Je ne sais quelle impression ressentit Christian, mais, pour mon compte personnel, j’eusse donné beaucoup pour pouvoir me sauver ; il me semblait sentir des filets d’eau glacée courir dans tous mes os.

Sur la braise d’un fourneau de forme étrange, il y avait un long tube de fer. Rosenijed y posa un thermomètre.

« Vingt degrés, dit-il, c’est le bon moment ! Hou ! hou ! ha ! hi ! hi ! ha ! hou ! hi ! hé ! »

Et, de tous côtés, j’entendis sortir des murailles des voix qui criaient : « Hou ! hou ! ha ! hi ! hi ! ha ! hou ! hi ! hé ! » et les éclats de lumière, les entassements d’ombre, les bourdonnements recommencèrent. En même temps, j’aperçus un grand tableau sur lequel des hiéroglyphes blancs, formés de traits saccadés comme les sinuosités des éclairs, apparaissaient par instants.

La frayeur fut plus forte que ma volonté ; je ne pus retenir un cri. Les échos et le lueurs me répondirent ; en même temps, une force inexplicable me souleva de terre et me jeta hors du laboratoire. Je tombai assis sur la dalle froide, et, quand je repris un peu de calme, je me trouvai en pleine lumière dans la grande salle où les crânes, les têtes de plâtre peint et le reste, semblaient me contempler.

À mes côtés, mon ami Christian se tordait de rire, ce qui ne me rassurait guère, et le docteur, dont la vue ne diminuait point mon effroi, balbutiait des paroles d’excuse. Dans l’état où je me trouvais, je distinguais à peine sa silhouette et je ne l’entendais pas. Il me quitta, se dirigea vers une sorte de cornet acoustique dans lequel il lança un son suraigu.

Aussitôt, une vielle femme emmitouflée dans une couverture de laine apparut ; le docteur leva les mains, agita bizarrement les doigts ; la vieille répondit à ses gestes par d’autres gestes non moins extraordinaires et disparut. Elle rentra un instant après, portant un verre plein d’un liquide incolore, qu’elle tournait vivement avec une petite cuiller. Elle s’avançait lentement et sur la dalle sonore sans qu’on distinguât le bruit de ses pas non plus que si elle eût effleuré le sol, comme font les willis ou les sorcières. La vieille sourit et me tendit le breuvage, pendant que la voix du docteur murmurait :

« Buvez, monsieur, buvez ; cela vous remettra.

– Mais buvez donc, farceur ! » hurla Christian.

Farceur ! moi ! j’étais le farceur dans toute cette affaire, paraît-il. Je ne m’en serais jamais douté ; je pris, comme on dit vulgairement, mon courage à deux mains, et de l’autre le verre qu’on me tendait, bien que je me défiasse horriblement du liquide qui s’y trouvait contenu ; je n’osais ni le boire ni refuser de le boire. Dans cette alternative poignante, je l’avalai tout d’un trait. Cela avait le goût de l’eau sucrée avec de la fleur d’oranger.

Je ne pouvais point retrouver mes sens. Le docteur fit encore des signes à la vieille, qui lui répondit par d’autres signes, disparut sans bruit, puis, sans plus de bruit, reparut, me fourra ses doigts gris et secs dans la bouche. J’eus alors une violente sensation de brûlure au palais. Je revins à moi et je me relevai.

« Ah ! j’ai eu bien peur, monsieur, me dit doucement le docteur, en me voyant enfin debout

– Et moi, lui répondis-je, j’ai eu plus peur que vous.

– Je vous dois mille et mille excuses. J’ai cédé à un mouvement de vivacité que vous me pardonnerez, quand vous saurez que vous venez de me faire manquer une expérience que j’ai tentée à plus de cent reprises, et qui réussissait aujourd’hui pour la première fois. Peut-être me faudra-t-il des années pour retrouver une aussi belle occasion. Mes appareils révélateurs et multiplicateurs des sons, mes instruments phonographiques étaient dans un état d’harmonie et de sensibilité que je désespère de retrouver jamais, et vous avez tout fait manquer, en poussant, sans m’avertir, les malheureux cris qui vous ont échappé. Ah ! si vous m’aviez averti ! quel renseignement merveilleux j’en aurais tiré ! »

Je trouvais ce « si vous m’aviez averti ! » monumental.

J’avais plus ou moins, comme tout Parisien d’un certain Paris, l’habitude des charges d’atelier, mais j’ignorais absolument qu’il pût exister des charges de laboratoire ; néanmoins, sans me fâcher de celle-ci plus que je me fusse formalisé de celle-là, je laissai comprendre qu’elle me semblait éclatante et que jamais, parmi nos plus féroces rapins, je n’en avais rencontré une semblable. Le docteur, loin de se froisser de mes observations, semblait s’en amuser beaucoup. C’était pour lui une fête inaccoutumée de s’entendre accuser de plaisanterie ; mais il reprit bientôt son air tranquille en me demandant, sans plus de transition, si j’aimais la musique et si je fréquentais les grands concerts instrumentaux.

Décidé à voir jusqu’où iraient ces bizarreries, je lui déclarai, ce qui est vrai d’ailleurs, que je ne manquais pas une des séances des concerts populaires du Cirque.

« Eh quoi ! monsieur, vous allez aux concerts populaires et vous n’y avez jamais observé un phénomène qui s’y produit à chaque séance ! À certaines phrases musicales, la salle s’éclaire tout à coup ; puis, après ces phrases, reprend sa lumière normale. Si vous n’avez pas encore fait cette remarque, ne manquez pas de la faire, dès que vous en aurez l’occasion. Regardez, en même temps que la salle, les lustres, et vous verrez que les flammes se lèvent et s’abaissent ; écoutez soigneusement et vous entendrez qu’elles chantent. C’est ce que nous autres, vieux pions, nous nommons des effets de flammes sensibles et des effets de flammes chantantes. Il y a, comme cela, dans la vie usuelle, cent mille phénomènes plus étonnants les uns que les autres et que personne ne distingue. Par exemple encore, celui-ci : lorsqu’un grand orchestre de théâtre attaque certaines notes, les becs de gaz de la rampe filent immédiatement. Je pourrais vous citer telle phrase de Meyerbeer qui, régulièrement, fait éclater un certain nombre de verres toutes les fois qu’un grand nombre d’instruments la jouent.

Eh bien, les musiciens n’y font nulle attention.

C’est une série d’épreuves semblables à celles qu’ils négligent que je fais sur des flammes chantantes et sur diverses sortes de gaz produisant des flammes dont la sensibilité varie. Quelques-uns ont déjà une très vive sensibilité et une sonorité puissante ; cela doit m’amener à déterminer certaines règles de l’émission des sons. Voilà tout le secret de ces lueurs violentes et de ces bruits étonnants. Mon rêve est d’emmagasiner des sons et des échos, de les multiplier, de les grouper, de les fondre en un grand bruit unique, de forme déterminée ; ainsi, quand j’aurai pu centupler la puissance d’un son émis, je pourrai décomposer le silence et j’entendrai les infiniment petits du bruit et de la parole.

J’ai déjà obtenu quelques résultats qui me conduiront à d’autres plus importants.

Par exemple, vous venez de voir ma servante ; elle est sourde et muette, deux infirmités qui me plaisent absolument ; de plus, je l’ai dressée de façon telle, qu’elle est absolument silencieuse ; je ne l’entends pas même marcher, car j’exige d’elle qu’elle ne circule ici qu’avec des semelles de feutre. Avec elle, j’obtiens donc un calme absolu, indispensable à mes travaux, car il évite de mêler aux bruits que j’analyse des bruits étrangers et inattendus qui troubleraient l’atmosphère dans laquelle je pratique et ne le laisseraient point absolument homogène. Je n’ai ici, comme vous voyez, ni filet d’air, ni vent, ni courant d’air, grâce à ma cloison qui jette d’un seul bloc tout l’air extérieur.

Vous savez aussi bien que moi que l’intensité du son est plus grande quand la température est plus basse, ce qui vous explique pourquoi on gèle dans cette grande halle et pourquoi les vêtements chauds y sont nécessaires ; mais ce que vous ignorez, c’est ma façon de communiquer avec ma sourde. De près, c’est très facile ; la phonomimie, ou mimique des sons, nous suffit amplement. De loin, je me sers des appareils phonographiques (c’est-à-dire inscripteurs des sons) les plus simples et d’usage courant.

Je l’avertis au moyen de flammes sensibles. Je ne la sonne pas, je l’éclaire. Je pousse un cri dans le cornet acoustique qui est en rapport avec les flammes placées dans sa cuisine, et la cuisine s’éclaire immédiatement ; la voilà avertie. Elle met son appareil phonograpbique en relation avec le cornet, et aussitôt elle lit sur un papier enduit de noir de fumée les paroles que je prononce dans l’autre chambre. Elle les déchiffre aussi facilement qu’un musicien une romance ou qu’un égyptologue un obélisque ; ce n’est pas plus compliqué que la sténographie ou l’ancien télégraphe à bras.

D’ailleurs, ajouta le docteur en manière de dissertation, la télégraphie est encore dans l’enfance. Un jour viendra où l’on ne s’écrira plus ; on se parlera comme je parle à ma servante, soit par les phonographes, soit par les plaques vibrantes, – des sortes de tambours de basques, sur lesquels on dépose une poussière très fine que les vibrations du son font trembler comme le bruit du canon fait trembler vos vitres. On saupoudre ces plaques vibrantes d’un sable très fin ; le sable, en se déplaçant, forme des arabesques que les télégraphistes sauront fixer et lire ensuite. Ce petit système appliqué à la vie privée aura cet avantage bouffon de garder la trace écrite des paroles dites. Voyez quel désastre pour les gens de mauvaise foi, quel secours pour la justice, quelle aubaine pour les absents ! »

Christian interrompit :

« Et quel… »

Mais il resta court.

Le docteur venait de se précipiter sur lui et, lui passant très rapidement la main droite sur le nez, puis ayant rapidement fermé la main, il prit de la main gauche une fiole de cristal et y introduisit une mouche qu’il venait ainsi inopinément de cueillir sur le visage de son collègue. La mouche exécutait dans la fiole un violent bourdonnement. Rosenijed en approcha un pendule, petit instrument composé d’une potence à laquelle est suspendue par un fil de soie une petite boulette de sureau. La petite boulette se livra le long des parois du vase à une danse folle.

Comme Christian s’était fort amusé de mon ahurissement, je ne m’amusais pas moins de sa stupéfaction. Quant au docteur, il avait la mine épanouie d’un bourgeois qui montre sa petite maison de campagne à un visiteur du dimanche et qui s’efforce d’être de la plus gracieuse et de la plus délicate amabilité. C’est le sourire aux lèvres qu’il nous expliqua que la petite boule de sureau dansait selon les vibrations du son dans la fiole, qu’elle traduisait ainsi par conséquent les bourdonnements de la mouche et que les moyens pratiques ne pouvaient manquer de noter par suite le chant de la mouche. Alors, tout serait pour le mieux, car lui se chargerait de la traduction.

Mais il en revint bientôt à ses flammes et me maudit derechef pour l’expérience que j’avais fait manquer. Les flammes qui m’avaient tant effrayé étaient, paraît-il, le produit d’un gaz qui s’obtient seulement par une macération de plusieurs années.

À un certain degré de macération, ce gaz a toute sa puissance, mais il la perd dès que l’effet de vibration est produit. Peut-être des années se passeraient-elles avant qu’il fût possible d’atteindre de nouveaux résultats équivalents à ceux qu’il aurait pu obtenir aujourd’hui.

« Ah ! disait le docteur, ces malheureux gaz, nous les avions si bien soignés, elle et moi, car c’est un trésor que cette femme ! »
 

(À suivre)

 
 

 

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(Maurice Dreyfous, in Le Moniteur universel, n° 90, dimanche 1er avril 1877 ; « Twee Mannen en een Monster in een Werkkamer » [Deux Hommes et un monstre dans un atelier], estampe de Johannes Josephus Aarts ; illustration d’Edward Lear pour A Book of Nonsense, 1846)