RÉSUMÉ DE CE QUI A PARU. – L’entomologiste Wild et le policier Kergy, à la recherche dans les Montagnes Rocheuses du savant hongrois Millovanyi, soupçonné de supercherie scientifique, se sont aventurés dans une région peuplée de monstres horribles : des insectes de taille monstrueuse qui déciment une bande de malfaiteurs à la recherche également du savant hongrois. Le dernier de ces bandits étant devenu fou, tandis que les autres sont morts, le policier et l’entomologiste se trouvent en présence d’un nouveau monstre.
Déjà l’homme, penché sur eux, tranchait leurs liens.
« Levez-vous vite !
– Nous sommes presque aveugles, dit Kergy, en manière d’excuse.
– Je sais, fit l’homme. Je suis Stander. J’avais perdu la raison, je pense, après la chute d’Anderson dans le trou, là-bas… »
D’horreur, sa voix s’assourdit. Le détective et l’entomologiste perçurent le bourdonnement à chaque instant plus bruyant et leurs yeux troublés devinèrent deux ombres dans le ciel. Ils ne retinrent pas un geste apeuré.
« Ne craignez rien, reprit Stander. Les deux nègres que je viens de tuer comme des chiens, à coups de revolver, pouvaient circuler sans danger au milieu des monstres, parce qu’ils répandaient cette odeur dont leurs guenilles étaient imprégnées. J’ai tout espionné depuis votre arrivée, tout vu, jusqu’au moment où il vous a aveuglés. Quand les nègres vous ont terrassés, j’ai failli intervenir. Puis j’ai attendu, et j’ai abattu les deux noirs comme ils venaient de se parfumer avec ce produit, sans doute découvert par le savant, et qui fait fuir les insectes.
Voyez : les deux bêtes qui vous inquiétaient se sont jetées sur les fleurs puantes . . . Quelle infection ! »
Relevés, les deux hommes sentaient la circulation se rétablir peu à peu dans leurs membres. Le voile, devant leurs yeux, s’amincissait. Ils reconnurent le visage hâlé et fatigué de Stander, et virent deux insectes se rouler avec volupté sur le lit d’arums. Au loin, d’autres êtres se dirigeaient vers la cassolette de senteurs cadavériques.
« Il faut fuir, dit Kergy.
– Non pas ; nous ne risquons rien. Fabriqué par le professeur Millovanyi, le liquide protégeait les trois habitants de ce lieu… Vous êtes sûr que les nègres sont morts ? demanda Grismond.
– Raides. Je ne vous ai pas encore raconté ? Après votre capture, je les surveillais. Ils entrèrent dans la troisième cabane, qui est sans doute leur habitation. L’un dit :
« Jette ta cigarette, Walnut, et viens te remettre un peu de parfum : ça ne sent plus assez, et les vilaines bêtes nous joueraient un mauvais tour. Si Massa n’avait pas trouvé le liquide, on ne pourrait pas vivre.
– Oui, vraiment, reconnut Walnut, ça les fait toutes fuir.
– Là-dessus, poursuivit l’aventurier, je m’approchai pour observer et vis mes trois nègres s’asperger d’une essence parfumée. J’attendis : quand ils ressortirent et m’aperçurent, ils se jetèrent sur moi. J’ai tiré sur l’un, puis sur l’autre, et et ne les ai pas manqués !
– Mais Millovanyi Millowan, enfin ?
– Enfermé dans son laboratoire, il n’a rien entendu… Les cabanes vont brûler. Je les ai arrosées avec du pétrole et j’ai allumé des mèches qui mettront le feu aux trois bâtisses en même temps. »
La voix de l’aventurier était âpre :
« Mr. Kergy, dans la vie, nous étions ennemis. Ici, les circonstances ont fait de nous des alliés. Je venge mes morts : Anderson, Bounty, Wilson, O’Cranach, Frampton. La fin de Millowan ne sera pas plus affreuse que la leur, même s’il brûle vif dans sa cambuse.
– Stander, nous vous devons la vie : vous agirez à votre guise. Mais vous allez tuer un homme de génie et enterrer son secret sous les ruines et les cendres de sa maison.
– Un génie à bouleverser le monde, avec de sacrées inventions de ce genre ! » cria l’aventurier.
Il montrait le tas d’arums rougeâtres, couleur de viande avariée ; il disparaissait presque sous un grouillement d’insectes énormes. Ceux-ci, ivres, fous, s’étaient abattus sur les feuilles, trépignaient, tentaient de plonger la tête dans les vastes cornets où, eussent-ils eu la taille naturelle, ils auraient pénétré par douzaines pour y périr. Ils mêlaient leurs pattes et frottaient leurs échines. Les élytres s’entrechoquaient et les ailes vibraient. Grincements, poussées, brusques essors s’achevant en lourdes rechutes, délire collectif où l’un des monstres, déjà, froissé, bousculé, les antennes brisées, les pattes rompues, les ailes en lambeaux, agonisait.
« Dermestes, Silphes, Escarbots… » murmura l’entomologiste en identifiant les espèces.
Il en venait encore d’autres qui ne semblaient même pas voir les trois hommes. Comme Kergy, dégoûté, tournait la tête, une flamme énorme jaillit contre la paroi de la cabane-laboratoire. En un instant, le feu monta jusqu’au toit débordant, l’enveloppa. Stander avait bien préparé son œuvre d’incendiaire.
Quelques secondes s’écoulèrent et les deux compagnons sentirent une angoisse monter en eux. Millovanyi se laisserait-il brûler dans son abri ? Non ; la porte s’ouvre et il paraît sur le seuil. Malgré la distance, Kergy distingue qu’il a les yeux hagards. Un désespoir affreux crispe son visage, sculpté aussi par la fureur et la haine.
L’hésitation le perdit. La flamme, qui dansait contre le mur comme un rideau agité par le vent, l’enveloppa soudain et, d’un seul coup, ses vêtements prirent feu. Torche vivante, il se rua hors de l’incendie, emportant le feu avec lui.
« Son costume est imprégné du liquide odorant, inflammable comme de la térébenthine, » dit Stander, impitoyable.
Millovanyi courut une cinquantaine de pas, puis s’arrêta, dans un prodigieux effort de volonté réfléchie. Il arracha sa veste en flammes et la jeta loin de lui, se roula avec frénésie sur le sol, écrasant le feu sous le poids de son propre corps. C’était un spectacle atroce.
Grismond Wild et Kergy voulurent s’élancer à son secours. Stander les saisit par le bras, les immobilisa tous deux dans sa poigne de fer et cria :
« Ah ! puisque, par miracle, la vue vous est revenue, n’allez pas gâcher votre existence pour un homme qui est perdu ! »
Millovanyi, ayant vaincu la flamme, restait à terre, tout son corps tressaillant traversé par d’horribles souffrances.
La maison qui flambait s’écroula, ensevelissant le laboratoire infernal. À l’instant où les fermes du toit craquèrent, on entendit un fracas de tonnerre, puis une flamme fusa vers le ciel – dernière manifestation de l’appareil à rayons M anéanti dans les cendres du foyer.
À ce bruit, Millovanyi se dressa éperdu. Il était effrayant à voir, dans ses vêtements brûlés, noircis, couverts de poussière, la barbe brûlée, les lunettes brisées ; sa bouche se tordait et ses poings se crispaient. Alors, seulement, il vit ce que Stander avait déjà vu.

Il était cerné. Trois des monstres qu’il avait créés s’avançaient vers lui. D’abord, il crut qu’il pouvait les braver, comme il avait fait jusque-là. Mais le feu avait consumé jusqu’à l’odeur du liquide dont il s’aspergeait, et qui faisait fuir les insectes.
« La mort est sur lui, vous dis-je, répéta Stander. Et nous n’y pouvons rien. »
La mort, oui, sous l’apparence de ces tueurs qui n’auraient jamais dû exister et qui étaient les calicurgues vainqueurs des tarentules. Le savant insensé avait vécu dans ce monde créé par lui, et pourtant il restait pétrifié d’horreur, maintenant qu’il sentait que rien ne le protégeait et qu’il allait succomber.
Il eut encore le temps de tendre le poing vers ses adversaires, – vers Stander qui l’avait vaincu. Il voulut faire un saut de côté pour éviter l’assaut des monstres, mais, happé par les griffes dures, jeté à terre, frappé en plein corps par le dard foudroyant, il resta inerte, tandis que les trois calicurgues se disputaient la possession de son corps.
Les autres cabanes flambaient.
Les trois survivants de la Vallée des Monstres, s’enfuirent alors, parce que le liquide odorant s’évaporait et que sa senteur s’atténuait.
Ils rencontrèrent d’autres monstres qui se détournèrent d’eux, parvinrent à l’emplacement du camp que les mantes religieuses avaient attaqué… Puis ils furent hors de la zone périlleuse.
Ils ne se parlaient pas ; l’horreur leur serrait la gorge et la fatigue avait rompu leurs forces…
*
Ils regagnèrent les pays civilisés, mais, en route, Stander disparut. Il avait des comptes à régler avec la police américaine et préférait remettre à plus tard – ou à jamais – les explications.
Kergy et Grismond Wild arrivèrent donc seuls à New-York. Ils n’avaient pas encore parlé. L’un fit son rapport à la Sûreté, l’autre aux savants. On les traita de fous ; ils insistèrent avec tant de conviction, sans varier, si peu que ce fût, le récit de leurs aventures, qu’on envoya une mission pour explorer ce qu’ils appelaient la Vallée des Monstres.
Quand elle y parvint, cinq semaines s’étaient écoulées.
Ils ne retrouvèrent rien. Un formidable éboulement – un glissement de terrains – avait changé la configuration de la vallée et englouti les cendres des cabanes, les corps des nègres et de Millovanyi. Sans doute celui-ci avait-il pris ses dispositions pour que tout fût anéanti, s’il venait à mourir.
Les insectes monstrueux avaient disparu.
« Les monstres, dit Grismond, lorsqu’on fut sûr que les recherches demeureraient infructueuses, les monstres ne peuvent en général pas procréer, se perpétuer. Ces géants sont morts sans postérité.
– Mais leurs cadavres ?
– Avez-vous souvent rencontré des cadavres d’insectes ? D’autres les ont dévorés ; puis, quand les nettoyeurs ont senti approcher l’instant de leur fin, ils se sont cachés à leur tour. La vie des insectes est éphémère. Et ceux-ci vivaient à un rythme accéléré…
– Quelle cruauté chez eux, redit Kergy. Quelles armes pour tuer, et quelle science de la mort !
– Il se passe à chaque seconde des milliards de drames terrifiants, dit l’entomologiste. Ils sont si petits que vous les négligez. Cette fois, ils étaient à votre taille.
– Au-dessus de ma taille, » murmura le détective.
FIN
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(H. Darblin, in Sciences et Voyages, revue hebdomadaire illustrée, dixième année, n° 485, jeudi 13 décembre 1928)
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☞ Cette nouvelle, somptueusement illustrée par René Pellos, a fait l’objet d’une republication sous le titre : « Face à face avec les monstres, » en mai et juin 1937 dans Jeunesse-Magazine.
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FACE À FACE AVEC LES MONSTRES
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(Henri Darblin, illustré par René Pellos, in Jeunesse-Magazine, aventures, aviation, première année, n° 26, dimanche 27 juin 1937)







