolés, nous regardions, tantôt pleins de fièvre, tantôt avec une lenteur déçue ; nous cherchions une saillie sûre pour y fixer une pensée ou une parole ; j’avais conscience, tandis que je parcourais de cette façon toute la région occidentale du local, que ma compagne – mais avec plus de paresse – pénétrait celle de l’est. À la fin, comme cela devait être fatalement, nous nous retrouvâmes dans la colonne d’air placée au-dessus de notre table : nos yeux se rencontrèrent un instant, puis s’abaissèrent et se perdirent dans le verre de porto à moitié vidé.

Alors, Romaine dit : « Cela me suffit. Je ne puis boire davantage. »

La phrase tomba sur la table, à côté du verre, avec un bruit mat, sans écho, qui me remplit de méfiance.

Je chassai de la main mon trouble ; je me secouai sur la chaise pour rétablir l’équilibre de l’atmosphère, et, d’un air résolu, je répondis à Romaine :

« Je le viderai moi-même. »

Romaine sourit en disant :

« Tu connaîtras mes pensées. »
 

*

 

Elle avait évidemment prononcé ces paroles comme si elle disait « au revoir » ; paroles banales transmises par les traditions les plus anciennes ; et dont on ne comprend ni le sens ni la portée.

En effet, à peine prononcées, elle avait trouvé une occupation qui suffisait à son esprit paisible : c’est-à-dire, avec l’extrémité de deux doigts de la main droite, elle passait le long d’une dentelle qui garnissait sa robe et, arrivée au bout, elle recommençait. Au contact de la chair, la dentelle se retirait à peine et reprenait de suite sa ligne, avec une série de petits sourires ridés comme le bord de la mer à la nuit tombante ; et tous ces sourires se reflétaient et se retrouvaient (unis) dans le sourire qui maintenant apparaissait sur les lèvres de Romaine. Il était aisé de comprendre que ce sourire ne l’aurait pas quitté de sitôt : elle s’y complaisait, elle y avait trouvé un contentement spirituel, le calme. Je l’enviai avec admiration.

Moi, au contraire, je pensais :

« Tous le disent, personne ne le croit, et c’est pourquoi nul ne l’a contrôlé. Il est peut-être vrai que, buvant après un autre, on en connaît les pensées ; mais qui a jamais essayé ? Bien entendu, si c’est vrai, il convient d’examiner avec une attention spéciale. Ce serait une occasion excellente pour en avoir la preuve. »

Je commençai. Je portai à la bouche le verre de Romaine. J’eus soin de placer les lèvres sur le signe à moitié effacé qu’avait laissé celles de Romaine. Je buvais lentement et avec grande tension. Je me trouvais au milieu de l’opération quand une question se posa à mon esprit :

« Sous quelle forme les pensées de Romaine (si je dois les voir) se présenteront-elles à à moi ? Sous celle de sa voix, comme si elle parlait ? de paroles écrites ? d’images, comme dans la cinématographie ? »

J’étais presque à la fin, le visage levé vers le ciel, quand je me dis à moi-même :

« Espérons qu’elle pense à quelque chose. »

Je bus jusqu’à la dernière goutte du porto, comme un vrai gourmet. Je posai le verre et je fixai Romaine.
 

*

 

Au début, je ne vis rien. Je constatai que Romaine continuait son jeu innocent et gardait son sourire infini.

Puis, tout à coup, ma vue s’obscurcit comme si j’étais sur le point d’avoir des vertiges. Tout vacilla autour de moi ; j’appuyai une main sur la table. Ce ne fut qu’un instant. Je me ressaisis. Le nuage se dissipa devant mes yeux, s’ouvrit devant elle, et elle m’apparut à découvert ; elle était là, dans la même attitude, souriant à la dentelle et suivant le jeu de ses doigts.

Mais l’atmosphère autour de sa tête était plus lumineuse, vibrante, comme sur le sable au grand soleil ou sur les métaux en fusion. En vérité, il me semblait voir émerger sa tête et son buste : comme si une nuée de vérité fût descendre pour recueillir et envelopper sa personne.

Je retenais ma respiration.

Je regardai les yeux de Romaine.

Ils avaient pris une douceur enfantine.

J’attendis. Je me demandai encore avec quoi je verrai ou j’entendrai. Sera-ce une voix, une image ? Je m’aperçus tout de suite que j’avais trop attendu, que la tension de mon attente troublait certainement le phénomène. Je m’efforçai d’être calme ; j’obéis. Une légère somnolence m’envahit et, en regardant les yeux de Romaine redevenus enfantins, je commençai à m’apercevoir que les miens aussi prenaient la même expression, que moi aussi je devenais doux et enfantin. Maintenant, ma tête tournait ; il fallait rester calme. J’étais comme qui s’agite dans le sommeil, se rend compte qu’on l’observe et résiste. Je sentis un chatouillement à l’extrémité des deux doigts de ma main droite ; je savais que rien ne pouvait le provoquer, mais la sensation était agréable et je l’acceptai ; je faisais courir les pulpes des doigts à travers tous les sens jusqu’au cerveau plein d’une buée tiède.

Tout à coup, j’eus peur de me distraire et d’oublier ce que je voulais faire ; pourtant, malgré moi, je m’abandonnai aux délices de cette hésitation.

Et ma béatitude commença à être troublée de temps en temps par des frétillements colorés et courts. Il semblait que ces mouvements saccadés voulussent prendre une forme qui s’évanouissait à l’instant.

Mon cerveau ne réussissait pas à le consolider. Il n’avait pas même la force de les saisir. Mon cerveau me semblait en vérité une substance faible et légère : un grand flocon d’écume. Je contemplais curieusement ce demi-sommeil bienfaisant. Puis, je sentis une pointe me traverser le cerveau ; j’eus la sensation d’un effort. Une colère dédaigneuse me secoua, et je me dis violemment : « Adèle est une bavarde ! » Je frémis un moment dans ma colère contre Adèle. Mais cet effort ne dura pas longtemps ; les vibrations se ralentirent.

Mais le calme qui remplit de nouveau mon âme n’était pas parfait. La masse molle de mon cerveau était traversée par un mélange menu de noms, de choses, de syllabes et d’images, mais rien ne se montrait aussi clairement comme Adèle. Puis ces détails peu à peu se réunirent et commencèrent à courir comme le lent ruban d’un chemin poussiéreux ; et, lentement, mon cerveau commença à penser :

« Marcel tire trop les cheveux quand il fait la friction. Et, à Julie, il les a coupés plus courts qu’à moi. Le froid des ciseaux est agréable à la peau du cou. Qui sait pourquoi il a voulu me les laisser plus longs ? Je veux essayer le coiffeur de la rue Capo-le-Case. On prend le tram n° 9, comme Rosine. Rosine a eu de la chance. Qui sait si cela durera ? L’idée de se faire photographier en chapeau est stupide. Je n’ai pas donné de pourboire à la portière. Cette idée suffit pour montrer combien Rosine est stupide… La concierge… les vitres de la fenêtre… la petite fille, petite fille de la portière… petite fille… »

Je me sentis très fatigué. Tous les morceaux de pensées et d’images tombèrent sous la table. Dans ma tête, l’hébétation argentée d’auparavant recommença à courir comme un fleuve paresseux.

Alors, avec l’autre, qui regardait tranquillement le phénomène, alors, avec l’autre pensée, je me dis :

« L’expérience réussit à merveille. Mais à présent, je lui joue un tour. Laissons-la reposer, la pauvrette : elle a tant pensé ! Qui sait quand elle pourra recommencer ? »

Je me remis à l’affût.

L’attente aurait été longue si un incident ne se fût produit. Un jeune homme quelconque passa devant nous ; il effleura presque notre table avec les pans de son habit ; il s’éloigna à jamais.

Rien d’autre. Mais, pendant que je voyais Romaine encore immobile, avec sa dentelle, fermant légèrement les yeux, je sentis le brouillard de mes pensées qui se mouvait de nouveau et je me dis : « Il ne m’a pas même regardée en passant. Il aura regardé sans en avoir l’air, il est timide. Tous les hommes me regardent. Je voudrais être un centimètre plus grande. Pourtant, je plais à tous : aucune femme ne plaît à tous comme moi. Ce doit être un pauvre diable ; peut-être qu’il avait des soucis. Qui sait, si je le rencontre de nouveau, et s’il me regarde… C’est étrange… »

Je parlai et, méchamment, je dis à Romaine :

« Ça l’a été parce que j’y étais.

– En effet, » répondit Romaine.

Surpris, je la regardai. Et elle regarda un moment sans soupçon ; mais, tout à coup, je sentis une épouvante aiguë, et je vis et je sentis le visage de Romaine se défigurer et crier : « Qu’es-ce que tu dis ? Pourquoi as-tu dit cela ?

– J’ai dit, répondis-je avec tranquillité, que peut-être celui-là, celui qui est passé, ne t’a pas regardée, parce que j’étais avec toi. Tu veux savoir s’il te regardera à la prochaine rencontre.

– Non, non ! cria-t-elle encore, je n’ai rien dit. »

Les paroles la suffoquèrent, et nous nous tûmes, mais je riais en moi-même ; et, en attendant, je sentis une grande confusion honteuse, dédaigneuse, colère dans cette pensée même ; un amoncellement d’efforts fatigants, qui tombaient dans le vide, parce que le cerveau ne donnait plus prise et ne les saisissait plus ; et puis une angoisse ; elle commença à haleter, et maintenant elle pensait :

« Je dois avoir mal compris. Il est fou ? J’ai peur, j’ai peur ; espérons que quelqu’un vienne que nous connaissions,

– Non, interrompis-je ; à cette heure, il est difficile qu’il arrive quelqu’un que nous connaissions. »

Les dents de Romaine grincèrent comme une scie, la bouche se tordit dans le pâle visage. Un éclair de haine parut et se fixa dans son regard, là, en bas du front, exactement au milieu des yeux, où les pensées les plus tenaces des hommes se figent, et je sentis qu’elle pensait, frémissante :

« Monstre ! je me sauve. Et s’il me tue ? Mon Dieu, mon Dieu. Je me sauve, là ; il m’a dit d’aller chez lui, quoi qu’il arrive. Je me sauve. Je lui jette un verre au visage et je me sauve chez Édouard.

– Non ! dis-je, hurlant, en saisissant sa main ; tu n’iras pas chez Édouard. »

Nous restâmes là comme cloués, en proie à la terreur, plongés dans un silence glacial.

Mais toute vision a disparu de mon cerveau. Au nom improvisé d’Édouard, toute ma clairvoyance tomba comme sous un coup de marteau ; en un clin d’œil, je ne fus plus que moi-même, avec sa main serrée dans la mienne, qui tremblait de spasme.

Je fis un effort désespéré et ridicule pour retrouver la pensée de la femme.

Je me sentis seul et pauvre, tombé d’un trône divin, par terre, au même niveau qu’elle. Je lui criai, d’une voix suffoquée :

« Que penses-tu ? Qui est cet Édouard ? »

La haine s’enfonça davantage entre les yeux noirs, devenus louches. Et j’eus honte d’avoir demandé, d’avoir eu besoin de demander, d’avoir vu se refermer à jamais l’abîme que j’avais dominé. La honte se changea en rage aveugle.

« Et toi, criai-je, tu ne penseras jamais plus ! »

Je me penchai au-dessus de la table, j’allongeai les deux bras, je pris son cou entre les mains et je l’étranglai. Elle se plia tout de suite, sans une parole, avec un souffle violent qu’elle me jeta au visage et mourut.

La tête de Romaine était pesante.

Les gens accoururent ; on nous emmena : elle, morte ; moi, vivant.

L’affaire procura beaucoup d’ennuis aussi au propriétaire du local, et l’on en parla beaucoup dans les journaux de cette époque.
 
 

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(Massimo Bontempelli, « La Presse littéraire, » in La Patrie, organe de la défense nationale, quatre-vint-treizième année, n° 4866, jeudi 14 juin 1928 ; Henri de Toulouse-Lautrec, « Le Buveur, le Père Mathias » huile sur toile, 1882)