Le paquebot Troyou-Prince avait déjà, d’un coup de sirène, donné le signal du départ. Appuyé au bastingage du navire, je contemplais l’admirable panorama de New-York, heureux de m’en retourner enfin en Italie, lorsque je fus distrait par le bruit d’une voiture arrivant à grand train et qui s’arrêta à l’appontement de l’embarcadère.

Un monsieur plutôt maigre, vêtu avec une certaine distinction, sans barbe ni moustaches, et d’une physionomie si sombre qu’au premier abord il me fit l’impression d’un homme tourmenté de graves chagrins et vieilli avant l’âge, en descendit.

En un clin d’œil, les commissionnaires s’emparèrent de ses valises pour les porter à bord et je fus étonné de le voir en rudoyer un qui avait tenté de prendre dans la voiture une élégante sacoche de cuir, contenant certainement un appareil photographique. Portant lui-même l’objet avec le plus grand soin, ce voyageur gagna sa cabine.

Vers la nuit, nous levâmes l’ancre, et nous ne distinguions plus que les lointaines lueurs de la grande cité, reflétées sur l’écran du ciel, lorsque la cloche du bord invita les passagers à se mettre à table. Je pris la première place venue et, peu d’instants après, j’aperçus, assis à côté de moi, le passager arrivé au dernier moment. Il mangeait silencieusement, promenant de temps à autre dans la salle un regard timide, comme s’il eût cherché un ennemi caché.

« Pour quelle raison, pensai-je, a-t-il l’air si inquiet ? »

Le dîner fini, nous échangeâmes quelques mots. Il répondit assez aimablement, mais non sans laisser percer une certaine défiance.

Lorsqu’il me quitta pour aller se coucher, déclarant qu’il ne se trouvait pas très bien, notre connaissance avait fait du chemin et l’échange de nos cartes m’avait appris son nom et sa profession : John Kuklin, astronome électricien.

Trois jours s’étaient écoulés depuis notre départ, durant lesquels, le malaise de Kuklin empirant, il fut terrassé par la fièvre, obligé de garder le lit. Le médecin diagnostiqua une indisposition grave, mais, vers le soir, la fièvre augmentant toujours, un irrésistible sentiment de pitié me poussa à lui offrir de passer la nuit dans sa cabine afin de lui prêter assistance en cas de besoin. Il accepta et, en effet, après le dîner, il me fit appeler auprès de lui. Il ne tarda pas à s’endormir et je me plongeai dans la lecture d’un roman que j’avais apporté. Minuit avait sonné quand j’achevai mon livre. Cherchant à chasser le sommeil qui alourdissait mes paupières, j’examinais d’un regard distrait les divers objets qui garnissaient la cabine, lorsque mes yeux tombèrent par hasard sur la sacoche de cuir que j’avais remarquée, le soir de l’embarquement. Sans hésiter, je la pris en main et l’ouvris, persuadé qu’elle ne contenait qu’un simple appareil photographique ; je m’étais trompé. C’était une élégante cassette de bois brillant, dont une face présentait un petit orifice sur lequel se trouvaient disposés, à égale distance l’un de l’autre, quatre petits boutons fixes, pour le jeu d’un obturateur. Sur la face opposée se trouvait un autre orifice, entouré d’un réflecteur et surmonté d’un seul bouton.

Tandis que je retournais l’objet, cherchant l’ouverture, Kuklin s’éveilla en sursaut et, d’un bond, fut hors de son lit. Me saisissant brutalement à la gorge et l’autre poing levé, menaçant, il me dit d’une voix rauque :

« Enfin, je te tiens, canaille ! tu m’as donc suivi ici, dis ? dis ? Tu as donc essayé de me poursuivre jusqu’en Europe ? Cette fois, tu ne m’échapperas pas ! Tu voulais ma mort pour me dérober le secret de ma découverte, n’est-il pas vrai ? Voleur ! Je pourrais te tuer, mais je ne veux point répandre ton sang. Va te jeter à la mer, disparais pour ne pas m’obliger à me faire justice moi-même ! »

En disant ces mots, il me poussa brutalement dehors.
 
 

 

Il referma la porte, me laissant abasourdi de stupeur.

Des frissons glacés me secouaient et des gouttes de sueur froide perlaient sur mon front. À dire vrai, j’avais peur.

Remis de mon épouvante, je regagnai ma cabine, j’avalai deux petits verres de cognac et me couchai, pensant d’abord que Kuklin avait agi dans un accès de délire causé par la fièvre. Cependant, en y réfléchissant, son étrange façon de parler m’intriguait ; j’y devinai autre chose qu’une surexcitation anormale. La mystérieuse sacoche revint à ma pensée et une vive curiosité de savoir en quoi consistait la découverte de Kuklin s’empara de moi. Le hasard vint à mon aide.

Huit jours après, Kuklin était complètement rétabli et, sur son invitation, je me rendis dans sa cabine. Il me montrait plusieurs livres scientifiques tout à fait nouveaux pour moi, lorsqu’en feuilletant l’un d’eux, je tombai sur un opuscule manuscrit portant ce titre étrange : La Kuklinlux. Mais à peine s’en fut-il aperçu qu’il tenta de m’enlever les feuilles des mains, tandis que ses joues se coloraient d’une vive rougeur.

Je le priai de me les laisser lire ; il m’assura qu’il m’expliquerait mieux la chose de vive voix, et voulut tout d’abord que je lui promisse le plus grand secret sur ce qu’il allait dire.

« Avant de vous expliquer ce que c’est que « la Kuklinlux, » dit-il, il faut que vous sachiez que j’ai toujours abhorré l’obscurité et me suis souvent torturé l’esprit à chercher les raisons de la nécessité de la nuit.

Je n’ai jamais réussi à les trouver. Pourquoi ne serait-il pas possible de posséder sans interruption la belle lumière du jour ? Le ciel a créé le soleil pour nous éclairer la moitié de la journée, mais il a laissé à l’homme le soin de pourvoir à l’éclairage de l’autre moitié. Jusqu’à l’heure actuelle, nous n’avons pu réussir qu’à obtenir une lumière pour ainsi dire fausse, artificielle. Je suis le premier, je crois, qui ai conçu l’idée de conserver la lumière naturelle afin qu’elle pût servir aussi pendant la nuit. J’ai fait et refait des centaines d’expériences. Les désillusions furent d’abord nombreuses ; mais, finalement, l’année dernière, après quinze années d’études, j’ai réussi à fabriquer un appareil qui réalise parfaitement mon idéal. Et le voici. »

En disant ces mots, il tira de la sacoche de cuir la petite cassette en bois que j’avais déjà vue.

« Ceci, continua-t-il, est la « Kuklinlux, » ou pour mieux dire, la « lumière de Kuklin. » La façon de s’en servir est très simple et un enfant pourrait en faire usage. Il suffit d’exposer l’appareil au soleil ou à la lumière naturelle du jour, en ayant soin de presser, au préalable, le petit bouton qui sert à ouvrir l’orifice récepteur, lequel, comme vous le voyez, est entouré d’un réflecteur. La lumière pénètre dans la cassette et y est recueillie au moyen d’un système spécial. Le soir venu, on ferme l’orifice en pressant ce second bouton, et on débouche le second orifice, placé sur la face opposée : la lumière naturelle brille immédiatement. Ces quatre boutons servent à en régler la sortie. En pressant le premier, on a un soleil splendide ; avec le second, on obtient une clarté régulière, ni trop forte ni trop faible ; le jeu du troisième donne la pénombre proprement dite, et le quatrième sert à faire l’obscurité complète. »

En achevant ces mots, il éteignit les lampes électriques, et, pressant le second bouton, il inonda la pièce d’une très belle lumière. Je demeurai ébloui : c’était la lueur vive du matin, la clarté blanche de l’aurore. Puis vint le soleil, ensuite la pénombre. J’étais tellement émerveillé que je ne trouvais pas de paroles pour exprimer mon admiration.

« Mais de quelle façon conservez-vous la lumière ? demandai-je.

– Au moyen d’un appareil spécial, relativement simple, me répondit-il d’un ton bourru, mais sur lequel, pour des raisons faciles à comprendre, il me faut garder le secret. »
 
 

 

Je ne jugeai pas convenable d’insister. Il posa dans un coin l’appareil, qui continuait à donner l’illusion du plein jour, et il poursuivit :

« Je ne vous parlerai pas de l’utilité d’une pareille découverte ; il vous est facile de l’imaginer. Notez bien que cet appareil n’est qu’un petit modèle, et qu’on le peut construire de plus grandes dimensions. Le fonctionnement n’est pas coûteux. Il suffit d’un homme pour ouvrir et fermer les orifices aux moments convenables. De là à éclairer toute la Terre, il n’y a qu’un pas. Il suffira de placer les « Kuklinlux » à une certaine distance les uns des autres, de façon que les rayons émanant d’un appareil puissent rejoindre ceux de l’appareil voisin. Les « Kuklinlux » remplaceront les phares électriques et tous les navires en seront munis. Vous semble-t-il que ma découverte ait une certaine importance ?

– Comment donc ! c’est une invention merveilleuse ! Mais excusez ma curiosité : combien de temps peut durer la provision de lumière que vous emmagasinez ?

– Cela dépend de la consommation. Ce « Kuklinlux » peut éclairer pendant quarante-huit heures, avec la lumière que vous voyez ; si vous vouliez toujours le soleil, vous ne l’auriez qu’environ vingt-quatre heures ; et au contraire, en vous contentant de la pénombre, elle durerait soixante heures. »

Tout en complimentant l’inventeur de sa merveilleuse découverte, je ne lui cachai pas combien j’étais étonné qu’il ne l’eût pas fait connaître d’abord à son pays.

« Je quitte l’Amérique, dit-il avec tristesse, fatigué des déboires éprouvés. Triste métier que celui d’inventeur ! Un infâme individu cherche, par tous les moyens, à m’arracher le secret de ma découverte. Il m’a offert une somme fabuleuse ; mais je tiens plus à la gloire qu’à l’argent et j’ai refusé ses propositions. Il se venge en clamant partout que je suis fou. Voilà pourquoi je me rends en Europe. De là, j’espère faire parvenir à mes concitoyens la preuve que Kuklin possède toute sa raison. Je n’ai qu’une seule crainte, celle que mon persécuteur ne me rejoigne. J’ai une si grande frayeur de le voir sur mes talons qu’une de ces nuits j’ai rêvé qu’il était entré dans ma cabine et qu’il tentait de me dérober mon appareil.

– Je le sais, je le sais ! fis-je.

– Comment le savez-vous ? »

Je lui rappelai la violence dont j’avais été victime la nuit où je l’avais assisté dans sa maladie. Il s’excusa et nous finîmes par en rire ensemble.

La belle lumière de « Kuklin » nous avait fait oublier que la nuit était déjà avancée. Nous nous quittâmes, non sans qu’il m’eût recommandé de nouveau le plus grand secret. De retour dans ma cabine, je me couchai, mais il me fut impossible, malgré l’heure avancée, de trouver le sommeil. La « Kuklinlux » m’avait mis le diable au corps, et lorsque tous les avantages de cet appareil m’eurent repassé dans la tête, je conclus que les vieilles habitudes allaient être bouleversées et qu’une ère nouvelle allait commencer pour le monde.

Le soir du douzième jour de notre traversée, nous devions franchir le détroit de Gibraltar. Après une superbe journée de soleil, un épais brouillard nous enveloppa complètement et nous empêcha de découvrir les feux qui signalent l’entrée du canal. Cette situation jeta dans l’inquiétude le commandant, et plus encore les passagers. Ce soir-là, naturellement, ma conversation avec Kuklin roula sur le brouillard.

« À propos, lui dis-je, les rayons solaires conservés dans la « Kuklinlux » sont-ils capables de dissiper le brouillard ?

– Je n’en ai jamais fait l’expérience, me répondit-il, mais je crois que oui ; car ils possèdent le même pouvoir calorique que ceux que nous recevons directement du soleil. »

Je lui représentai alors l’immense service qu’il rendrait à tous ceux qui se trouvaient à bord, ainsi que le triomphe qu’il obtiendrait par la démonstration pratique de son invention ; et je le décidai à tenter l’épreuve.

Nous résolûmes de nous rendre sur le gaillard d’avant, la position la plus favorable pour permettre au « Kuklinlux » de lancer les rayons solaires dans toutes les directions.

Il était près de minuit. Un grand silence régnait à bord ; on n’entendait que la sourde rumeur des machines. Nous sortîmes de la cabine en marchant sur la pointe des pieds, pour n’éveiller l’attention de personne, et nous montâmes sur le pont.

L’obscurité était telle qu’on ne pouvait distinguer un objet placé à deux ou trois pas de distance. Lentement, lentement, nous nous dirigeâmes vers la proue. Arrivés là, il ne fut pas facile de trouver un endroit convenable pour y disposer l’appareil, car toute la place était encombrée par des agrès.
 
 

 

Finalement, Kuklin se décida à le placer sur le parapet, où rien, absolument rien, ne pouvait empêcher les rayons solaires de s’élancer dans l’espace avec toute leur force.

L’appareil mis en position, Kuklin pressa le premier bouton. Aussitôt, comme par enchantement, l’immense chaos qui nous enveloppait se convertit en de lumineux nuages d’or. Des voix s’élevèrent aussitôt de diverses parties du navire, et, au bout de quelques secondes, tandis que Kuklin, la figure éclairée d’un modeste sourire de joie, scrutait l’espace, des hommes de l’équipage vinrent à nous en courant. L’un d’eux, dans sa précipitation, buta si malheureusement contre un câble qu’il tomba sur le dos de Kuklin. Celui-ci chancela à son tour : l’appareil lui échappa des mains, glissa et tomba à la mer. Nous fûmes replongés aussitôt dans l’obscurité la plus complète et nous entendîmes le bruit d’un corps qui tombait à l’eau, en m’éclaboussant le visage de quelques embruns.
 
 

 

C’était le dernier adieu de Kuklin s’élançant à la recherche de son appareil, sans se soucier du danger qu’il affrontait.

Le premier moment de stupeur passée, nous tentâmes de sauver le malheureux, mais il était trop tard.

C’est ainsi que fut perdue – peut-être à tout jamais – une découverte merveilleuse, qui était à la veille de révolutionner le monde et de procurer à son auteur richesses, honneurs et gloire.
 
 

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(« Gattardo Petyer, » in Mon Dimanche, revue populaire illustrée, deuxième année, n° 13, dimanche 1er mars 1903. L’attribution de ce conte à « Gattardo Petyer » et sa prétendue traduction de l’italien sont purement fantaisistes et relèvent de la simple mystification)