Sosthène Grêlon suivait les cours du docteur Bel, le professeur célèbre par ses nombreuses et intéressantes études sur les microbes, bacilles et autres espèces microscopiques qui, selon une théorie moderne déjà populaire, sont les innombrables et insaisissables habitants de ce monde ambulant qui s’appelle l’Homme.

La tête en poire, une tête grasse, avec des cheveux, des sourcils, des moustaches blondasses qui, par une sorte de prédestination, se plaquaient en virgules sur sa face luisante, affectant la forme de ces bacilles du choléra dont on parlait déjà tant, on ne pouvait dire que Sosthène fût beau. – On ne le disait pas.

Les gros yeux ronds, saillants, d’un vrai jaune pailleté, la pupille toujours dilatée, semblaient faits expressément pour regarder des choses étonnantes.

À la Faculté, au laboratoire, à l’hôpital, quand paraissait l’illustre maître, on était sûr de trouver Sosthène au premier rang, je veux dire à la plus belle place, car, simple volontaire dans le régiment de la science, il suivait le brillant état-major des internes sans avoir rêvé encore aucun succès de concours.

C’était un adepte d’une foi enthousiaste ; ému jusqu’aux larmes devant un beau bouillon de culture dans lequel flottaient de vagues nuages, il demeurait là, béant, – même quand il ne voyait rien, – mais ravi, étant de la race de ceux dont la modestie sait se contenter de la contemplation d’un mur derrière lequel il se passe peut-être quelque chose.

Quand, par hasard, il avait vu plus ou moins clairement, dans le champ du microscope, se mouvoir quelques corpuscules, nageant dans un lac gélatineux, c’était avec un sentiment de fierté que Sosthène s’en allait, songeant qu’il portait en lui tout ce monde d’invisibles, qu’un centimètre carré de sa propre peau pouvait devenir, à un moment donné, un vaste et magnifique terrain d’exploration scientifique.
 

*

 

Sosthène n’avait qu’une ambition : découvrir un nouveau bacille, un microbe inédit. Il travaillait chez lui, répétant les expériences du maître, et, chaque matin, à l’hôpital, il arrivait les poches pleines de tubes, de lamelles, montrant ses « résultats » à Albert, l’interne très distingué du service, qui l’envoyait promener.

Un jour, le professeur, pourtant, s’occupa de lui :

« Mon ami, lui dit-il, vous avez beaucoup de zèle… C’est très bien. Mais, dites-moi, que fait M. votre père ?

– Il est propriétaire en Touraine.

– C’est un bel état, et la Touraine est un beau pays, n’est-ce pas votre avis ? Eh bien, et vous ? ajouta-t-il, à quoi vous destinez-vous ?

– Mais, fit Sosthène, tout rouge, tout interloqué et pataugeant, je pensais, monsieur, que vous auriez remarqué… que mes travaux… que je vous soumets… le fruit de vos leçons… vos belles découvertes… je voudrais tant, moi aussi… comme vous…

– Ah ! oui, vos petits tubes ! »

Bien que Sosthène eût pour le maître un immense respect, il se sentit scandalisé, en vérité, choqué de cette façon légère, irrévérencieuse, de parler du bout des lèvres de ses « petits tubes » d’où pouvait sortir, un jour ou l’autre, toute nue, quelque éclatante vérité, sous la figure d’un animalcule non décrit.

« Alors, continua le docteur, sans lui donner le temps de se remettre, vous voulez cultiver le microbe… comme moi, chercher la petite bête, eh ?

– Oh ! monsieur, en inventer un, en inventer un, s’écria Sosthène, tout son aplomb retrouvé, les yeux hors de l’orbite, en inventer un !

– Vous n’êtes pas dégoûté ! La gloire alors, jeune homme, la gloire, tout de suite ! – Et pourtant est-ce que vous trouvez que nous n’en avons pas assez, de microbes, eh ?

– Mais, monsieur, vous avez enseigné…

– Et si vous arriviez à prouver que les microbes n’existent pas, eh ? que nous avons pris jusqu’ici des poussières pour des êtres, et des vessies pour des lanternes, eh ?… C’est ça qui serait autrement beau que de découvrir un nouveau bacille ! – Allons, mon ami, ne vous emballez pas ; c’est dangereux ! »

Et le docteur passa, pour continuer sa visite, laissant Sosthène Grêlon, abasourdi, renversé, navré.

« Oh ! dit-il à Albert, il n’a donc pas la foi ?

– Votre père est propriétaire en Touraine, fit Albert froidement. Croyez ce que vous a dit le maître : c’est un bel état et la Touraine est un beau pays. »

Sosthène ne comprit pas cette discrète leçon.
 

*

 

Ce jour-là, très ému des paroles du professeur qu’en son âme et conscience il trouvait sceptique, il n’assista ni à la clinique, ni au cours ; il n’alla pas au laboratoire. – Ce désenchantement dura quatre jours, après lesquels il n’y tint plus.

À la leçon suivante, on le revit au premier rang. Cette leçon fut particulièrement brillante et intéressante. – On était à l’époque où une sérieuse épidémie menaçait l’Europe ; le docteur Bel étudiait la transmission des germes, la contagion.

Secoué par cette parole nette, pittoresque, éloquente, Sosthène s’en alla tout songeur ; ses yeux extraordinairement élargis regardaient les passants, les étalages d’une singulière façon. Il se sentait beaucoup moins fier qu’auparavant de songer qu’il était lui, homme, tout un monde habité par des myriades d’invisibles monstres. Une fois dans sa chambre, il ne toucha pas à ses tubes, écarta son microscope et regarda d’un œil défiant une capsule de verre où nageaient, dans un liquide puant, de légères végétations jaunâtres, mystérieuse semence de microbes.

Une peur, tout à coup, l’envahissait.

De plus en plus absorbé, il descendit à la brasserie, où il savait trouver des camarades. – Ses réflexions profondes l’avaient altéré.

Il but un grand nombre de bocks.
 

*

 

À minuit, il pérorait encore au centre d’un groupe gouailleur, répétant, commentant, à sa façon, la leçon du maître.

« Ainsi l’ennemi, le microbe est partout, dans l’air, dans l’eau, autour de nous, sur nous ! Nous le mangeons, nous le buvons, nous le respirons ; il va, transportant d’un corps à l’autre les germes de tous les maux !… »

On lui apporta un grog et on battit un ban parce qu’il avait bien parlé.

« Mais alors, continua-t-il, en s’élevant à un degré d’éloquence qui le stupéfiait lui-même, mais alors, si le danger est partout et de tous les instants, on ne pourra donc plus soigner tranquillement ses proches, ses amis ! L’égoïsme, le soin de la conservation personnelle l’emportera donc sur tout ! Les enfants fuiront le lit de leur père ! La femme !… La mère !… »

Il devenait très pathétique et sa voix vibrait. Sa péroraison se perdit dans un formidable vacarme. On but à la destruction des bacilles en virgule ou en crochet, et tous autres généralement quelconques, à la gloire de Sosthène Grêlon, et on le reconduisit chez lui, vers deux heures du matin, dans un état qui ne lui aurait plus permis de distinguer un microbe d’un hippopotame.
 

*

 

À partir de ce jour, on cessa de voir le fervent adepte.

Trois mois se passèrent ; on commençait à ne plus parler de la subite disparition de Sosthène, parti sans doute pour sa Touraine natale, lorsqu’un beau matin l’interne Albert se trouva en face de lui au restaurant.

Sosthène avait l’air inquiet, l’œil en éveil. Il mangeait lentement, du bout des lèvres, comme avec répugnance, grattait à tout instant la croûte de son pain et buvait du thé, un thé bouillant.

Ce spectacle intéressa prodigieusement Albert, qui l’aborda :

« Comment ! vous voilà, déserteur ? »

Sosthène eut un soubresaut.

« Qu’êtes-vous devenu depuis trois mois ? Vous avez donc renoncé à vos études ?

– Je les ai reprises, au contraire.

– Eh bien, alors !

– Je les ai reprises… seul,  » acheva Sosthène avec un regard profond.

Il prit le bras de l’interne et, l’entraînant :

« Venez chez moi. Je vais vous faire voir mon laboratoire. »

Avec des précautions infinies, il l’introduisit dans sa chambre, encombrée des objets les plus bizarres. Ce qui frappa particulièrement Albert, ce fut une collection de cartons où étaient représentés au pastel une série de petits monstres aux formes les plus fantastiques, gros yeux, têtes minuscules, longs corps annelés, effilés, tronqués, crochus.

« Qu’est-ce donc que cela ?

– Ce sont EUX ! répondit Sosthène, d’une voix basse comme un souffle.

– Eux ?

– Ceux que j’ai vus ! Les invisibles ! Les microbes cultivés, développés dans un bouillon de ma préparation. Ah ! ce que j’ai dépensé de bouillon !

– Enfin, vous les tenez ! fit avec complaisance Albert, qui avait compris.

– Je les tiens ! Et sont-ils beaux, sont-ils nouveaux ! Voyons, surtout celui-là. C’est le microbe de la coqueluche.

– Diable !

– Mais mon mémoire n’est pas fait. Silence, je vous en prie !

– Silence ! même devant le docteur Bel ?

– Surtout devant lui ! Un sceptique, mon cher ! »

Albert, depuis cet instant, ne perdit pas de vue Sosthène. Lui, repris de sa rage de travail, allait chaque jour plus avant dans ce qu’il appelait ses « découvertes. » Il s’y enfonçait âprement. Chaque jour, sa collection de planches s’enrichissait d’un nouveau type.

Comme il avait inventé le microbe de la coqueluche, il inventa celui du coryza. Le microbe du coryza, du rhume de cerveau enfin, cette affection foudroyante, redoutable et bête, contre laquelle on n’a jusqu’ici trouvé d’autre remède que de se moucher !
 

*

 

En grande confidence, il vint dire la chose à Albert. L’interne remarqua que l’expérimentateur avait singulièrement maigri. La face grasse s’était plissée, les peaux vides pendaient lamentablement.

Sosthène, en effet, ne se nourrissait plus. Las de gratter son pain pour le débarrasser des invisibles, de boire du thé bouillant pour anéantir les germes, sentant autour de lui, partout, l’acharné, l’impitoyable, le presque inévitable parasite, il en était arrivé à ne se soutenir qu’avec certaines boissons alcooliques de sa combinaison.

Et, fréquemment, il éprouvait le besoin d’être soutenu, le pauvre garçon !

Trois mois encore, cela dura. Un matin, Sosthène arriva à l’hôpital, demanda Albert et, l’œil effroyablement allumé, la parole brève :

« Vous savez, dit-il, j’ai brisé mon microscope !

– Ah ?

– Oui. Je n’en ai plus besoin. Sans lui, mes yeux voient ! Ils voient ce qui est pour vous l’invisible. Ah ! mon cher, c’est horrible, je meurs de faim ! »

De faim, c’était possible… De soif, peut-être aussi ; on l’aurait pu croire, à voir ces lèvres sèches qu’entrouvrait fréquemment un souffle chaud.

« Oui, mes yeux obstinément exercés sont devenus deux microscopes, deux lentilles effroyablement grossissantes. – Je vois… je vois, là, tenez ; votre tablier ! Il est couvert d’une moisissure infecte. Tout cela se meut, grouille, prend corps ; tout cela rampe et court sur votre habit, sur vos mains, sur les miennes, sur votre visage. – Ce mur, tenez encore, ce mur-là ! Il se désagrège ; chaque parcelle de pierre, chaque grain abrite un être vivant, chargé de poison. – Et dans ce rayon de soleil, voyez quels horribles monstres ! – Ils volent dans la lumière, ils dardent leurs gros yeux, ils tendent leurs crochets !… Venez, sortons !

– Allons déjeuner, proposa doucement Albert.

–  Déjeuner ! vous n’y pensez pas ! Pour voir encore ces longs corps rampant sur le pain, ces larves dévorant la chair ! Déjeuner ! jamais ! »
 

*

 

La pensée incessante, persécutrice, frappant sur le pauvre cerveau de Sosthène Grêlon, avait achevé son œuvre. Une semaine après, il était dans une maison de santé. Plus d’alcools désormais ; il était redevenu calme. Mais il marchait avec précaution, avec dégoût, comme s’il écrasait en passant des chenilles entassées ; il ne pouvait toucher un meuble, un bouton de porte ; il portait constamment des gants pour éviter tout impur contact.

Toutefois, il pouvait vivre.

On l’obligeait à prendre ses repas en pleine obscurité.

Alors, au moins, ses gros yeux épouvantés ne voyaient plus l’invisible !
 

*

 

Le docteur, au courant de l’aventure de Sosthène Grêlon, en fit la moralité d’une de ses attachantes conférences.

« Ah ! messieurs, dit-il en terminant, l’application des procédés scientifiques est, en vérité, comme un instrument tranchant entre certaines mains. Combien s’y coupent les doigts, heureux encore quand ils ne s’en servent pas aux dépens de ceux qui les entourent ! La science est belle, la prudence est bonne ; mais, à côté de la science, il est quelque chose qui communément l’emporte sur elle, quelque chose de triste, d’inévitable et d’éternel, plus envahissant que le microbe, plus aveuglément terrible et plus largement meurtrier que la peste, c’est la bêtise humaine ! »
 
 

 

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(Louis Gallet, in Le Petit Journal, supplément du dimanche, n° 72, dimanche 25 octobre 1885 ; « Variété, » in Journal d’Évreux et du département de l’Eure, troisième année, n° 63, jeudi 24 décembre 1885 ; « Variétés, » in L’Union des Femmes de France, deuxième série, n° 11, 10-15 mai 1893. Illustration d’Albert Robida pour Le Vingtième Siècle, Paris : Georges Decaux, 1883)