À Henri Mondor.

 
 

L’intelligence, comme une vague fluorescence, éclaira la matière qui devint cérébrale. Avec la pensée, le premier homme s’éveilla. Il se mit debout et la station droite lui permit de lever aisément la tête. Il y eut des pâtres en Chaldée qui examinèrent la nuit. D’autres vagues fluorescences apparurent sur la voûte ténébreuse. Les yeux s’affinant les décomposèrent en points lumineux.

On construisit des télescopes, des spectroscopes ; on établit des catalogues. Des observatoires à Greenwich, à Nice, sur le mont Wilson, sur le mont Palomar, creusèrent toujours plus profondément le vide et Messier, Proctor, Argelander recensèrent exactement le peuple des étoiles.

On put alors accepter une grandiose conception de l’Univers et conclure que c’était l’Œuvre d’un Créateur sublime qui construisait un peu selon la manière des hommes, dans l’immense évidemment, mais un peu selon leur manière.

Cela plut beaucoup. Le sentiment religieux s’en exalta et l’adoration de notre Grand Semblable parut facile, toute naturelle. Les savants eux-mêmes, confraternellement, n’opposèrent aucune objection.

Puis la température baissa de quelques dizaines de degrés. L’humanité grelotta, s’assoupit, s’étiola, et le dernier homme mourut sur une sphère glacée d’où la conscience et la vie à jamais s’exilèrent.

Toute la science accumulée par d’innombrables générations se dissipa, s’évapora comme une brume, ignorée autant que ce qui ne fut jamais. Son règne n’avait duré qu’un instant bien court sur un espace infime.

La perte fut d’ailleurs sans importance, absolument nulle. Car cette science immense résultant d’observations faites d’abord par la vue, puis par quelques sens malhabiles qui n’avaient apparu que pour satisfaire aux besoins très localisés d’êtres éphémères, cette orgueilleuse Connaissance était entièrement erronée.

Inconcevablement autre était le Réel et tout l’Univers, contemplé par l’homme, une illusion due à une petite tache nuageuse que la Nature avait laissé stagner sur sa rétine.
 
 

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(Henry Charpentier, « Cires perdues, » in Le Divan, trente-huitième année, n° 260, octobre-décembre 1946 ; illustration d’Alfred Kubin, « Vier nackte Hexen »)