Un soir de l’été dernier, c’était le 17 septembre, j’errais, avec un vieil ami, sur les falaises de Dielette, petit port perdu de cette côte sauvage et presque inconnue du Cotentin. Nous faisions, comme bien souvent, une promenade nocturne par la Sirène et l’anse de Bisedal, vers le cap de Flamanville. Un instant, nous nous étions assis dans une pauvre baraque de pierre dépourvue de toit, au bord du sentier des douaniers.
Le ciel était sombre mais tout semé d’étoiles. Au loin, les phares d’Aurigny et de Guernesey promenaient, à intervalles réguliers, leurs longs faisceaux lumineux sur la mer obscure. Les ombres des rochers gigantesques prenaient des aspects effrayants. Dans l’herbe, s’éveillaient les grillons. Au bas, tout au bas, à cent mètres au-dessous de nous, le flot montait tumultueux et recouvrait les premiers îlots de granit. Les vagues frangées d’argent se brisaient, s’éparpillaient, partaient et revenaient à l’assaut des galets et des roches. L’embrun de la mer montait jusqu’à nous et nous restions immobiles, muets, ne pouvant détacher nos yeux de ce prélude de la tempête.
Le vent s’était levé brusquement. À chaque minute, il devenait plus rapide, plus violent, couchant les noirs ajoncs et les bruyères roses. J’avais relevé le col de mon veston de cuir, enfoncé mon béret basque, et je fumais ma pipe, en la recouvrant de ma main, pour que la cendre ne fût pas emportée par la brise.
De temps à autre, je regardais Nedelec, la tête encadrée de son suroît, les traits âprement burinés par les chagrins et le travail, une vraie tête de médaille, avec ses sourcils épais, durs comme des ajoncs, son nez fortement busqué, sa bouche large, énergique, et son menton en proue de navire.
Nedelec était un type étrange, un érudit et un rêveur que la misanthropie avait rejeté dans ce coin perdu, où il vivait tout seul, sans une femme, sans un ami.
Je continuais à fumer paisiblement. Tout à coup, un bruit étrange se fit entendre sur notre droite, dans le trou Baligan, un bruit qui ressemblait à un râle, prolongé et répété par l’écho. Puis, comme la mer, ce cri grossit, s’enfla et devint effrayant.
Malgré moi, je fus pris de peur, d’une peur irraisonnée, stupide comme celle des enfants. Je jetai un coup d’œil sur Nedelec. À ma grande surprise, je le vis tressaillir. Timidement, je risquai une question :
« Eh bien, Nedelec ! je crois que la mer va se fâcher !
– La mer ? Il s’agit bien de la mer, par Dieu !… »
Et, se levant :
« Tenez ! il ne fait point bon ici ; levons l’ancre et partons !
– Avez-vous peur de l’embrun ? dis-je par manière de plaisanterie, mais me sentant mal à l’aise, car les hurlements redoublaient.
– L’embrun ?… Depuis plus de trente ans, je le respire, je m’en imprègne. C’est lui qui a tanné mon cuir. Êtes-vous donc devenu sourd ? N’avez-vous pas entendu le Baligan ?
– Un revenant, » répliquai-je en riant.
Mais Nedelec écrasa ma main droite dans la sienne.
« Taisez-vous ! comme tous les citadins, vous ne croyez à rien. Vous, les Parisiens, qui n’avez jamais vu que la Tour Eiffel et le métro, vous riez quand les pêcheurs et les marins qui, eux, ont passé leur vie à regarder et à écouter, vous racontent ce qu’ils ont vu et entendu.
– Allons, mon vieux, vous n’allez tout de même pas me dire que le serpent de mer s’est réfugié dans vos rochers ?
– Le serpent de mer ? Non ! Mais le dragon Baligan, celui qui, il y a soixante ans à peine, est venu, comme ce soir, une nuit de septembre à la grande marée, dévorer notre pauvre Yvonick. »
Et, devant son air incrédule :
« Vous ne me croyez pas ? Eh bien ! écoutez :
C’était en 1877. La plus jeune des petites de mon arrière-grand-mère, Monique Nedelec, allait avoir vingt-cinq ans. Depuis plusieurs mois, elle dépérissait à vue d’œil, car, dans notre famille, toute fille qui coiffe Sainte-Catherine n’a jamais pu trouver d’époux. Aussi, Monique allait-elle régulièrement à la messe comme aux vêpres et, bien souvent même, se rendait le soir, à Flamanville, pour se prosterner devant les reliques de saint Reparate et pour implorer la Madone.
Maman Nedelec, depuis longtemps, avait songé pour la petite au fils d’un voisin, un honnête garçon et qui possédait du bien. Mais, vous savez ce que sont les filles. Monique, comme les autres, cachait son idée : elle voulait un gars de Siouville qui avait six pieds de haut, des cheveux très blonds et des yeux bleus, bleu-vert comme l’eau de la mer au printemps.
Les messes et les prières demeurant sans effet, Monique, un beau jour, décida de se rendre en pèlerinage à Biville, sur la tombe du bienheureux Thomas. De grand matin, elle partit, fit deux lieues à pied, au travers des dunes, et alla tout droit au fameux tombeau de marbre blanc où elle s’agenouilla et pria. Elle s’inclina, avec ferveur, devant le chasuble et l’étole de saint Louis, sept fois elle récita les litanies du grand saint, puis, confiante, elle s’en alla.
Au retour, en traversant Siouville, elle croisa son préféré, le grand Le Troadec, mais il ne sembla pas la voir, trop occupé à courtiser des filles. Alors, Monique perdit courage et, le cœur gros, rentra à la maison. Le soir, sa mère soucieuse l’observa par-dessus ses lunettes, en soupirant : « Voici une petite qui va certainement nous « faire du souci. » En effet, Monique ne parlait pas et frottait plus fort que de coutume les grandes cruches de cuivre rouge, ces cruches de cidre que les ménagères étalent toutes reluisantes, bien en face de la porte d’entrée, afin qu’on puisse les voir du dehors.
Huit heures sonnèrent. L’homme était en mer. Les deux femmes « crochèrent » la porte et allèrent se coucher.
Au-dehors, le vent soufflait en tempête, sifflait, miaulait, pleurait. Enfermées dans leurs chambres, les deux femmes s’étaient agenouillées. La mère demandait à Marie de protéger « son homme, » mais Monique marmonnait sans penser… Déjà, le diable était entré dans son cerveau et dans son cœur.
Elle se coucha, voulut dormir, mais, sans cesse devant ses yeux, sur la côte sauvage, comme dans les barques qu’agitaient les flots démontés, elle voyait un beau grand garçon aux yeux bleus, un grand garçon souple et fort qui passait devant elle en la narguant.
Sur le matin, Monique s’assoupit, mais à peine avait-elle fermé les paupières que des hurlements furieux la réveillèrent. La porte et la fenêtre s’étaient ouvertes et le vent semblait tout vouloir emporter dans sa course. Monique sauta du lit, mais elle tressaillit : un être monstrueux se tenait devant elle. Ses yeux étaient incandescents, sa chevelure faite d’algues marines, et sa langue, comme les tentacules des pieuvres, était couverte de ventouses hideuses.
De suite, la petite avait reconnu le Baligan qui, sur un vitrail de Flamanville, avait effrayé son enfance. Une ridicule légende veut que le dragon ait été transformé en rocher par saint Germain d’Écosse, venu, à travers mer, sur une roue de feu. Mais toutes les personnes sensées savent que le Baligan n’est pas mort. Monique voulut appeler, crier, se cacher sous sa couverture pour ne plus voir, mais soudain elle était devenue immobile et muette.
Le monstre se fit aimable, la rassura et lui promit ce que ni la Madone, ni le bienheureux Thomas n’avaient su lui donner : un mari, le mari qu’elle désirait, le pêcheur aux yeux verts. En échange, le Baligan ne demandait à Monique qu’une simple promesse, celle de lui donner à son tour ce qu’il viendrait lui demander trois ans plus tard et si elle était heureuse en ménage.
Monique, toute tremblante, baissa les paupières, hésita, mais, devant elle, la grande silhouette tant aimée apparut. Alors, très bas, elle murmura : « Oui… » et le monstre disparut.
Le matin, à son réveil, elle crut avoir rêvé, mais elle conserva pour elle son secret. De ce jour sa tristesse s’envola et, confiante dans l’avenir, elle attendit.
Monique avait raison. Un mois plus tard, Le Troadec venait demander sa main et le 17 septembre ils se marièrent. Avant neuf mois, elle eut un enfant, car le malin veillait, un enfant adorable que l’on baptisa Yvonick.
L’homme était bon, travailleur et buvait peu pour un Normand. À peine s’il se soûlait deux ou trois fois par mois et, chaque jour, il rapportait plus de poissons à Siouville que tout autre pêcheur.
Le petit grandissait. C’était le portrait exact du père : les mêmes cheveux blonds, les mêmes yeux bleu-vert, de vrais yeux de marin.
Monique tenait sa maison mieux qu’aucune ménagère, réparait les filets et soignait son gosse. L’homme et la femme étaient heureux, mais, déjà, elle avait oublié sa promesse.
Or, un jour de septembre 1880, Le Troadec était parti à la pêche à la marée du soir, par un bien mauvais temps. Quand le ménage fut terminé, la vaisselle rangée et la table « ressuyée, » Monique prit son petit dans les bras, l’embrassa sans savoir pourquoi, avec plus de tendresse que de coutume, et alla le coucher.
Au-dehors, le vent s’élevait, grondait, menaçant. Dans son petit lit rose, Yvonick s’agitait, se tournait comme s’il eût été en mer, puis ses yeux se fermèrent, et Monique, malgré l’inquiétude causée par l’ouragan, s’assoupit, brisée par la fatigue.
Elle dormait comme un enfant, comme ceux qui, tout le jour, peinent sans repos. Elle dormait et ses rêves étaient sans doute beaux et naïfs, car elle était naïve et belle.
Mais, au milieu de la nuit, un faible bruit la réveilla. Elle ouvrit les yeux et, dans l’obscurité, reconnut le Baligan avec ses prunelles de feu et sa crinière de lion marin. Alors, Monique se rappela sa promesse et se mit à trembler. Lentement, le monstre s’approcha du berceau de l’enfant puis s’enfuit. Monique entendit un craquement terrible au-dehors, les vitres se brisèrent, des éclairs déchirèrent le ciel. À leur lueur fugitive, elle vit que le petit berceau était vide.
Comme une folle, elle bondit au-dehors. Les voisins entendirent ses appels, ses cris, ses hurlements, mais personne n’osa sortir… Que faire contre le Baligan ? Et, devant elle, le monstre phosphorescent allait lentement sur la grève. À certains moments, Monique approchait de lui jusqu’à le toucher, mais alors il rampait plus vite et la mère affolée hurlait son désespoir. Puis, le Baligan abandonna la côte, escalada la falaise, passa vers la Cabotière. Monique, pieds nus, poursuivit sa course sur le silex et le granit, mais, arrivée où nous sommes, elle vit le dragon se jeter dans les flots.
L’eau jaillit à cent mètres jusque sur la falaise ; un remous effrayant se creusa un instant, puis la mer se referma, les cris de l’enfant s’éteignirent et le Baligan disparut.
Au matin, à marée basse, des pêcheurs virent une folle qui courait sur la grève. Ses cheveux flottaient derrière elle et ses pieds étaient rouges de sang. Tout à coup, elle poussa un cri déchirant, se jeta dans la grotte où le monstre demeure.
Nul ne l’a revue. Nul ne l’a revue mais, chaque année, aux marées de l’équinoxe, quand la mer s’élève, on entend encore les hurlements du Baligan, les gémissements du petit et les sanglots de la maman.
C’est depuis cette époque que, sur cette partie de la côte, les pierres sont rouges comme le sang. En vous penchant, vous les verrez et vous verrez, à chaque automne, accrochés aux ajoncs, de longs fils très fins, plus légers que la soie… Ce sont les cheveux du petit. »
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(H. de Versonnex, in Le Lisez-moi bleu, magazine littéraire bi-mensuel des jeunes filles, nouvelle série, n° 303, 1er juillet 1936 ; in Le Journal de Shangaï, dixième année, n° 294, dimanche 13 décembre 1936. Theodor Kittelsen, « Vastroldet som levede af bare Jomfrukjød, » huile sur toile, 1881)

