Depuis quelques jours, suivant en cela l’exemple de Pierre Loti, je ne lis plus.

En vain chercheriez-vous sur mes tables le moindre bouquin. Ceux que je possède sont, depuis quelques jours, soigneusement serrés dans des armoires fermées à double tour.

Les rouvrirai-je jamais, les armoires, puis les bouquins ?… Je ne sais pas… Il faut laisser le temps faire son œuvre…

Mais, en ce moment, ne me parlez pas de manipuler un livre : je suis profondément dégoûté !

De la qualité inférieure des productions contemporaines ? De l’abus des sujets scabreux ? De la réclame éhontée faite autour des publications scandaleuses ?

Ma foi non !.. Ce qui fait que je suis tout à coup si dégoûté des livres, c’est – le croiriez-vous ? – la question « reliure. »

Car, je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais il n’est bruit en ce moment dans les journaux que de reliures en peau… humaine !

J’avais cru, jusqu’à présent, que s’il existait de par le monde des livres aussi macabrement recouverts, ils sommeillaient dans la collection privée et sommaire d’un bibliomane Apache ou d’un bibliophile Tatoué.

Ça devait être, par exemple, le Dictionnaire de la langue verte ou l’Art de descendre un pante, reliés dans la peau d’un passant attardé, d’un faux frère soupçonné de trahison ou d’un policier trop indiscret.

Naïf que j’étais ! Les Apaches et les Tatoués ne s’intéressent à l’épiderme humain que pour y faire des trous. Quand ils ont obtenu la discrétion de leur client, ils abandonnent la peau pour s’attaquer au maroquin et s’en vont simplement avec le portefeuille ou le porte-monnaie.

Pour voir des livres réellement habillés avec de la peau humaine, c’est, au contraire, aux gens qui sont perchés sur les degrés supérieurs de l’échelle sociale qu’il faut s’adresser ; aux gens que leur culture, leur éducation, la délicatesse de leur goût, désignent comme l’élite des sociétés civilisées. J’ai nommé les savants, les médecins, les collectionneurs, les bibliophiles, tous les curieux intellectuels enfin.

Et, depuis quelques semaines, il ne se passe guère de jour qu’un quotidien ne rappelle l’histoire de ces volumes à reliure impressionnante ou n’en découvre un nouveau.

On a reparlé, entre autres, d’un certain livre relié dans la peau du poète Delille ; de trois ouvrages appartenant à un docteur américain, recouverts de la peau d’un érudit allemand, Ernest Kauffman ; du fameux volume, propriété de M. Camille Flammarion, à qui une belle admiratrice laissa par testament un morceau de son épiderme à usage de reliure ; de deux volumes encore, enveloppés par un négociant de Cincinnati, l’un dans la peau dorée d’une jeune Chinoise, l’autre dans la peau d’ébène d’une négresse, etc., etc.

Je ne sais pas si c’est que je suis doué d’une exceptionnelle nervosité, mais, instantanément, ça m’a dégoûté des livres reliés !

Dame ! qui sait si parmi les livres que j’ai là, il ne s’en trouve pas qui furent habillés avec la peau anonyme d’un brave homme qui n’a point dit son nom… et qu’on n’a point revu ?

Qui sait si de nombreux amateurs des siècles derniers ne se sont pas payé de ces petites fantaisies de bon goût, alors que la peau humaine était pour rien ?

Voyez-vous que mon Rabelais, par exemple, que j’avais cru jusqu’à présent être du veau… fût du serf ?…

J’en frémis rien que d’y penser et je n’ai plus du tout envie de lire !
 

*

 

Telles sont, en substance, les réflexions que je fis hier soir au café où j’étais attablé avec deux vagues camarades, le premier un esprit fort qui eût inventé le scepticisme, le second un Méridional qui eût inventé le… Midi. Tous deux, après m’avoir écouté, haussèrent les épaules, et le sceptique parla ainsi :

«  Hé bien, moi, je ne suis pas de ton avis, et ta sensibilité me paraît bien plutôt de la sensiblerie de femmelette… Qu’elle vienne d’un animal, d’un homme ou d’une négresse, de la peau, c’est toujours de la peau… Et pour ma part, je n’aurais pas plus de scrupules à battre le tambour sur la peau d’un ex-ami que sur celle d’un âne !… »

L’homme du Midi, imperturbable, fumait sa grosse pipe.

«  Comment ? repris-je, indigné, cela ne te ferait rien de penser que le parchemin froid et grenu que tu manipulerais, reliant ton La Rochefoucauld ou ton Montesquieu, serait un morceau d’un bon ami défunt avec qui tu connus des heures joyeuses ?… Tu n’éprouverais pas une certaine émotion, pour ne pas dire une certaine répulsion, si ce parchemin provenait de ce bras loyal que je te tends ?

– Ma foi, non… Il me resterait au moins de toi quelque chose de palpable, quelque chose de moins triste, de moins impressionnant que le « rien du tout » ordinaire… Emporté par le tourbillon de la vie, il se pourrait que je n’eusse plus jamais l’occasion d’évoquer ton souvenir, tandis que si cette peau pour qui j’eus de l’estime et de l’amitié servait d’enveloppe à mon La Rochefoucauld ou à mon Montesquieu, je ne pourrais descendre l’un ou l’autre de ces ouvrages de leur rayon sans qu’une larme d’attendrissement perlât à ma paupière : « Ce pauvre vieux ! ne pourrais-je m’empêcher de murmurer chaque fois, en disait-il, des bêtises !… Et comme il vous sifflait un bock !… Et puis… »

– Tu m’attendris… Je vois distinctement quel genre de souvenirs tu conserverais de moi si je disparaissais… Continue : et puis… 

– … Et puis quelque chose me ferait plaisir…. C’est que je penserais : « Ce pauvre vieux ! Lui qui aimait tant La Rochefoucauld et Montesquieu, il ne va plus les quitter à présent… Lui qui me disait qu’il entrait toujours dans la peau de ses auteurs favoris ou de leurs personnages, il va voir ses auteurs favoris et leurs personnages entrer dans la sienne… Après les avoir tant lus… il les relie ! »
 

*

 

L’homme du Midi continuait à produire silencieusement des volutes de fumée.

« Va pour un ami ! continuai-je, mais tu avoueras que cela doit vous faire un effet plutôt désagréable de feuilleter un ouvrage habillé avec l’épiderme d’une femme qui fut la vôtre, d’une femme que l’on connut belle, que l’on aime peut-être ?

– Pourquoi ça ?… Crois-tu qu’il n’y a pas des quantités d’hommes, mariés à des épouses acariâtres et insupportables, qui éprouveraient au contraire un vif plaisir à considérer leur femme somnolant, bien tranquille, bien docile, bien silencieuse, derrière les vitres d’une armoire, sous forme de reliures… des petites femmes à tranches dorées définitivement soumises à leur petit tome ?… Parles-tu d’une femme que l’on aima follement ? Hé bien ? N’est-ce donc rien d’en conserver, fût-ce comme reliure, un peu d’épiderme blanc et satiné ?… C’est à toi de ne point profaner cet épiderme chéri en l’utilisant pour une reliure indigne !… C’est à toi d’en faire recouvrir un ouvrage aimé… un livre de chevet… C’est encore une façon de se retrouver à des heures douces. On fait relier des choses tendres, amoureuses, des chefs-d’œuvre passionnés… Manon Lescaut, la Nouvelle Héloïse, la Dame aux Camélias, Amoureuse, Amants, le Passé… Et puis, en relisant cela avec, sous les doigts, le délicieux maroquin si fin, si blanc, doré au fer, on ne se sent pas tout à fait seul… On peut retrouver les sensations que l’on connut avec Elle jadis, lors d’une première lecture à haute voix, pendant l’adorable et inoubliable lune de miel !…

– Tais-toi, tiens !… Il me semble que je suis le jouet d’un cauchemar effroyable !… »

Et, me tournant vers le Méridional :

« Et vous, monsieur Cassius ? Parlez… Quel est votre avis ?

– Oh ! moi, il ne faut pas me demander mon avis après la chose épouvantable qui m’arriva, voici bientôt dix ans… Figurez-vous qu’avec un morceau de la peau d’un ami de Marseille, j’avais eu la funeste idée de faire relier les œuvres fantastiques d’Edgar Poe… Et savez-vous ce qu’il arriva ?

– Non…

– Hé bien, quand l’ouvrier me les apporta… mes reliures avaient la chair de poule !!! »
 
 

 

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(Miguel Zamacoïs, « Chronique, » in La Tribune de l’Aube, journal républicain indépendant, deuxième année, n° 561, mardi 16 septembre 1902. Sculpture en cuir de Kerstin Melin, 2023)