Médecin par profession, mais n’exerçant plus depuis de longues années, mon ami le docteur Pierre Guéran vivait seul et donnait l’apparence d’un travailleur consciencieux et acharné. Le sens de ses recherches échappait cependant, à très peu d’exceptions près, à tous ceux qui l’approchaient d’une façon immédiate ou lointaine. Linguistique ancienne ou sociologie récente, je n’aurais su dire ni même supposer ce que contenait en documents et en recherches personnelles l’étrange cabinet de travail dont je l’avais surpris plusieurs fois entrouvrant la porte pour me recevoir dans le salon contigu, non sans avoir, au préalable, fermé à clé ce mystérieux sanctuaire d’une pensée si jalousement hermétique.

« Parlez, lui dis-je ce soir-là, où, nous promenant au Bois, la voiture s’engageait lentement dans l’allée des Acacias. Quelles pensées vous obsèdent à ce point que vous donnez à ceux qui vous entourent l’impression de ne point vivre pour eux ni avec eux, lorsque même vous en êtes le plus près…  »

Il fit un geste évasif ; mais sa tête pencha si bas sur sa poitrine que je compris qu’il souffrait.

« Parlez, dis-je encore. Quoi que ce soit qui vous habite, deux investigations humaines sont plus robustes qu’une ; ne serait-ce qu’au simple point de vue moléculaire.

– Du vampirisme intellectuel, ironisa le docteur ; je ne suis pas encore assez las.

Je vais mieux, reprit-il au bout d’une seconde ; et même je vais vous raconter un fait qui date d’hier, hier soir, à cette heure-ci, bien que consécutif à une série de phénomènes du même ordre. C’est le début de tant de vérifications scientifiques de ces problèmes astraux, que nous ne faisons que pressentir… »
 

ooo

 

« Vous connaissiez mon chat Plick, Vous connaissiez aussi mon vieux serviteur Yvon Ploër. Il est mort hier soir. Non, ce n’est pas cela. C’était un bon vieux domestique honnête et zélé en qui j’avais toute confiance et que je ne remplacerai jamais. Mais il y a autre chose dans la cérébralité d’un intellectuel que même le départ d’un vieux dévouement. Je ne vous parle d’Yvon qu’incidemment et parce qu’il faut que je vous en parle pour vous exprimer autre chose.

Donc, j’avais un domestique, Yvon Ploër, et un chat, Plick. Plick avait été adopté par Yvon de la façon suivante : un jour que je me promenais en Bretagne, assez loin de Dinard, où Yvon est né, et où il sera mis en terre dimanche matin, en passant le long d’une grève, une bête, que je ne reconnus pas tout d’abord pour un chat, vint se jeter d’un bond aux pieds de mon domestique, et elle se roulait devant lui avec de telles démonstrations de joie que je crus d’abord à une épilepsie. Mais non. Cette bête rampait devant l’homme et le caressait avec une frénésie tout affectueuse et s’attachait à lui de telle façon que je demandai à Ploër :

« Est-ce un chat qui vous aurait appartenu ?

– Je n’ai jamais eu de chat, me répondit mon domestique ; rien qu’un chien, Roustan, que j’aimais beaucoup et qu’on a dû abattre voici quatre ans parce qu’il avait été mordu par un chien enragé. »

À ce moment, le chat, ayant sauté dans les bras d’Yvon Ploër, se blottit de telle manière et le regarda avec des yeux si caressants que j’en fus moi-même tout remué.

« Je ne peux pourtant pas garder cette bête qui ne m’appartient pas, » disait Yvon, qui la plaça sur un mur bas d’habitation et me rejoignit en courant. Mais l’animal nous suivit, pendant près de deux kilomètres, malgré tout ce que nous fîmes pour le chasser. Nous le trouvâmes, exténué, sur nos talons en nous arrêtant à la porte de l’hôtel où j’étais descendu…

Je gardai le chat, qui était noir, aimable et très intelligent. Je l’appelai Plick. Plick était bien avec moi, qui avais essayé de toutes les gâteries pour l’apprivoiser, mais il ne quittait pas Yvon. Quand celui-ci sortait pour quelque commission, c’était avec le chat qui trottait à côté de lui et rentrait en même temps. Plusieurs nuits de suite, inquiet de ne pas le voir, j’avais cherché et appelé l’étrange animal. Un hasard me le fit découvrir, un soir, dans la chambre du domestique, non point sur son lit, à la manière des chats, mais à celle des chiens, par terre sur la carpette, les pattes allongées et le museau entre les pattes. Il ne bougea pas à mon entrée, mais me regarda d’un œil sans se lever, et en remuant la queue. Toute sa mimique me disait, à la façon d’un épagneul : « Bonsoir, mais ne réveille pas mon maître qui dort ! »

Un autre jour, il essaya de porter un panier trop lourd pour lui, ne parvint qu’à le traîner quelques pas, et puis, assis devant, mélancolique, il semblait penser : « Pourtant, je croyais bien savoir. Comment cela se fait-il ? »

Et, hier soir, Yvon est mort. Yvon se ressentait depuis quinze jours d’une pleurésie et, le matin, son état empira très nettement. Le médecin pronostiqua qu’il passerait probablement encore la journée, mais pas la nuit. Or voici qu’à midi, Plick, qui n’avait pas quitté la carpette, qui n’avait voulu prendre aucune nourriture, Plick se sauva soudain en courant et arriva d’un trait à la cuisine. Là, mon ami, ce chat se mit à hurler à la mort. Ce fut d’abord un cri rauque du gosier, qui n’était à aucun animal. Et puis, progressivement, cela devint le long hurlement du chien, la tête redressée, les oreilles collées, la voix, à la vérité, un peu faible, mais c’était cela, c’était indubitablement ce fait extraordinaire, bouleversant : ce chat hurlait comme un chien à la mort de son maître. Alors, Yvon Ploër se dressa dans son lit et me dit : « Faites venir le prêtre, monsieur. J’entends mon chien Roustan qui m’appelle, mon chien Roustan qu’on a abattu voilà six ans parce qu’il avait été mordu par un chien enragé. » Et comme Plick, dans la cuisine, hurlait toujours, la concierge le musela avec la muselière d’un petit roquet et l’enferma dans un placard. Quand on le relâcha, Yvon Ploër avait rendu son dernier soupir. Je surveillai l’animal. Il monta doucement les deux étages, entra dans l’appartement. La porte de la chambre d’Yvon était entrebâillée. Il la poussa du museau et entra. Là, il fit le tour du lit jusqu’à la muraille, revint, se dressa des deux pattes devant le cadavre, flaira, puis il retomba devant le lit, gratta le tapis et s’allongea, le nez entre les pattes, comme chaque soir. À la fin, il sauta sur le lit, flaira longtemps et se coucha le long du corps, la tête sur la poitrine. Ce matin, Yvon Ploër et le chat Plick étaient aussi morts l’un que l’autre. Le chat Plick, ou le chien Roustan… »
 

ooo

 

« Qu’est-ce que vous voulez conclure de cela, docteur ? »

Mais le docteur était reparti pour quelque rêve intérieur qui se prolongea trop longtemps à mon gré.

« Docteur, fis-je en le secouant, docteur Pierre Guéran…

– Pourquoi m’appelez-vous docteur Pierre Guéran ? me demanda-t-il, comme égaré. Je suis sir Charles… »

Il s’arrêta, puis, se passant la main sur le front : « Mon cher ami, me dit-il, il fait un peu frais ; ne trouvez-vous pas ? Soyez assez bon pour me remettre chez moi… »

Et comme je fixais avec inquiétude ses yeux :

« Je ne suis pas fou, me dit-il, je vous le jure… » Puis, au bercement de la voiture, il s’endormit, jusqu’à sa porte, d’un profond sommeil, d’où je ne le tirai qu’en arrivant.
 
 

 

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(Roger de Nereys, « Nos Contes, » in Le Républicain des Hautes-Pyrénées, septième année, n° 1870, mercredi 28 mars 1923. Alex Colville, « Black Cat, » sérigraphie, 1996, et « Child and Dog, » tempera, 1952)