Le journaliste Diurnalès, qui vient de mourir, aimait son métier. Le reportage ne constituait pas seulement pour lui un gagne-pain ; il se plaisait à constater l’aspect mouvant et mystérieux de la vie et les spectacles étranges et baroques auxquels son métier lui valait d’être mêlé, l’intéressaient en eux-mêmes.
Sa copie, hâtivement rédigée, fournie à son journal, Diurnalès, pour son plaisir, et qui sait ? dans l’espérance peut-être que ses notes constitueraient un jour des documents pour les historiens futurs de notre société, transcrivait sur un cahier le résultat de ses reportages et de ses enquêtes.
C’est un passage de ces cahiers qui nous est tombé entre les mains, que nous publions aujourd’hui. Il n’y faut point chercher de la littérature. Diurnaiès y avait vite renoncé. La fréquentation de ses confrères n’avait pas tardé à le faire renoncer au souci d’user d’un style châtié et élégant, et bien que ses directeurs, tout en reconnaissant la valeur des renseignements qu’il rapportait, lui reprochassent de ne point manier comme tels de nos plus grands « envoyés spéciaux, » la métaphore, l’hyperbole et ces images hardies qui, lors de la description des horreurs du bolchevisme, par exemple, nous font passer le frisson, il s’attachait par réaction à n’employer qu’une écriture volontairement terne.
« Un journaliste n’est pas un littérateur, » disait-il souvent. Cette déclaration de principes ne l’empêchait d’ailleurs pas de sacrifier parfois, à son tour, au démon de la « littérature, » mais ce sont là, après tout, faiblesses excusables.
I
1er mai.
Me voici à Méreuil où mon journal m’a envoyé. Charmante petite ville, ma foi, avec son vieux mail, son église au clocher pointu, sa rivière paresseuse bordée de peupliers, ses jardins fleuris de lilas et ses étangs qui sommeillent à l’ombre de grands arbres. Quand je suis arrivé, le crépuscule tombait : les points lumineux des lampes brillaient à l’intérieur des maisons, de bonnes vieilles dames rentraient de l’église en se hâtant, et le marteau du maréchal-ferrant retentissait au loin… quel calme ! comme on devrait être heureux dans une pareille ville ! Et pourtant, l’horreur la plus profonde règne sur Méreuil, une épidémie étrange désole le pays. Vingt femmes, matrones et jeunes filles ont déjà disparu… Où sont-elles, que sont-elles devenues, ont-elles été assassinées ? Aucune trace ne subsiste d’elles…
Les familles sont en proie à la plus cruelle épouvante dès que la nuit commence à noyer d’ombre la place du Marché et les rues aux pavés raboteux ; les mères appellent leurs filles, les maris appellent leurs femmes. Dans les maisons, on se compte comme dans les campagnes fréquentées par les renards, les paysans, le soir, au poulailler, dénombrent leurs volailles. Il semble qu’un mystère inconnu pèse sur la charmante cité ; une terreur irraisonnée s’empare des esprits les plus forts, et tout bon bourgeois s’attend, nouvel Orphée, à pleurer sur son épouse, Eurydice disparue.
À peine arrivé à Méreuil, j’ai commencé mon enquête. L’enquête m’a toujours attiré. Je ne suis point du tout pour cela un émule de Sherlock Holmès. Ce n’est point la solution qui m’intéresse dans une affaire criminelle, c’est l’atmosphère elle-même trouble et opaque… Je me plais à interroger les braves gens apeurés, à frémir naïvement avec eux, et, au rebours de tant de confrères qui affectent un scepticisme blasé, je ne vous dissimulerai pas que j’éprouve une certaine déception devant le raisonnement méthodique des policiers qui vous démontrent, clair comme le jour, qu’un bel assassinat incompréhensible est le fait d’un dangereux repris de justice, nommé Pierre ou Paul.
Qu’ai-je donc appris ? Voici : plusieurs femmes, à la fois de la meilleure société et du monde le plus commun de Méreuil, se sont soudain volatilisées. Elles étaient fraîches, jeunes, bien portantes ; la joie de vivre rayonnait dans leurs yeux, elles vaquaient à leurs occupations habituelles et puis, un beau jour, elles ne rentraient pas. La famille se mettait en quête, la police était prévenue ; la paisible rivière, dont les eaux murmurantes entourent la ville, était fouillée ; les halliers étaient inspectés ; la terre était bouleversée. Nulle trace de la malheureuse n’était jamais retrouvée…
Justement, la petite cité était en deuil d’une nouvelle disparition. C’était celle d’une jeune fille, merveilleusement belle. Une chevelure dorée encadrait son fin visage qu’éclairaient deux limpides yeux pervenche, et Mounette traînait derrière elle une théorie d’adorateurs. L’un d’eux était un monsieur qui paraissait fort convenable et fort cossu. Il habitait, au milieu de jardins où les bosquets de buis amer se mêlaient aux funèbres cyprès et aux ifs bien taillés, une maisonnette dont l’aspect intriguait les visiteurs admis à la contempler. Des sombres ardoises la recouvraient et un sévère escalier de marbre noir conduisait à la porte d’entrée qu’ornait une lampe de terre cuite suspendue dans le vestibule, et dont la mèche, grésillant dans l’huile chaude, ne s’éteignait jamais. L’intérieur de la demeure ne répondait, dit-on, pas à l’austérité de l’extérieur ; le confort le plus raffiné y régnait ; des coussins jonchaient les chambres, de hautes glaces reflétaient en leur miroir poli les girandoles éclatantes des lustres de cristal, coulant du plafond en larmes diaphanes, et des chats noirs aux yeux phosphorescents bondissaient de pièce en pièce sur les tapis qui recouvraient le plancher de la villa « Érèbe. »
Le propriétaire de cette singulière maison était loin de ressembler à Adonis. Une barbe en broussaille, très noire, envahissait ses joues, et des yeux petits, mais d’un éclat fulgurant, rendaient son regard difficile à soutenir. Mais qu’importe la beauté ? Les grands séducteurs ne jouissent pas nécessairement d’un physique impeccable. Rien ne permet de supposer que le visage de don Juan l’emportât de beaucoup sur celui de ses contemporains.. – Monsieur Félix, c’est ainsi qu’on appelait l’habitant de la villa « Érèbe, » en dépit de son aspect disgracieux, était réputé dans le pays pour ses bonnes fortunes. Des formes féminines et voilées franchissaient souvent la grille du jardin mystérieux où les chouettes et les hiboux, à la nuit tombante, ululaient… Monsieur Félix, qui semblait fort à son aise, était naturellement reçu – quoiqu’il gardât une certaine réserve – dans la meilleure société de Méreuil… C’est ainsi qu’il était entré en relations avec la famille de Mounette. La jeune fille avait minaudé devant les assiduités de Monsieur Félix, avec la complaisance tacite des parents qui voyaient dans cet homme mûr un parti avantageux pour leur fille.
Peut-être ne fallait-il voir là aucune coïncidence, mais ce fut quelque temps après cette fréquentation que Mounette disparut…
J’écris tard dans la nuit ; l’auberge où je suis descendu est calme. N’importe, j’ai beau m’en défendre, je frissonne malgré moi : une « horloge de la mort » avec son monotone tic-tac résonne dans ma muraille et, dans une ferme voisine, un chien hurle à à la mort…
(À suivre)
–––––
(Jean Dorsenne, « Les Contes du Journal du Peuple, » in Le Journal du Peuple, quatrième année, n° 141, jeudi 22 mai 1919. Gravure de Hermann Neuber, « Alter Faun im Wald, » 1910)


