Voici une notation curieuse des réflexes et pensées qui assaillent un homme plongé dans le sommeil hypnotique et des aventures étranges dont il est, au choix, la victime ou le héros, mais dont il se tire à grand-peine.
 

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Les voies de Dieu sont impénétrables. J’ai souvent médité cette parole de l’Évangile. Pourquoi, en effet, ai-je été choisi par le destin, moi, homme paisible et de mœurs sédentaires, pour être le héros de cette aventure que je me propose de raconter ? J’avoue n’avoir pas encore résolu la question.

Pour la clarté de mon récit, il me faut remonter au temps où j’habitais un coin de province, dans le Nord. Je menais là une existence assez morne, exempte de toute occupation sérieuse. Mon seul plaisir était de me promener à grandes enjambées – la marche favorise l’éclosion de mes idées – sur la promenade des remparts, en roulant dans mon cerveau des projets voués à la stérilité par leur ambition même. J’envisageais froidement, par exemple, la résolution du problème de la quadrature du cercle, ou bien la recherche des preuves de l’existence de Dieu, ou bien encore un drame immense dans lequel j’eusse été le principal protagoniste.

Aujourd’hui, lorsqu’il m’arrive de réfléchir à tout ce temps perdu, à ces cocasses rêveries qui ne faisaient que me morfondre, je me prends en pitié. Mais la paresse m’avait alors chargé de ses lourdes chaînes.

Des circonstances indépendantes de ma volonté vinrent me déterminer à quitter ma retraite. Un jour, en rentrant de ma promenade habituelle, je trouvai ma maison en flammes. Mon domestique, pauvre être un peu simple et borné, avait mis le feu dans sa chambre en renversant une lampe à essence. L’incendie, en un clin d’œil, s’était communiqué à toute l’habitation. Le malheureux serviteur fut la première victime de sa maladresse : il périt carbonisé.

C’est à la suite de cet événement, bien fait pour abattre le moral d’un homme déjà débilité par une molle existence, que je décidai de changer d’air. Je pris le tram pour Paris et débarquai avec un très mince bagage. Pour toute fortune, je possédais une liasse de titres que j’avais pu arracher à l’incendie.

Les événements, par la suite, allaient s’enchaîner rapidement. Je fis bientôt la connaissance d’un certain Bardou, un aigrefin qui s’intitulait pompeusement homme d’affaires. Non content de me voler de la façon la plus indigne en m’achetant à vil prix tous mes titres, ce personnage me proposa, comme une excellente “affaire,” de m’associer avec Urm.

« Urm, me dit-il, est un de mes clients, qui recherche une collaboration jeune, intelligente et entreprenante pour une entreprise qu’il tient secrète. »
 

*

 

Séduit, je ne sais pourquoi, par cette offre, je demandai vivement l’adresse de cet homme à la recherche d’un phénix comme associé.

Urm habitait, en banlieue, un pavillon de deux étages, construit en briques et entouré d’un jardin bien clos, complètement envahi par les mauvaises herbes. Quand je me présentai chez lui, il était en train d’examiner une maigre vigne en espalier. C’était un drôle de bonhomme, mal bâti, avec une tendance accentuée à l’obésité et des membres grêles ; vu sous un certain angle, son maigre et osseux visage pouvait paraître vulgaire.

Son accoutrement, du plus curieux effet, se composait d’une redingote recouvrant un veston gris en épais drap anglais et une culotte de coutil beige ; ses jambes fines et nerveuses étaient entourées de bandes molletières marron. Tel quel, le personnage était tout simplement grotesque ; de toute évidence, le souci de l’esthétique ne l’atteignait point.

Lorsque ma présence lui fut révélée, il s’avança vers moi, la main tendue.

« Vous êtes certainement l’envoyé de M. Bardou, me dit-il d’une voix bizarrement plaintive. Je n’attends personne d’autre. Je vis seul. »

Sur ce, il m’introduisit dans son home, en me prodiguant toutes sortes d’amabilités.

Un simple coup d’œil me permit, dès l’abord, de constater que le pavillon était meublé à la diable, sans aucun goût ; tout y exhalait le vieux garçon. De la pièce qui servait de salon, nous passâmes dans un bureau, encombré de paperasses, et dont une bibliothèque, quelques fauteuils et menus meubles constituaient l’ameublement. Sur le plancher, des machines bizarres, faites de gros tubes de cuivre, de plateaux de verre, de fils électriques, gisaient, éparses. Il me souvenait d’avoir vu pareil attirail, au temps où j’étudiais la physique.

Urm, sans doute, lut dans mes yeux mon étonnement.

« Ces instruments, me confia-t-il, servent à mes expériences. »

Il me pria de m’asseoir. Comme le silence qui suivit se prolongeait, créant entre nous une certaine gêne :

« Vous m’obligeriez, monsieur, coupai-je, en me mettant au courant de vos projets.

– Mes projets ? Heu ! heu ! je n’en ai guère, à la vérité, de bien arrêtés. J’avais l’intention de mettre sur pied une idée qui… que… »

J’eus l’impression que cet homme bredouillait ; mais, soudain, la scène changea. Urm, d’abord, parla à mi-voix. On eût dit qu’il récitait un monologue. Puis, graduellement, sa voix s’amplifia, et je vis à un moment donné mon interlocuteur, debout derrière son bureau, l’air impérieux, parlant sur un ton élevé et déchaînant une série de phrases avec une volubilité incroyable, s’arrêtant juste pour reprendre haleine. Ses yeux dardaient sur moi un faisceau insupportable, dont la fixité, sans cesse accrue, énervait singulièrement mes prunelles. Les sons qu’articulait ce mystérieux personnage, pénétraient mon entendement comme de l’acier en fusion coulant d’un creuset implacable. Je discernai qu’Urm s’occupait de sciences occultes. Longtemps sur ce sujet, il parla, avec une véritable compétence, me sembla-t-il.

Il est à peine besoin de dire que la plupart de ses paroles n’eurent pour moi aucun sens. Je garde, cependant, le souvenir précis qu’il me déclara solennellement que les phénomènes métapsychiques étaient appelés à révolutionner tout ce que nous savions de la physiologie humaine. Il m’incita à lire les ouvrages d’un biologiste distingué qui avait réussi à lever un coin du voile en démontrant qu’un grand nombre de phénomènes vitaux n’étaient pas susceptibles d’une explication mécanique.

Ne comprenant pas grand-chose à ces savants développements, je me bornais à acquiescer d’un signe de tête, plutôt pour marquer mon attention.

Mon incompréhension, cependant, devenait totale, lorsque mon interlocuteur usait, par exemple, de formules compliquées : preuves embryologiques, cellules de segmentation, système marmonique équipotentiel, etc.

Après avoir ainsi dressé devant moi le catalogue des connaissances modernes sur le “spiritisme” et l’hypnotisme, Urm passa au dépouillement de ses théories personnelles et de ses propres découvertes. Il venait, en dernier lieu, paraît-il, de décupler la puissance hypnotique inhérente à chaque individu par le jeu de l’électricité.

Soudain, épuisé par ce long discours, Urm s’arrêta. Sur son front, qu’élargissait une énorme calvitie, roulaient de grosses gouttes de sueur.

Après une pause assez longue, l’étrange personnage se remit à psalmodier sur le même ton plaintif qui m’avait frappé dès l’abord. Ce fut pour m’expliquer ce qu’il attendait de moi.

Sa prière, il me l’adressa timidement, en y mettant des formes.

« Voyez-vous, me dit-il, je serais bien heureux de rencontrer enfin un homme intelligent… qui voulût bien me servir… comment dirais-je ?… »

Il hésita quelques secondes, puis lâcha le grand mot :

« … de médium. Je suis riche, très riche. Cet homme, cet ami, n’aurait pas à le regretter.

– Cependant, répliquai-je, il existe des médiums professionnels, qui, sans doute, ne demanderaient pas mieux que de vous prêter leur concours. »

Urm se récria.

« Non, non ! pas de ces gens-là, surtout. Je veux quelqu’un, au contraire, qui ne se soit jamais occupé d’occultisme, comme vous, par exemple. »

L’offre, bien que déguisée, me touchait directement.

Ici, je demande que l’on veuille bien se rappeler tous mes avatars. Je possédais peu d’argent et n’avais aucune aptitude spéciale pour en gagner. Je ne devais compter que sur le seul hasard pour me tirer d’affaire. J’acceptai donc, après quelques hésitations, l’étonnante proposition d’Urm.
 

*

 

Depuis deux jours, je vivais dans la compagnie d’Urm, qui m’avait affecté une chambre dans son pavillon, au deuxième étage. Urm et moi, nous étions livrés, jusque-là, à de menus travaux sans grande importance. Mais, la nuit du troisième jour, mon compagnon m’annonça que nous allions travailler véritablement.

Secoué d’une hâte fébrile, il installa une des machines électriques du salon. Cette machine ressemblait fort à l’appareil employé couramment par les médecins pour électriser leurs malades ; elle était munie de deux bracelets, reliés chacun par une chaîne à un tube de cuivre. Urm m’expliqua son fonctionnement, assez simple. Il suffisait de tourner une manivelle. L’hypnotiseur se glissait les bracelets aux poignets ; lorsque la machine fonctionnait, un courant électrique d’une certaine intensité devait le traverser et décupler sa puissance hypnotique.

Toutefois, mon compagnon ne comptait pas seulement sur ce résultat ; il croyait également être en mesure de supprimer avec son appareil l’état de transe chez le sujet, c’est-à-dire hypnotiser ce dernier sans lui ôter la conscience de ses actes. Toutes ces conjectures devaient, par la suite, se trouver vérifiées.

Lorsque tout fut prêt à son gré, Urm me fit asseoir dans un fauteuil, en face de l’appareil. La pendule, à ce moment, marquait deux heures. Le salon était faiblement éclairé.

« Je vais, ordonna mon hôte, vous suggérer de voir les choses grossies trois fois. »

On pourra s’étonner que je n’aie pas cru devoir à ce moment élever la moindre objection. Il faut dire qu’en dépit de l’assurance témoignée par l’opérateur, je demeurais assez sceptique sur le succès de son expérience.

Le fonctionnement de la machine à part, la séance se passa suivant le rite habituel des exhibitions hypnotiques. Urm me fixa intensément ; aux plis de son front, je discernai ses efforts pour tendre sa volonté. Puis, s’étant fixé les bracelets aux poignets, il fit tourner la manivelle de l’appareil, d’abord d’un mouvement lent, puis en accélérant.

Je n’aurais jamais imaginé qu’un homme de charpente aussi débile pût mouvoir une manivelle à une vitesse pareille.

Je voulus crier : « Vous allez la casser ! » Mais je ne réussis qu’à bégayer : « Vous allez la… la… ca… ca… casser ! »

Dans ma gorge, les mots s’étranglaient. Un malaise bizarre s’emparait de moi. Toutes choses devant moi perdaient leur équilibre ; je sentais par-dessus tout qu’elles augmentaient de volume. La personne même d’Urm n’échappait pas à l’étendue de l’illusion. Je voyais Urm s’étirer en tous sens ; rapidement, sa tête avait atteint la grosseur d’une courge moyenne ; ses jambes, qu’enserraient les fameuses bandes molletières marron, se gonflaient, telles des pneumatiques monstrueux. Et, tout à coup, la transe se stabilisa. Je restai, pour mieux dire, sous l’influence absolue de la suggestion d’Urm. Tous les sursauts de ma logique s’étaient apaisés ; ma résistance intime avait cessé de bouillonner. Je n’étais certainement plus le maître de mes sensations, et, positivement, je voyais les choses grossies trois fois. Une peur, une peur effrayante m’envahit. Il me sembla que, dans mon épine, la mœlle s’était glacée ; dans un spasme atroce, ma bouche se fendit comme sous l’impulsion d’un forceps, et mon dentier roula à terre.

Mon salut ne m’apparut plus alors que dans la fuite. Je bondis vers l’entrée du salon ; comme un fou, je franchis le vestibule, poussai la porte de la cour, celle de l’entrée de la villa, et, de toute la vitesse dont mes jambes étaient capables, me mis à courir le long des rues désertes. Longtemps je courus ainsi. À bout de forces, je me laissai choir enfin sur la terre glacée. Où étais-je ? Il m’eût été impossible de le dire. En face, la vue m’était masquée par des sortes de monticules bleus et rouges. On eût dit, à la vérité, des tas énormes de carottes et de choux. Et, au milieu de ce gigantesque potager, circulaient des êtres de cauchemar, atteints, me semblait-il, d’hydropisie. Alors qu’il passait tout près de moi, l’un d’eux fit cette réflexion bizarre :

« Tiens ! voilà encore un fêtard qui cuve le champagne ! »

Je restai là longtemps, suffoquant et pantois.

Par quelle obscure gymnastique les fictions de Wells arrivèrent-elles de ma mémoire subconsciente à ma sensibilité du moment ? Je ne saurais évidemment le définir. Toujours est-il qu’il me semblait avoir été transporté dans la planète Mars. Je déduisis même aussitôt, avec une satisfaction comique, que, franchement, les habitants de la Terre se donnaient beaucoup de mal pour analyser, à l’aide de lorgnettes, ce qu’il m’était donné de contempler à la minute présente et de toucher pour ainsi dire.

Mais soudain, derrière moi, s’éleva le bruit d’une galopade d’enfer. Je me retournai et reconnus Urm, un Urm échevelé, hydropique, cyclopéen.

« Fou ! hurlait-il, vous êtes fou ! Je ne sais vraiment comment je suis parvenu à vous rejoindre ! »

Il m’aida à me relever et m’entraîna dans un lieu obscur.

« Dites-moi où je suis, implorai-je.

– Mais, mon ami, vous êtes aux Halles.

– Aux Halles ?

– Évidemment. Il est trois heures du matin, et ne voyez-vous pas les maraîchers qui, déjà, ont déballé leurs légumes sur le carreau accoutumé ? »
 

*

 

Dans un jet subit, la mémoire me revint, avec le sens aigu de la réalité.

« C’en est assez ! m’écriai-je, en secouant Urm par les pans de son habit. Trêve de plaisanteries !

– Allons ! Ne vous fâchez pas. Restez ici un moment, juste le temps de vous remettre. Nous allons examiner la situation.

– La situation ? Eh bien ! elle est fraîche ! Vous avez fait là quelque chose de joli ! »

Un haussement d’épaules répondit à mes doléances. Urm n’avait pas assez de mépris pour l’inaptitude de mon intellect à saisir les merveilles de l’occultisme.

J’admettais encore cette différence de points de vue ; mais, après tout, étais-je donc l’esclave de cet homme ? Et pourquoi m’avait-il choisi comme “sujet” ?

Par une indiscernable association d’idées, l’image d’une pauvre petite bête sacrifiée, le cobaye, éveilla en moi les pires craintes. Ne risquais-je point ma vie dans cette expérience ? Cet état de “transe” à demi consciente n’agissait-il pas de façon funeste sur mon organisme ?

« Vous voulez me tuer ? soufflai-je, avec une rage mal contenue, à celui qui me semblait mon bourreau.

– Fou ! répliqua une fois encore l’hypnotiseur. Que risquez-vous ? Une simple fatigue pour votre céphalo-rachidien. »

Cette plaisanterie, digne d’un carabin, ne fit que raviver ma colère. Mais, décidément, Urm ne semblait pas disposé à se quereller.

« Allons, conclut-il, regagnons vite le pavillon ! »

Nous nous frayâmes un chemin tant bien que mal à travers les légumes dégouttant de rosée. La marche m’était singulièrement pénible, à cause des obstacles que je croyais rencontrer à chaque pas. Un simple caillou me faisait lever gauchement le pied, comme s’il m’avait fallu franchir un tas de cailloux. Pour certains objets, la traduction mentale restait à peu près vraisemblable : un poireau, même grossi trois fois, restait un poireau. Un cheval, au contraire, perdait déjà son apparence de familier quadrupède et prenait des proportions de monstre apocalyptique. Au souvenir d’anciennes lectures et de visites au Muséum, je reconnaissais en lui un mammouth ou quelque autre bête fabuleuse des temps préhistoriques. Les traits des visages humains étaient, eux aussi, démesurément hypertrophiés, et, dans leur grossière contexture, je lisais avec épouvante une paraphrase inquiétante des instincts mauvais qui s’impriment, dit-on, jusqu’en la surface de notre épiderme.

On devinera aisément les impressions sinistres auxquelles j’étais en proie, tandis que je marchais à la suite de mon démon. Bientôt, à une sorte de petite place, Urm, brusquement, obliqua sur la gauche. Nous pénétrâmes dans le pavillon de la boucherie. Des moitiés de bœufs étaient suspendues par de puissants crochets à des barres transversales. Armés de couteaux et de scies, les bouchers taillaient et sciaient à même cette viande, dont ils jetaient des morceaux formidables sur des toiles étendues à terre. À ces manœuvres banales, le plus vulgaire cardiaque pourrait assister sans accident. Dans l’état anormal où je me trouvais, la vue de cette besogne de boucherie me semblait insupportable ; les pensées les plus horribles se bousculaient tumultueusement dans ma pauvre cervelle, et mes nerfs étaient mis à une trop rude épreuve pour supporter plus longtemps pareil supplice sensoriel.

Heureusement, à cet instant tragique, se produisit l’incident qui allait précipiter ma délivrance.

Un quartier de viande, rangé provisoirement sur le sol, fut, par mégarde, touché par le talon de Urm.

« Hé ! là-bas, espèce de butor ! tu n es donc pas capable d’y voir clair, à cette heure ? »

C’était le commis boucher qui invectivait mon compagnon. Doué d’un naturel grincheux, Urm riposta tout aussitôt. En un clin d’œil, la discussion prit l’ampleur d’une lutte sans merci. Formant le cercle autour des deux antagonistes, les compagnons bouchers suivaient les péripéties de la bagarre.

Un cri s’éleva, un cri de boucher à l’abattoir, immonde, inexorable : « Tue-le ! »

La masse était tombée. Assommé, sanglant déjà, Urm avait roulé à terre. Sur sa maigre charpente, surprise et vaincue, les chevillards avaient bondi, formant les articulations d’une carapace horrible qui allait la broyer. Par les interstices, les jambes de mon associé battaient l’air en saccades désespérées.

Mais, par je ne sais quel miracle, Urm parvint à se dégager.

« Filons ! me cria-t-il, cela pourrait devenir mauvais ! »

En effet, les gars de boucherie, abasourdis tout d’abord, s’étaient ressaisis. Armés de couteaux, ils se lancèrent à nos trousses. Probablement, ils nous eussent rejoints et congrûment écharpés cette fois, sans la présence d’esprit de mon compagnon.

« À Saint-Eustache ! À Saint-Eustache ! » rugit Urm.

Je ne perçus pas le sens de ces paroles du premier coup ; ce ne fut qu’au bout de plusieurs secondes que je devinai qu’il comptait se servir de l’église Saint-Eustache, l’église des Halles, comme d’un refuge.

La chance nous favorisa. Nous parvînmes à nous glisser dans l’immense sanctuaire à l’insu de nos poursuivants. Le sacristain ayant oublié de fermer à clef les portes d’accès aux tours, nous grimpâmes jusqu’à la terrasse la plus élevée du bâtiment. Là, nous nous sentîmes en parfaite sécurité et respirâmes tout notre saoul.

Pour moi, cependant, la situation était critique. Un mal de tête horrible me faisait défaillir à chaque instant. Urm était préoccupé. Je le voyais jeter de temps à autre un regard sur moi à la dérobée et détourner le front, comme un coupable.

Cette course, d’ailleurs, l’avait épuisé et seul son ressort magnétique étonnant devait le soutenir.

« Je suis un criminel, avouait-il, un criminel de droit commun. Jamais je n’aurais dû vous entraîner dans cette aventure !

– Ne pourriez-vous, au moins, proposai-je, me délivrer de votre maudite suggestion ?

– Il faudrait la machine électrique.

– Retournons alors tout de suite au pavillon !

– Évidemment, c’est ce qu’il y aurait de mieux à faire. Malheureusement…

– Malheureusement ?

– Je n’en suis pas capable, du moins pour le moment. »

Il n’était que trop patent que toute mobilité nous était, pour l’instant, interdite. Ma tête était de plus en plus douloureuse, et je songeai que mon céphalo-rachidien devait être en piteux état.

« Je suis vraiment un criminel, » répéta Urm.
 

*

 

De grosses larmes inondaient ses joues. Soudain, je le vis se lever. Un pressentiment m’avertit qu’il venait de prendre une détermination tragique.

Il fit quelques pas en long et en large. Je l’entendis qui marmonnait :

« Tant pis ! »
 
 

 

Ce furent ses dernières paroles. Avant que j’aie pu m’y opposer, il grimpa sur le parapet. Pendant quelques secondes, je discernai sa silhouette, qui se profilait dans le ciel ; puis ses pieds quittèrent la blanche pierre.

Je fermai les yeux d’effroi. Stupeur ! Lorsque je les rouvris, j’étais dans mon état normal. Ainsi que je l’ai appris plus tard et pour des raisons qu’il serait trop long d’expliquer, ma délivrance avait coïncidé exactement avec la mort de Urm. Je courus au parapet et me penchai au-dessus du vide. J’aperçus sur le sol une petite tache noirâtre. C’était le corps de Urm, le tout petit corps de l’hypnotiseur, autour duquel se pressait la foule, avide de contempler un cadavre.

Ainsi finit mon extraordinaire aventure.

Je dois dire que je ne fus pas le moins du monde inquiété par le trépas de mon associé, dont nul, d’ailleurs, ne soupçonna la cause. On attribua son suicide à la neurasthénie.

Mais, quelque temps après, j’appris que Urm m’avait institué son légataire universel. Aussitôt en possession de cet héritage inattendu, je suis allé m’installer à la campagne, où je mène la vie pour laquelle j’étais fait.

Afin de chasser mes idées noires, j’ai choisi une maison bien exposée au soleil ; des glycines de Chine courent le long des fenêtres et embaument le voisinage. Fréquemment, des amis me rendent visite ; il nous arrive de faire tourner des tables, et, s’ils plaisantent volontiers le spiritisme, j’ai à peine besoin de dire que, me sachant plus fort qu’eux tous, je recueille leurs sarcasmes avec l’ironique indulgence qui convient.

Dans le silence de mon cabinet, je “travaille” inlassablement au déchiffrage de la grande énigme, et, tout en poursuivant les travaux du regretté Urm, je pense arriver, un prochain jour, à clouer d’étonnement mes stupides contemporains.
 
 

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(Marcel Petit, « Les Contes d’action, » in Dimanche-Illustré, quatrième année, n° 163, dimanche 11 avril 1926)