En relisant les Géorgiques de Virgile

 
 

Au temps où le divin Virgile mettait en vers l’harmonie des flots et du vent, vivait sur les bords de l’Adriatique un pauvre pêcheur de corail. Son indigence était extrême ; à peine pouvait-il nourrir ses nombreux enfants.

Aussi, forcés de se suffire à eux-mêmes, ceux-ci, dès l’aube, pêchaient le coquillage. Leurs premiers pas avaient été faits dans la vague ; ils croissaient en pleine sève, en pleine liberté, et grandes étaient leur force et leur hardiesse.

Le plus jeune surtout faisait l’admiration de tout le Golfe. Le Vésuve, le vieux mont Pausilippe, la plage de la Mergellina, Sorrente, Portici et Pompéïa, riant sous la lave, n’ont depuis rien vu d’aussi beau que cet enfant !

Nu sur les rochers, au grand soleil on l’aurait pris pour quelqu’un de ces petits dieux dont les précoces exploits sont rapportés dans les légendes des Immortels. Achille ou Apollon enfant devaient avoir cette grâce invincible, ce rire de héros avec lequel il défiait la vague qui se jetait sur lui !

Un jour, à l’aube, comme la mer s’était retirée, il aperçut les filets d’un pêcheur de la côte, gonflés étrangement. Quel ne fut pas son étonnement en voyant, prise dans les mailles, une sirène au milieu des coquillages et des algues. Ses yeux couleur de mer étaient immenses et baignés de larmes ; elle avait un teint blanc comme l’écume marine, et des dents pointues armaient sa bouche un peu grande.

Elle tordait sa queue avec désespoir et le sable ternissait ses écailles brillantes.

« Hélas, cria-t-elle en apercevant l’enfant, sauve-moi, fils des hommes ! Je suis Parthénope, fille d’Achéloüs et de Calliope ; je me suis laissée prendre en ces filets perfides, et quand les pêcheurs viendront, ils me tueront. Délivre-moi ! Je te donnerai en échange mille perles de la mer. »

Ému par cette voix plaintive, le garçonnet tira son couteau et rompit les mailles.

La sirène le supplia encore :

« Je ne sais pas l’art de marcher comme les filles de la terre. La mer est loin. Tu devrais m’y porter, toi qui parais si fort malgré ta jeunesse ! »

Pour montrer en effet combien il était fort, le jeune garçon chargea la sirène sur ses épaules et se mit en route vers le large.

Enfin, il atteignit le flot ; il y entra le plus avant qu’il pût et, tout content, y déposa son fardeau. Alors, retrouvant avec son élément toute sa force, la divinité se plaça entre la plage et lui.

« Merci : tu es un brave et fort enfant, dit-elle. Mais, depuis quelques jours, je ne me suis gorgée d’aucun sang humain ; l’île de Caprée est lointaine où mes sœurs m’attendent et je ne pourrais les rejoindre aussi faible que je suis. Comme il me serait inutile d’échapper à la mort sur terre pour la trouver dans l’eau, je vais te dévorer.

– Ah ! Madame, il n’est pas possible que vous fassiez cela ! se récria l’enfant effrayé, car les dents de la sirène reluisaient au soleil. Songez que je viens de vous sauver la vie.

– Tu as raison ; mais les dieux m’ont créée pour détruire l’homme, qui est la plus malfaisante des créatures.

– Ce n’est pas vrai ! »

Et, des yeux, il cherchait à contourner la longue queue qui lui barrait le passage.

« Ce n’est pas vrai ? Eh bien, je consens à interroger sur ce point les trois premiers animaux qui passeront ; leur avis sera ton arrêt. »

Au bout d’une minute, ils aperçurent sous le miroitement de l’eau, accrochée au rocher, une huître. La Sirène lui exposa le cas.

« Mange-le, dit l’huître ; l’homme ne mérite aucune pitié ; il nous arrache nos globules de nacre, la substance même de notre être. Ce sont des perles, dit-il ; et pour un peu d’or, un sourire de femme, il nous vole la vie ; mange-le ! »

Vint ensuite une limande :

« Mange-le, dit-elle aussi ; l’homme est la plus cruelle des créatures. Son hameçon nous déchire et son feu nous brûle parfois même avant que la mort nous ait prises en pitié. Cet enfant deviendra un homme : mange-le ! »

Grand était l’effroi du pauvre pêcheur, quand parut à son tour une vieille tortue. Lente comme un siècle, elle nageait à fleur de vague en chauffant sa carapace au soleil. Interrogée, elle se prit à rire :

« Parthénope, tu te moques de moi, fit-elle. Jamais, tant que je ne l’aurai vu, je ne croirai que cet enfant t’a portée jusque-là.

– Rien n’est plus vrai pourtant.

– Eh bien ! qu’il recommence devant moi. S’il le fait, je te donnerai raison. »

Sans défiance la Sirène accepta l’épreuve ; le garçonnet la reprit sur son dos et, suivi de la tortue, revint à la plage.

« Sirène, dit alors la tortue, tu viens de te laisser jouer comme un monstre malfaisant et sot que tu es ! Les dieux te prescrivent de dévorer les hommes, mais non de faiblir à la reconnaissance qui est une vertu divine. N’aie pas peur, petit homme, la Sirène n’est dangereuse que dans l’eau ; sur terre, elle est plus maladroite que moi : tue-la donc ! »

Alors, le jeune pêcheur se jeta sur la méchante créature qui se tordait de rage impuissante et l’étrangla dans ses longues tresses d’or vert.

Cette légende virgilienne est pieusement conservée chez les barcarolles de Pausilippe. Demandez-la au moindre lazzarone que vous verrez, flânant au soleil, la guitare au dos, en quête de tarentelle, il vous la contera mieux que moi.

Il vous dira comment elle donna à Naples son premier nom : Parthénope, et comment ce nom divin fut jeté sur la côte, sous la forme d’une sirène.
 
 

 

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(Mireille Corbel, « Lauréate des Jeunes Auteurs et Compositeurs, » in L’Écho pyrénéen (ancien Luchon-Thermal), organe du Comminges & Pyrénées Centrales, quarante-septième année, n° 1353, dimanche 2 octobre 1932 ; « Washed Ashore, » illustration de Sidney Herbert Sime)