C’était au temps que nul œil humain n’a contemplé, âges mystérieux, dont les souvenirs gisent ensevelis dans le sein de la terre maternelle. En un lieu qui, de transformations en transformations, devait un jour devenir la Bavière, croissait une forêt géante, au bord d’un lac disparu. Les araucarias étendaient leurs bras sombres qui s’accrochaient les uns aux autres comme d’énormes tentacules ; des fougères au feuillage grêle et dur croissaient entre leurs troncs. Elles descendaient jusqu’aux rives du lac où leurs frondaisons s’épanouissaient en découpures plus riches et plus flexibles. Des insectes bruissaient parmi les mousses ou grimpaient le long des troncs gigantesques, pour échapper à la poursuite de certains petits animaux, nouveaux venus sur la terre et dont nos sarigues actuelles peuvent donner une image. Tous fuyaient les bords du lac dont les eaux étaient hantées par un reptile malfaisant et énorme. Parfois, il venait se chauffer au soleil sur la grève, et malheur alors aux étourdis qui s’approchaient trop.
Ce monde était triste. Nul chant ne l’égayait encore.
Cependant, sur l’une des branches d’un arbre, se tenait un être bizarre. Son corps, de la grosseur de celui d’un corbeau, était nu et se terminait par une longue queue de lézard emplumée. Souvent, il agitait des ailes étroites qui refusaient de l’enlever au ciel lointain. Deux de ses doigts antérieurs, non encore transformés, étaient ornés de fortes griffes à l’aide desquelles il avait grimpé sur la plus haute branche de l’araucaria. De ce sommet, il venait de s’élancer dans le vide, ouvrant éperdument ses ailes. Hélas ! elles ne lui ont rendu d’autre service que d’atténuer sa chute sur le sol. Mais, sans se décourager, l’oiseau, – car c’en est un, – le premier, a recommencé son périlleux essai. Il a grimpé si haut que l’étendue s’est découverte à lui. Il l’a contemplée, désirée, il a étendu ses plumes trop rares… et il s’est retrouvé sur la terre. Les insectes l’ont regardé ébahis ; la libellule, qui voltige d’une fougère à l’autre, a susurré avec mépris. Tous ont raillé ses efforts, mais les sarcasmes les plus envenimés, c’est l’ichtyosaure (2) du lac qui les a lancés.
« Voyez-moi ce serpent de l’air ! Quels beaux plongeons il fait ! Grimpe aux arbres, pauvre bête, et cesse de nous troubler par tes chutes intempestives. »
L’archéoptéryx, qui remontait lentement en s’accrochant aux aspérités de l’écorce, resta silencieux tout d’abord. Cependant, ayant atteint une première branche, il s’y posa et répondit sans colère :
« L’exercice que je fais ne fatigue que moi-même, puissant ichtyosaure. Mon père le fit avant moi, et j’aperçois qu’il n’est point inutile, puisque ma chute est moins prompte que n’était la sienne ; maintes fois, ne suis-je pas reste suspendu quelques instants dans cet élément léger ? Vois, mes plumes ont poussé. Qui sait si un jour ?…
– Ferme ton bec, reprit l’énorme bête. Ta voix est affreuse et trop souvent m’empêche de dormir à mon aise. Prends garde qu’un de tes sauts ne t’amène entre mes pattes. Je saurai te faire voir que mes dents sont plus grosses que les tiennes. »
L’archéoptéryx se tut. Il lui arrivait rarement de raisonner avec l’ichtyosaure qui n’avait à son adresse que des paroles brutales. Il resta sur sa branche, immobile et triste. Une espèce de sarigue (3) qui passait parla, leva vers lui ses yeux compatissants.
« L’ichtyosaure est méchant, fit-elle. Il y a longtemps que nous le savons. Mais pourquoi t’exposer ainsi à sa colère et à nos moqueries ?
– Crois-tu donc, bonne petite amie, que la conquête de l’espace nous soit interdite ? Ne trouverais-tu pas beau d’y planer ? Ah ! si tu savais quelle impression délicieuse j’éprouve à sentir l’air soulever mes plumes et s’épandre autour de mon corps comme une mer !
– Mais nul animal n’a jamais vécu dans l’air !
– Et pourquoi le jour ne viendrait-il pas où quelques-uns en feraient leur élément ? Crois-tu que le monde ne change pas ? Mon père m’a parlé d’un temps dont il avait entendu conter des choses étranges. (4) On n’y connaissait point de bête de ta sorte, la libellule n’y était point née non plus. Les eaux couvraient presque toutes les terres, et des arbres sans branches y poussaient. Les mers, d’ailleurs, ne contenaient point de reptiles aussi puissants que notre voisin d’en bas. Il est lui-même un nouveau-venu, bien qu’il n’en ait nulle idée.
– Tu sais beaucoup de choses, archéoptéryx, je le vois. Toutefois, prends garde que toute ta science ne te porte malheur ! Crains d’être mangé un jour par l’animal de là-bas ! »
Et la sarigue s’éloigna.
L’archéoptéryx resté seul retomba dans sa méditation. Il pensait bien qu’un jour la prophétie qu’il venait d’entendre se réaliserait. Cependant, il ne se mettait point en grand souci de cet événement probable : être mangé n’était point un sort assez rare pour qu’il y portât son attention. Il songeait à autre chose… à quelque chose qui gisait caché sous la mousse, bien recouvert de feuilles sèches, dans un creux douillet… au pied de cet arbre même. C’était là qu’il avait enfoui ses œufs, à l’abri des poursuites malignes. Quand il ne se sentait point observé, il allait les regarder et même se couchait un peu dessus pour les sentir bien à lui. Le jour approchait où ses petits écloraient. Ah ! comment seraient-ils faits ? Auraient-ils des plumes plus nombreuses, plus longues ? Pourraient-ils, d’un vol sûr, monter dans l’espace ?
Une espérance joyeuse pénétra le cœur de l’oiseau. Un cri rauque, chant de victoire, sortit de son gosier…
Un ricanement affreux lui répondit dans le lointain, accompagné de quelques grossières injures qu’il ne comprit point.
Cependant, le soleil s’éteignait dans les eaux. L’ombre envahissait la forêt. L’archéoptéryx se percha sur une patte et s’endormit.
Or, il eut un rêve. Il se vit sur son observatoire ordinaire, la branche dernière de l’araucaria, et un magnifique spectacle lui apparut. L’air était peuplé. Une longue théorie d’êtres merveilleux défilait devant lui. Ils avaient des plumes sur leur corps entier, et ils se mouvaient dans l’espace avec aisance et grâce. Il y en avait de grands et forts, avec des ailes sombres et puissantes qui les enlevaient dans l’infini. Leurs regards étincelaient et ils fixaient le soleil d’un air altier. D’autres, au contraire, avaient des corps minuscules, qui chatoyaient sous la lumière comme une poussière d’arc-en-ciel. Quelques-uns étendaient de larges ailes blanches qui les portaient d’un vol égal et majestueux ; et il en venait encore de l’orient, roses comme l’aurore. Derrière eux, gloire des cieux, volait la troupe des petits oiseaux familiers, à la robe moins brillante, mais sur leur passage s’élevait une harmonie délicieuse. Et tous, petits et grands, frôlant de leurs ailes adorables l’être ridicule et laid qui, stupéfait, les contemplait, inclinaient leurs cols flexibles, et les petits musiciens chantaient :
Ils chantaient l’ancêtre dont les efforts obscurs les avaient appelés à la vie ; sa longue et difficile obéissance à un appel secret (dont le sens complet lui échappait, mais qu’il avait humblement suivi). Ils disaient comment après lui, chercheurs inlassés, de formes plus parfaites, ils avaient fondé les diverses races dont la beauté réjouit la terre et les cieux ! Leur reconnaissance s’exhalait en notes suaves qui faisaient tressaillir d’aise le premier vainqueur de l’air ! Mais bientôt leurs voix mélodieuses ne furent plus qu’un murmure léger, et leurs corps chatoyants, les uns après les autres, s’enfuirent dans l’infini.
L’archéoptéryx s’éveilla.
L’aube blanchissait le ciel vide ! Nul bruit plus harmonieux que le fourmillement des insectes sous les feuilles mortes, ne troublait le silence de la forêt noire… Cependant, au cœur de l’oiseau, chantait encore l’adieu dernier des visiteurs ailés :
« Heureux celui qui pour demain travaille. »

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(1) C’est dans les schistes de Solenhofen (jurassique supérieur) que furent découverts en 1860, 1861 et 1877, des fragments, et enfin un squelette complet de l’archéoptéryx, forme intermédiaire entre les reptiles et les oiseaux. Pour toutes les données scientifiques de ce petit conte, voir Frient (L’Évolution des formes animales), et Ch. Felain (Cours élémentaire de Géologie stratigraphe).
(2) Énorme reptile nageur de la période secondaire.
(3) L’amphiterium.
(4) Époque houillère.
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(Louise Compain, in Pour nos Enfants, petit bulletin dans l’esprit de l’Union pour l’Action morale, deuxième année, n° 7, avril 1899 ; illustrations de Zedněk Burian)

