Connaissez-vous le Donégal ?
Le Donégal est un des plus pauvres comtés de la pauvre Irlande. Personne, ou à peu près, ne songe à visiter les pays misérables, celui-ci surtout, où la meilleure auberge est une cabane de branchages recouverte de boue, une grotte dans un rocher de granit, une hutte construite de cubes de terre noire taillés dans une tourbière, où vous ne trouveriez pour boire que de l’eau couleur de bière, pour nourriture que quelques pommes de terre à demi crues, pour coucher qu’un cadre de bois, recouvert d’une mince couche d’herbes sèches.
Les Anglais appellent ce comté l’enfer de l’Irlande ; ils l’ont laissé aux Irlandais. Ce n’est pas par générosité ; au contraire. Mon guide, un beau et brave garçon, gai comme un pinson, et qui marchait pieds nus dans la boue, me disait en riant : « Les Englishmen nous ont abandonné cet enfer, où ils se seraient mouillé la barbe ; nous leur laisserons l’autre où ils la brûleront ; chacun son tour. »
J’avais passé trois journées à traverser des fondrières, dessinant quelques ruines se drapant sous leur robe de lierre, marchant parmi les bruyères roses, ne rencontrant ni village ni même habitants, lorsqu’enfin j’arrivai au rempart de rochers granitiques qui protègent la contrée contre les fureurs de l’océan.
À leur pied, un petit village de pêcheurs, blotti dans une anfractuosité, s’élevait au centre de la courbe immense d’une baie aux eaux bleues et profondes, semée d’îlots de granit noir ou rose, qui ressemblaient à un troupeau de phoques bondissant à la surface de l’eau. Au-delà, comme une sentinelle avancée, un rocher pyramidal se dressait de toute sa hauteur, regardant, immobile, l’océan sans bornes.
« Paddy, demandai-je à mon guide, comment se nomme cette baie ?
– Lossuschmore Bay, Votre Honneur.
– Et cette pyramide noire, sur cet îlot, là-bas ?
– Le tombeau du dernier des Mérows.
– Un ermite ?
– Le Mérow n’est pas un ermite, Votre Honneur, fit-il, étonné ; c’est l’homme de la mer. »
La réponse ne me surprit pas ; pendant un séjour de quelques mois à peine en Irlande, j’avais fait successivement la connaissance d’une telle quantité d’êtres merveilleux, dont la crédule imagination des habitants a peuplé les bruyères, les rochers, les lacs, les ruines, les nuages, les brouillards, leurs propres huttes, que, vraiment, j’aurais été mal venu de paraître étonné que l’océan possédât, lui aussi, quelques habitants fantastiques.
Je me contentai donc de dire à mon guide :
« Conte-moi cela, pendant que je vais fumer une pipe en dessinant la baie.
– Si j’avais du tabac, je fumerais moi aussi, en racontant cette histoire à Votre Honneur, » me répondit-il en souriant à sa manière.
Je lui passai une partie de mon tabac ; il bourra sa courte longuine, l’alluma et commença aussitôt :
« À deux mille pas du village que vous voyez s’élevait, il y a quelque cinquante ans, une cabane de planches qu’habitait Ned Kéwin, surnommé l’Ours.
Il vivait là, seul avec sa femme Ketty, n’ayant pas d’enfants, pas de voisins, parlant à peine aux autres pêcheurs, fouillant sans cesse, avec son canot en peau de phoque, les écueils les plus dangereux.
– Pourquoi ceux-là de préférence, Paddy ?
– Ah ! Votre Honneur, Kéwin, quand les autres pêcheurs le lui demandaient, répondait : « C’est parce que l’eau étant plus vive entre les rochers, le poisson est plus fin. » Cela les faisait rire ; mais lui était un rusé compère ; il cherchait des épaves et, plus d’une fois, rentrait, à la nuit tombante, avec des barils de brandy, arrêtés dans les roches après un naufrage, et qu’il alignait dans sa cabane pour sa provision. Et puis, il avait son idée : voir les Mérows, dont son grand-père lui avait parlé, et qui ne venaient que là quand ils sortaient du fond de l’océan, bien sûrs de n’être pas dérangés.
Un jour que, suivant son habitude, Ned allait fouiller les récifs, il aperçut, en contournant brusquement un rocher, assis et comme plongé dans un demi-sommeil, le personnage le plus extraordinaire qu’il eût vu de sa vie : c’était un petit vieux, ridé comme une pomme, couvert d’un vêtement semblable aux écailles d’un poisson, le menton appuyé sur une canne de lord maire, des lunettes rondes posées sur un gros nez plus vermillonné que celui de John l’Ivrogne, et sur la tête un petit tricorne en velours rouge.
Ned était brave, mais il eut peur malgré tout, en reconnaissant le Mérow. D’un coup de rame, il arrêta son canot, puis il fit le signe de la croix.
Si peu qu’il eût fait de bruit, le vieillard releva la tête. Tous les deux se regardèrent une minute. Sans doute la figure du pêcheur ne déplaisait pas au Mérow, car celui-ci, au lieu de sauter à l’eau comme ils font d’habitude, continuait à le regarder en souriant.
« Votre serviteur très humble, Excellence, dit Ned en ôtant son chapeau.
– Bonjour, Ned Kéwin, mon garçon, répondit le Mérow.
– Aoh ! vous savez mon nom ? fit le pêcheur tout surpris.
– Belle affaire, ricana le petit vieux en remontant ses lunettes sur son front. Qu’as-tu donc là dans ton bateau ?
– Un baril de brandy à votre service, Excellence.
– C’est pour le vendre ?
– Je préfère le boire, s’il est de bonne qualité.
– Aoh ! Tu es bien le petit-fils de ton grand-père ; je l’ai beaucoup connu ; c’était un fameux buveur et, quoique les bons chiens chassent de race et que ton nez soit d’une belle couleur, je parierais que tu n’aurais pas été de force avec lui. En avons-nous vidé ensemble, de ces flacons ! Allons, amarre ton bateau et enlève la bonde de ton baril ; nous allons porter ensemble quelques toasts à la mémoire de mon vieil ami. »
Et, faisant claquer sa langue et clignant les yeux d’un air malin, il sauta dans la barque.
« Votre Excellence est leste pour son âge, s’écria le pêcheur, émerveillé.
– Quel âge me donnes-tu ?
– Soixante, soixante-dix, excusez si je me trompe, mais je ne crois pas.
– Deux cent cinq, sans compter les mois de nourrice, ricana le petit vieux ; c’est l’âge où, chez nous, on songe à se marier.
– Jusqu’à quel âge vivez-vous donc ?
– Sept, huit cents ans, neuf cents quelquefois ; quelques-uns arrivent à mille, mais rarement.
– Alors, à vos mille ans, Votre Excellence, et que Dieu vous conserve, » fit Ned en présentant à sa nouvelle connaissance un gobelet d’étain d’une pinte, tandis que lui-même buvait dans son écuelle de terre.
« À la mémoire de mon ami John, ton grand-père, » répondit courtoisement le Médow en vidant sa pinte.
Il y eut un moment de silence, le moment de la dégustation.
« Qui t’a vendu ce brandy ? demanda le petit vieux.
– J’ai trouvé le baril dans les roches ; c’est faible.
– Il ne vaut pas le whisky que je faisais boire à ton grand-père.
– Aoh ! je le crois, le whisky, c’est irlandais. Alors, vous buviez ensemble ?
– Tantôt moi chez lui, tantôt lui chez moi, simple affaire de convenance, car nous nous fournissions au même dépôt, en sorte qu’il y avait peu de différence entre nos liqueurs.
– Moi, je me fournis à la mer.
– Tous mes barils en viennent.
– Votre Excellence les tient sans doute dans des grottes ?
– Chez moi, et je puis me vanter que ma cave est bien montée.
– Chez vous, sous l’océan ?
– Naturellement.
– Elle doit être un peu humide ?
– Très fraîche seulement.
– Ce serait curieux à voir.
– Aujourd’hui, ce serait un peu tard ; mais, si tu veux accepter pour une autre fois, choisis le jour qu’il te plaira ; nous boirons en la compagnie de ton grand-père John Kéwin.
– De mon grand-père mort il y a tant d’années ?
– De votre grand-père, mon cher Ned, repartit le Mérow qui, ayant pris en estime un aussi estimable ivrogne, avait cessé de le tutoyer. Voyons, quel jour ?
– Eh bien ! mercredi, voulez-vous ? à condition de ne pas vous déranger.
– C’est convenu. Je vous attendrai ici ; au revoir, c’est l’heure de ma sieste, fit le petit vieux ; j’ai mes habitudes, moi aussi. »

Ils se donnèrent une poignée de mains, après laquelle le Mérow, assujettissant son tricorne rouge, bondit en l’air, fit une cabriole et, piquant une tête, disparut dans les profondeurs de l’abîme.
« Diable, diable, si c’est là la route qu’il veut me faire prendre, j’ai mal fait d’accepter, se dit Ned. Je pourrais bien rester là-bas avec le grand-père. »
Cette pensée le dégrisa et il retourna chez lui tout pensif.
Le lendemain, au lieu de retourner à la pêche, il alla au village, demanda le révérend chapelain de l’église de Saint-Patrick et demeura deux heures enfermé avec lui.
Le dimanche suivant, au lieu de rentrer pour boire, il acheta un cierge qu’il mit à brûler devant la statue de son patron, puis se confessa longuement.
Le mercredi matin, il arriva au rendez-vous, espérant bien que le Mérow l’aurait oublié et pensant que tout ce qu’il avait vu ou entendu n’était qu’un effet de l’ivresse.
Le petit vieux l’attendait ; à la vue de son invité, il frappa de joie dans ses mains.
« Voilà ce qui s’appelle un homme exact. Huit heures juste ; le couvert est mis, le déjeuner cuit à point, j’ai mis en perce un barillet de whisky première qualité ; partons, partons. »
Et, en disant cela, le Mérow sortit de la poche de son habit d’écailles de poisson, un tricorne rouge exactement pareil à celui qu’il portait et dont il voulut coiffer le pêcheur.
« Que le bon Dieu vous bénisse, s’écria Ned, en reculant pâle de terreur ; est-ce vraiment la route que vous m’avez montrée la dernière fois que vous voulez me faire prendre pour descendre chez vous ? C’est que, voyez-vous, je ne suis pas un poisson, moi, pour respirer dans l’eau, surtout à cette profondeur ; c’est bon pour rire, vous savez, mais je ne veux pas me noyer.
– Aoh ! je ne te reconnais plus, mon garçon, ou j’ai bien changé pour que tu me prennes pour un assassin, moi, le vieil ami de ce brave John. Ce chapeau, que je te présente, est celui qu’il portait pour me suivre et qui le préservait de tout accident. Avec ce chapeau, dans la profondeur de l’océan, tu es plus en sûreté que dans ton bateau, que dans ta maison, que dans ton lit, et tu ne sais pas quel curieux voyage la peur te ferait manquer. »
Ned continuait à se faire prier ; ce n’était pas la curiosité qui lui manquait, mais la route à suivre ne lui allait pas ; enfin, il se laissa rassurer, enfonça lui-même le tricorne sur sa tête d’un coup de poing, fit un signe de croix et dit :
« Partons ; le déjeuner serait froid.
– All right, ouvre les yeux et ferme la bouche ; une ! deux ! trois ! »
Ned était un fameux gaillard ; la tête fut si bien piquée, qu’il ne jaillit pas même une éclaboussure. Ah ! Votre Honneur, si vous les aviez vu filer dans l’eau verte ! Mon grand-père qui, cependant, s’y entendait, n’aurait pas eu le temps d’avaler un verre de whisky que, déjà, ils étaient sur le sable, à cinq cents brasses au-dessous du canot, couchés à côté l’un de l’autre, dans un hamac tendu tout exprès pour les recevoir.
– Pourquoi un hamac, Paddy ? lui demandai-je.
– Aoh ! pour les empêcher de se casser la tête, l’océan formant une voûte suspendue à vingt pieds au-dessus de la demeure du Mérow.
– Et la terre était sèche au-dedans ?
– Comme mon gosier en ce moment, Votre Honneur. »
« Viens voir ma cave, dit le Mérow à Ned.
– Par mon saint patron ! quelle armée et qu’il fait bon d’être son général, s’exclama Kéwin en entrant dans une salle immense où s’alignaient des milliers de fûts de toutes les dimensions.
– Peuh ! fit le Mérow, ce sont des vins exquis pour des Français, mais pas assez capiteux pour de bons buveurs comme nous. »
Et il le fit passer dans la cave aux liqueurs.
« Quel parfum ! quel bouquet ! répétait Ned, en ouvrant les narines et en faisant claquer sa langue.
– Voici la place qu’occupait le meilleur fût de whisky, dit le petit vieux en montrant une case vide.
– Quel malheur qu’il se soit perdu ! s’écria Ned ; j’en plains Votre Excellence.
– Eh ! eh ! répliqua le Mérow, le barillet n’est pas perdu tout à fait ; tu le retrouveras sur la table.
– Dans ce cas, Votre Excellence, s’écria Ned en lui frappant familièrement sur l’épaule, je retire mes doléances pour les changer en actions de grâces.
– Allons, allons, répondit le Mérow, je m’aperçois que tu es digne de ton grand-père.
– À propos, où est-il ? demanda le pêcheur.
– Je vais te le présenter ; suis-moi. »
Ils entrèrent dans une grande pièce pavée d’une mosaïque de coquillages si petits et si bien assemblés qu’ils ressemblaient à ces riches tapis ornés des couleurs les plus vives, auxquels vingt rangs des perles les plus fines servaient de bordure. Plus de mille bouteilles toutes bouchées étaient rangées, étiquetées, alignées sur des rayons.
« Aoh ! s’écria Ned en s’en approchant vivement, voilà qui doit être du fameux.
– C’est ce que je possède de plus précieux en effet, » répondit le Mérow en se redressant avec orgueil.
Mais déjà Ned s’était arrêté net ; le plus profond dédain se peignait sur son visage, tout à l’heure brillant d’enthousiasme ; ses bras tombèrent et, d’une voix gémissante, il dit :
« Vides, vides, toutes vides !
– Lis donc les étiquettes et tu verras si elles sont vides.
– Tous les Kéwin ont su bien boire, mais pas un seul n’a pu apprendre à lire, répondit Ned, humilié de voir qu’on le soupçonnait de connaître les lettres de l’alphabet.
– Chacune de ces bouteilles contient l’âme d’un noyé à dix lieues à la ronde ; voici l’âme de mon ami John, ton grand-père.
– Mon grand-père dans une bouteille ?
– Son âme seulement ; quel tombeau plus honorable aurais-je pu trouver pour l’âme d’un buveur aussi réussi ? »
Ned ne répondit rien ; il regardait les bouteilles ; celle-ci ressemblait à toutes les autres, impossible de la reconnaître.
« Tous les Kewin se sont noyés ; ils doivent y être tous, murmura-t-il.
– Depuis deux cents ans seulement, sauf deux : William, noyé à Terre-Neuve, et Hassy, noyé dans la Tamise ; ce sont deux âmes qui m’ont échappé.
– Mon grand oncle et mon frère aîné Georges sont certainement dans le bataillon.
– Cette bouteille est celle de Georges, en effet ; il s’en est fallu de bien peu que je le manquasse : son âme était déjà à moitié hors de l’eau, près d’ici, tout à côté du rocher noir, lorsque…
– Ça ne doit pas être facile d’attraper une âme, fit Ned qui avait son idée.
– Je manquais les premières parce que je me pressais trop. Il faut les prendre au bon moment, quand elles sont mouillées et qu’elles ont froid ; alors, vous n’avez qu’à les envelopper dans un petit filet de mon invention, ouvrir le filet dans une boîte qui n’a pour issue qu’un petit trou auquel vous adaptez le goulot d’une bouteille ; ensuite, vous secouez la boîte ; l’âme, pour se sauver, entre dans la bouteille ; vous fermez vivement et le tour est fait.
– Pourquoi ces bouteilles-ci sont-elles noires, tandis que les autres sont blanches ?
– Ce sont des âmes d’Anglais. La bouteille du milieu, la plus grande, contient l’âme d’un évêque protestant ; je les tiens dans l’obscurité pour les faire enrager. À présent, tu as tout vu ; allons déjeuner. »
Quand, après le déjeuner, le Mérow le ramena à son canot, Ned avait ses idées fraîches ; seulement, il était un peu gai.
« Il dut avoir de la peine à remonter ?
– Pas le moins du monde, il n’eut qu’à retourner son tricorne, doublure en dessus, et remonta comme une flèche.
– Et depuis, il ne vit plus le Mérow ?
– Cinquante fois et plus ; il se serait bien gardé de se brouiller avec lui.
– Pour continuer à boire ?
– Oh non ! je vous le répète, il avait son plan.
– Ah, vraiment ? lequel ?
– Faire sortir ses parents de leurs bouteilles pour les envoyer en paradis où vont les Irlandais catholiques et expédier les Anglais, leur évêque en tête, faire connaissance avec le Donégal de l’autre monde pour y griller comme ils le méritent.
La chose n’était pas facile ; les Mérows sont fins et méfiants, ; impossible de les griser. En deux ans, le petit vieux vint trois fois déjeuner chez Ned et, trois fois, il repartit frais et dispos, laissant son hôte étendu ivre-mort sous la table.
Désespéré, Ned alla trouver son curé, car il était devenu très dévot, et lui confia l’histoire des bouteilles, ses efforts pour délivrer les âmes captives et son insuccès.
Le révérend habitait le village depuis longtemps et confessait tous les hommes du pays : c’est vous dire s’il avait senti de près des ivrognes, buveurs de brandy, de gin, de whisky ou de poteen, ou ce qui est la même chose, les têtes faibles, les ordinaires, les fortes, les excellentes.
Sa Révérence dit à Ned :
« Te sens-tu capable de passer trois dimanches sans boire ? »
Ned n’était pas menteur ; il prit son chapeau et s’en alla sans répondre.
Six mois après, le révérend le rencontra par hasard, car il se cachait.
« Eh bien ! Ned, par ta faute, tous tes parents sont privés du Paradis. Lâche que tu es, quand tu iras dans l’autre monde, Dieu te mettra dans un endroit où il fait plus chaud qu’ici et où ce n’est pas trois dimanches que tu ne boiras pas, mais trois cent millions.
– C’est vrai, je suis un misérable, votre Révérence, et si vous voulez pour deux…
– C’est quatre, à présent, répondit sévèrement le curé.
– J’essaierai, » fit Kéwin humblement.

D’un mois, le curé ne le revit. Un lundi matin, il reparut à la cure : il était pâle et maigre, mais tout joyeux.
« Tu as été malade, mon garçon ?
– Voici quatre dimanches que je n’ai pas bu, votre Révérence.
– Oh ! oh ! voilà qui est à ton honneur ! Comment as-tu fait ? cela me semble merveilleux.
– Comme mon voisin le contrebandier ; j’ai rempli une bouteille de Sotun et je suis venu la vendre à la ville, sans me cacher ; un homme de la brigade noire m’a arrêté et conduit devant le juge où j’ai eu juste ma ration : un mois de prison à la bouillie de gruau et à l’eau ; c’était ce que je voulais : faire un mois pour délivrer les autres de leurs années de bouteille.
– Très bien, mon ami ; va trouver le Mérow dès demain matin, invite-le à déjeuner ; voici un verre à double-fond, il aura l’air plein qu’il n’y en aura que quelques gouttes ; bois dans ce verre ou fais semblant d’y boire et verse du poteen à pleins bords dans celui du vieux.
– Je le ferai, votre Révérence. Merci mille fois.
– Au revoir, Kéwin ; je prierai pour toi et pour les âmes en bouteilles. »
Le soir même, le pêcheur prit son canot et alla au roc noir d’où il donna le signal à son ami en lançant une pierre blanche dans l’eau.
L’instant d’après, le Mérow apparut.
« Je craignais qu’il ne te fût arrivé quelque accident, dit-il.
– Je sors de prison pour avoir voulu me procurer une liqueur qui laisse le whisky aussi loin derrière elle que le whisky laisse le brandy. Heureusement, j’ai pu en cacher un barillet, mais il faut le boire vite pour éviter les tracasseries. Venez déjeuner avec moi mercredi ; vous serez satisfait et je vous conterai mon histoire.
– Après-demain, à huit heures, je serai chez toi.
– Au revoir, alors ; je suis très pressé.
– Au revoir, Ned. »
Tous les préparatifs étaient achevés le mercredi matin, lorsque le petit vieux arriva. Il était pressé de goûter la liqueur. Il la trouva délicieuse. Pour allumer sa soif, Ned lui avait préparé des mets fortement épicés et le faisait causer sur son sujet favori, sa belle résidence du fond de l’eau.
Les toasts succédaient aux toasts.
« Very good, very good, répétait le petit vieux en faisant claquer sa langue et en roulant des yeux singulièrement animés.
Comment la nommes-tu ?
– Du poteen.
– Tu m’en donneras un barillet ?
– Deux.
– Deux ! Tu es mon ami, je t’aime. Ned Kéwin, tu es mon frère, ; embrassons-nous. Oh ! vois-tu, je ne veux plus me séparer de toi, je te mettrai dans ma plus belle bouteille. Eh ! eh ! ton nez est rouge, ta main tremble ; moi, au contraire, ça me réjouit, ton poteen. Regarde si je ne suis pas solide. »
Et d’un bond il sauta sur la table, puis sur le dos de Kéwin, jeta son tricorne au plafond, le rattrapa au bout de son pied, exécuta la danse du homard et de la homarde, parla de boire l’océan sans en être incommodé, et d’épuiser le barillet sans prendre respiration.
Ned eut l’air d’en douter.
Le petit vieux se fâcha et, pour prouver ce qu’il disait, se coucha sur le dos, la tête sous le robinet, le tourna et reçut la liqueur dans sa bouche comme dans un entonnoir.
Bientôt pourtant, ses forces furent à bout ; il essaya de fermer, mais sa main n’obéissait plus ; la liqueur de feu coulait en son visage devenu affreusement pâle ; il ne bougeait plus. Son ami le plaça sous la table pour qu’il ne se cassât pas quelques membres en tombant, s’empara de son tricorne, sauta dans son canot, puis, arrivé à l’endroit voulu, fit un signe de croix et plongea.
L’habitation était déserte ; Kéwin courut à la salle aux collections, enleva le bouchon de la première bouteille et écouta ; un souffle léger caressa sa figure avec le bruit d’un soupir de satisfaction ; à chaque bouteille, même souffle, même soupir.
Jamais il n’avait travaillé avec tant d’ardeur ; deux âmes murmurèrent merci en passant, le grand-père et le frère probablement ; celles des Anglais firent un bruit de grincements de dents. « Ma foi, tant pis, » se dit-il, et il continua sa besogne, puis, tout étant fini, il ouvrit la porte et, aussitôt, toutes les âmes s’échappèrent sous formes de bulles d’air à travers les eaux vertes de l’océan.
Quand il rentra chez lui, son hôte dormait toujours. Kéwin le plaça sur son lit avec son tricorne accroché à un clou et le laissa cuver paisiblement son poteen.
Le matin, il était gris encore lorsque Kéwin lui proposa de le ramener dans son canot. Tout alla bien jusqu’au roc noir, mais là le petit vieux voulut absolument qu’il sautât avec lui dans l’océan.
« Je ne puis pas ; je n’ai pas de tricorne, répétait Ned ; je me noierais.
– Tant mieux, tant mieux ; je veux que tu te noies pour mettre ton âme en bouteille. Allons, saute, » et il s’accrochait à lui.
« Je veux te mettre en bouteille, répétait le vieux, en le tirant toujours avec une force incroyable ; tu es mon ami, je te garderai dans ma collection. »
Le léger bateau penchait ; Ned se sentit perdu.
« Seigneur Jésus, à mon aide, » cria-t-il désespéré, et il s’accrocha à un banc avec la jambe ; son corps pendait déjà au-dehors, lorsque le Mérow, en se courbant pour l’arracher, laissa tomber son tricorne qui, en touchant l’eau, descendit avec la rapidité de la flèche.
Pour le rattraper, le vieillard, lâchant le batelier, plongea en poussant un cri terrible.
Ned se hâta de fuir avant qu’il reparût. Ce fut la dernière fois qu’il le vit. Quelques jours plus tard, on retrouva, près du roc noir, un cadavre de petit vieux habillé d’écailles ; un savant anglais, qui se trouvait là, l’examina et dit que c’était un phoque. On fit semblant de le croire, mais tout le monde savait bien que c’était le Mérow, et depuis on n’en a plus revu dans la baie ni aux environs.
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(A. de Lamothe, in Almanach des Chaumières pour l’année 1890, treizième année, Paris : Librairie Blériot, Henri Gautier successeur, 1889 ; in Almanach pittoresque, cinquante-neuvième année, Paris : Librairie de J. Casterman, 1899. Les illustrations sont tirées de la publication dans l’Almanach des Chaumières)
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☞ « Les Âmes en bouteille » sont en fait une réécriture de la légende « The Soul Cages, » recueillie par Thomas Crofton Croker dans ses Fairy Legends and Traditions of the South of Ireland, 1828.
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EMMANUEL DOMENECH : LÉGENDE DE LA BAIE DE DUNBEG
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C’est au sud-est d’Ennis que se trouvent le port et la baie de Dunbeg sur les côtes du comté de Clare, qui sont, de toute l’Irlande, les plus fertiles en légendes féeriques. M. Crofton Crocker en cite une que les pêcheurs racontent dans leurs moments de bonne humeur, avec une verve inimitable. Je regrette beaucoup de ne pouvoir pas la reproduire avec ces expressions intraduisibles, que l’Irlandais mêle continuellement à tous ses récits populaires : néanmoins, je tâcherai de rendre le plus littéralement possible le style local.
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Jack Dogherty vivait du produit de ses filets, comme avaient vécu son père et son grand-père, également pêcheurs. Retiré dans l’endroit le plus sauvage de la baie de Dunbeg, il y demeurait des semaines entières, seul avec sa femme, sans voir une âme humaine ; il est vrai que les habitations les plus proches étaient fort éloignées. Celle de Jack Dogherty, perdue au milieu d’un chaos de rochers baignés par l’Océan, ne permettait guère les visites du voisinage. Cet endroit est justement l’unique de cette côte sur lequel on pouvait vivre et même faire de jolis bénéfices, non seulement par la pêche, mais encore par les provisions et les barils d’eau-de-vie, provenant des navires naufragés jetés par la tempête sur le rivage.
Jack n’hésitait jamais à courir dans son petit canot d’osier et de peau (curragh), au secours des marins en danger de périr, mais lorsque le navire et l’équipage avaient sombré, il s’appropriait volontiers tout ce que les vagues faisaient échouer près de sa cabane. « Personne ne s’en portera plus mal, se disait-il à lui-même dans ces circonstances, et quant au roi, que le bon Dieu le bénisse, mais tout le monde sait qu’il est assez riche, sans prendre encore ce qui flotte sur la mer. »
Quoique Jack, pour les raisons que nous venons de donner, fût un ermite passionné, il avait un si bon caractère que personne autre dans toute l’Irlande n’aurait pu décider Biddy Mahony à l’épouser et à quitter la bonne ville d’Ennis pour aller vivre sur ces rochers isolés, où l’on n’avait pour tout voisin que des goélands et des phoques. Biddy connaissait l’humeur de Jack et sa petite fortune ; elle savait qu’elle serait heureuse avec lui, et sans aucun doute elle l’était beaucoup. Jack, de son côté, passait sa vie d’une manière très agréable, mais une chose manquait à son bonheur et le rendait souvent pensif. Il se rappelait que son père et son grand-père avaient vu des Merrows ; il savait que ces créatures ressemblaient entièrement aux chrétiens, et que la bonne chance suivait toujours la rencontre de ces êtres inoffensifs. Aussi désirait-il en voir à tout prix, et souvent il se promenait seul de bon matin sur la plage pour en apercevoir, mais, après avoir passé des journées entières à la piste, il revenait comme il était parti, sans avoir découvert autre chose que les phoques et les goélands.
Un jour pourtant, la fortune le récompensa de sa constance. En tournant un angle de la côte, il aperçut, perché sur un rocher non loin de la mer, un objet qu’il n’avait jamais vu : c’était un petit vieillard ayant une sorte de vêtement fait avec des écailles vertes, et portant sur la tête un chapeau rouge à trois cornes. Jack se mit aussitôt à crier pour attirer l’attention de ce singulier personnage, mais celui-ci sauta dans la mer au lieu de répondre, et disparut dans l’eau. Le brave pêcheur, convaincu qu’il venait d’apercevoir un Merrow, ne se découragea pas de cette brusque disparition, et, dans l’espérance de le revoir une autre fois, il parcourait tous les matins le rivage. Quinze jours après cette rencontre, Jack, surpris par une bourrasque, alla se réfugier dans une des nombreuses grottes percées naturellement dans les falaises de la côte ; mais quel ne fut pas son étonnement en voyant tout à coup devant lui le même petit homme assis et paraissant plongé dans une profonde méditation.
Le pêcheur prit courage et, s’approchant du Merrow, lui dit en le saluant :
« Votre serviteur, monsieur.
– Bonjour, Jack Dogherty, répondit le vieillard.
– Comment Votre Honneur connaît-il mon nom ? reprit Jack, encore plus étonné.
– Comment ? mais c’est tout simple, j’ai connu votre grand-père longtemps avant son mariage avec Judy Regan, votre grand-mère. Ah ! je l’aimais beaucoup, votre grand-père, et jamais je n’ai connu le pareil pour vider une bouteille entière de brandy. J’espère, mon garçon, que vous êtes son petit-fils, ajouta-t-il en clignant malicieusement de l’œil.
– Oh ! ne craignez rien pour cela, répliqua Jack, si ma mère m’avait élevé avec du brandy, je crois que je serais encore à la mamelle aujourd’hui.
– Ah ! très bien, j’aime à vous entendre parler ainsi ; cela me donne envie de faire une plus ample connaissance avec vous, ne serait-ce qu’en souvenir de votre grand-père, qui, malheureusement, avait la tête peu solide.
– Je suis sûr, dit Jack avec un air de curiosité, que, puisque Votre Honneur vit au fond de la mer, il doit prendre beaucoup de brandy pour conserver la chaleur de son estomac dans un endroit si humide. C’est sans doute à cause de cela que l’on entend souvent dire d’un chrétien qu’il boit comme un poisson ; et serait-ce une indiscrétion de vous demander où vous prenez votre brandy ?
– Mais au même endroit que vous, c’est-à-dire sur la plage, répondit le Merrow.
– Très bien, mais alors je suppose que vous devez avoir une cave bien sèche pour le renfermer, et bien curieuse à voir.
– C’est très vrai, elle est très intéressante, et si vous me rencontrez lundi prochain, nous en causerons un peu plus. »
Et sur ces derniers mots, tous deux se séparèrent les meilleurs amis du monde.
Le lundi suivant, Jack revint dans la grotte et fut très surpris en revoyant le Merrow, portant sous chaque bras un petit chapeau rouge ; aussi s’empressa-t-il de lui dire :
« Votre Honneur me permettra-t-il de prendre la liberté de lui demander ce qu’il veut faire de ces deux chapeaux ? Est-ce que, par hasard, il aurait la bonté de m’en donner un ?
– Non, non, répondit le vieillard, je ne me les procure pas assez facilement pour m’en défaire ainsi ; mais je vous en apporte un pour que vous puissiez venir dîner chez moi.
– Que le bon Dieu nous bénisse et nous préserve de tout accident, s’écria Jack, épouvanté de cette proposition ; est-ce que vous voulez que j’aille au fond de l’Océan ? Ne serai-je pas étouffé par l’eau, sans parler du danger de me noyer ? Ah ! mon Dieu, que dirait ma pauvre Biddy, et que ferait-elle sans moi ?
– Et que vous importe ce qu’elle dira, reprit le Merrow. Ah ! votre grand-père n’aurait pas parlé comme vous ; que de fois il a pris ce même chapeau pour plonger courageusement après moi ; que de bons dîners et de bonnes bouteilles de brandy n’avons-nous pas pris ensemble sous la mer !
– Est-ce réellement vrai, ce que vous me dites là ? demanda le pêcheur, vivement excité par la curiosité. N’est-ce point une plaisanterie, ce que vous me proposez ? Mais non, je vois que vous êtes sérieux ; ma foi, tant pis, adieu les inquiétudes ; je ne veux pas être plus poltron que mon grand-père ; partons, je vous suis. »
Les deux amis quittèrent la grotte et s’avancèrent à la nage dans la mer jusqu’à ce qu’ils arrivassent de l’autre côté de la baie au pied d’un rocher, qu’ils se mirent à gravir. Ils allèrent ensuite dans un endroit où le rocher était à pic et la mer très profonde. Jack tremblait de tous ses membres en suivant le Merrow ; celui-ci ne lui laissa pas le temps de réfléchir. Après lui avoir mis le chapeau sur la tête, il lui dit d’ouvrir les yeux et de bien le tenir ; puis il plongea dans la mer, et le pêcheur avec lui. À peine eurent-ils touché l’eau qu’ils descendirent, descendirent avec une effrayante rapidité ; le pêcheur aurait bien voulu être dans ce moment auprès de sa femme, devant un bon feu, mais c’était trop tard ; le chapeau l’entraînait au fond de la mer. Cet étrange voyage ne dura pas longtemps ; en quelques minutes, les deux amis abordèrent au-dessous de l’eau sur un terrain parfaitement sec. Jack vit une belle maison construite avec des coraux et des coquillages artistiquement arrangés et d’une grande beauté. L’Océan planait au-dessus d’eux comme le ciel plane au-dessus de la terre ; les poissons nageaient dans cette atmosphère liquide, comme les oiseaux volent dans l’air ; tandis que, sur le sable, des crabes et des homards se promenaient par multitudes bigarrées.
– Eh bien, Jack, dit le Merrow, je suis persuadé que vous ne pensiez guère trouver une habitation pareille à celle-ci ? Êtes-vous étouffé, étranglé, noyé, et pensez-vous à Biddy ?
– Oh ! non, pas moi, répondit naïvement le pêcheur, étonné de tout ce qu’il voyait et montrant ses dents avec une grimace de bonne humeur ; mais aussi, qui pouvait s’attendre à voir de pareilles choses ?
– Maintenant, reprit le vieillard, allons voir ce qu’on nous a préparé pour manger. »
Jack avait faim, et c’est avec plaisir qu’il aperçut une colonne de fumée blanche sortir de la cheminée. Il suivit son compagnon dans l’intérieur de la maisonnette et vit dans la cuisine, propre et bien fournie, deux petits Merrows qui préparaient le dîner. Ensuite, il passa dans une cave longue et remplie de tonneaux de toutes les grandeurs et de bouteilles cachetées.
« Que dites-vous de cela, maître Dogherty ? demanda l’amphitryon. Croyez-vous qu’on puisse mener une existence confortable au fond de l’eau ?
– Oh ! je n’en doute plus, » répondit le pêcheur en faisant claquer ses lèvres comme s’il dégustait déjà les liqueurs de la cave.
Le dîner fut servi dans une jolie salle à manger, et les deux amis se mirent à table. On y voyait les plus excellents poissons du monde, ainsi que des huîtres délicieuses et des homards magnifiques. Quant aux vins, le vieux Merrow n’en voulut pas, disant qu’ils étaient trop froids pour l’estomac, de sorte qu’ils ne burent que du brandy.
Jack, à la fin du repas, remplit une coquille de la meilleure eau-de-vie de Hollande et dit, en s’adressant à son compagnon :
« Je bois à la santé de Votre Honneur ; je vous demande pardon de ne pas vous nommer, mais c’est tout simplement parce que j’ignore votre nom, quoiqu’il y ait déjà quinze jours que nous nous connaissions.
– C’est vrai, Jack, répondit le Merrow, je n’y avais pas pensé plus tôt ; mais comme il vaut mieux tard que jamais, je vous dirai que je m’appelle Conmara.
– C’est un nom assez décent, reprit Jack en se versant à boire ; donc, à votre santé, monsieur Conmara, et Dieu fasse que vous viviez encore cinquante ans.
– Comment, cinquante ans ! s’écria le vieillard courroucé, je dois vous être bien obligé de votre souhait : si vous aviez dit cinq cents ans au moins, cela en aurait valu la peine ; mais cinquante, c’est désirer me voir mourir bientôt.
– Allons, ne vous fâchez pas, répliqua Jack, j’ignorais qu’au-dessous de l’eau l’on vivait aussi longtemps. J’aurais dû pourtant m’en douter en pensant que vous avez connu mon grand-père, mort il y a soixante ans. À ce qu’il paraît, l’air est très sain ici, puisque la vie est si longue. Je m’étais imaginé qu’on devait s’y enrhumer facilement. Ce n’est pas de ma faute si j’ai des idées erronées sur votre séjour, car ordinairement ceux qui le visitent ne reviennent jamais à terre nous en donner des nouvelles.
– Sans aucun doute, ajouta Conmara, l’air est très bon, mais il faut boire beaucoup. »
Et la liqueur spiritueuse coulait dans les coquilles ; elle passait ensuite sans s’arrêter dans le gosier des deux convives, et sans les griser ; probablement parce que la mer conservait leur tête froide.
Après le dîner, Conmara fit passer Jack dans une grande chambre, pour lui montrer une collection de curiosités, parmi lesquelles on voyait des espèces de pots ayant la forme de homards et rangés le long de la muraille.
Jack demanda ce que renfermaient ces pots.
« Ce sont les cages des âmes, répondit Conmara.
– Des âmes ! s’écria le pêcheur, surpris de cette réponse ; de quelles âmes parlez-vous donc, car certainement les poissons n’en ont pas ?
– C’est vrai, répliqua le Merrow, ils n’en ont pas, et ce ne sont pas les leurs, mais bien celles des marins noyés dans les environs de mon domaine.
– Que le bon Dieu nous préserve de tout mal ! murmura Jack en faisant le signe de la croix. Comment faites-vous donc pour les prendre ?
– Oh ! c’est assez facile, ajouta Conmara ; quand je vois une bonne tempête, je prépare quelques douzaines de ces pots, et lorsque les âmes des marins noyés quittent leur corps, les pauvres créatures, n’étant pas habituées au froid, se laissent prendre aisément, et je les conserve de mon mieux dans mes pots. »
Jack, ne sachant que dire, tant il était confondu par cette singulière révélation, prit le parti de ne rien dire du tout. Après avoir encore bu quelques gorgées de la fameuse eau-de-vie de Hollande, il pensa qu’il se faisait tard et qu’il devait retourner auprès de Biddy. Il pria donc Conmara de le laisser partir pour Dunbeg. Le vieux Merrow voulut l’accompagner, de crainte qu’il ne sût pas retrouver son chemin ; alors, il lui plaça le chapeau à l’envers, et mettant le pêcheur sur ses épaules, il prit son élan pour arriver jusqu’à l’eau, puis ils remontèrent en ligne droite « avec la rapidité de la flèche lancée d’une main sûre. »
Au moment où Jack abordait à Dunbeg, le soleil était caché derrière l’horizon ; les vagues de l’Océan se coloraient en rouge aux dernières lueurs de l’astre du jour, et l’étoile du berger scintillait déjà sur la voûte céleste. Le pêcheur rentra chez lui, et ne dit rien à sa femme de l’emploi de sa journée ; mais comme l’état des âmes renfermées dans les pots de Conmara l’inquiétait beaucoup, et qu’il savait que c’était une œuvre méritoire de les délivrer, il résolut de faire venir son ami, de le griser, et de profiter de son ivresse pour aller au fond de la mer opérer cette délivrance. Ce projet une fois arrêté, Jack devint très pieux ; il dit un jour à Biddy qu’il pensait qu’elle devait aller faire ses dévotions au puits sacré de Saint-Jean, près d’Ennis, pour obtenir sur eux les bénédictions du ciel. Biddy pensa de même et partit un beau matin, en recommandant à son mari d’avoir soin de sa maison.
Aussitôt que sa femme fut partie, Jack s’en alla sur la côte et jeta dans la mer une grosse pierre, pour prier Conmara de venir le voir. À ce signal convenu, le vieux Merrow fit de suite son apparition.
« Bonjour, Jack, dit-il en sortant de l’eau ; que me voulez-vous ?
– Oh ! mon Dieu, presque rien, répondit celui-ci ; je voulais seulement vous prier de venir manger avec moi un petit morceau.
– Bien volontiers, mon ami, reprit Conmara, quelle est votre heure ?
– Celle que vous voudrez ; si cela vous est agréable, ce sera dans une heure.
– Très bien, » répliqua le Merrow.
Et Jack prépara de suite un excellent dîner maigre et le meilleur brandy qu’il eût.
À l’heure désignée, Conmara vint s’asseoir à la table du pêcheur, et but de son mieux. Jack fit tout ce qui dépendait de lui pour l’enivrer, mais il oublia qu’il n’avait plus l’Océan au-dessus de sa tête. À la fin du dîner, Conmara s’en retourna chez lui, laissant son compagnon parfaitement ivre.
Le lendemain, en s’éveillant, Jack réfléchit que le seul moyen d’enivrer le Merrow serait de lui faire boire du poteen (prononcez potinn), espèce de whisky fabriqué de contrebande dans les montagnes, et dont probablement son ami n’avait jamais goûté.
« Vraiment, disait le pêcheur en se parlant à lui-même, je suis heureux que Biddy soit absente pour deux jours, de sorte que je pourrai essayer l’effet du poteen sur mon nouvel ami. »
En conséquence, Jack pria Conmara de l’honorer une seconde fois de sa visite ; celui-ci accepta sans difficulté, tout en se moquant du pauvre pêcheur et lui disant qu’il ne valait pas son grand-père.
Au dîner suivant, Jack eut bien soin de verser force rasades à son convive et de ne boire que juste ce qu’il fallait pour ne pas faire soupçonner son projet. Lorsque le vieux Merrow eut goûté du poteen, il trouva cette liqueur si délicieuse, qu’il n’en voulut point d’autre ; il en fit une telle consommation que bientôt il se mit à chanter, à danser, à faire toutes sortes de folies, et enfin tomba endormi sous la table. Jack, qui n’attendait que ce moment, prit le chapeau rouge de Conmara, se le plaça sur la tête et courut sur le rocher, d’où il se précipita dans la mer. Un instant après, les cages des âmes étaient renversées ; un petit sifflement se fit entendre ; le pêcheur l’entendit ; mais quoiqu’il ne vît rien, il ne s’en inquiéta pas ; il savait que les yeux d’un mortel ne pouvaient apercevoir des âmes ; puis il replaça les pots comme il les avait trouvés et revint dans la cabane.
Sa femme était de retour et fort en colère de trouver Conmara ivre sous la table à la place de son mari. Mais celui-ci lui révéla toute l’histoire de sa conduite, et Biddy, satisfaite d’avoir contribué, sans s’en douter, à la délivrance des âmes des naufragés, ne lui fit d’autre reproche que celui de ne l’avoir pas avertie plus tôt. Conmara se réveilla, retourna dans sa maison, et ne s’aperçut jamais de la ruse du pêcheur ; aussi continua-t-il d’être son ami pendant sept ans. Au bout de cette époque, Jack eut beau lui faire le signal convenu, il ne revint plus ; peut-être était-il mort.
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(Abbé [Emmanuel] Domenech, Voyages & Aventures en Irlande, Volume I, extrait du chapitre VI, Paris : J. Hetzel, Libraire-Éditeur, 1866. L’illustration est extraite de « Among the Merrows. A Sketch of a Great Aquarium, » de Juliana Horatia Ewing, in Aunt Judy’s Christmas Volume for 1873, edited by Mrs. Alfred Gatty. « La Cage aux âmes » de Thomas Crofton Croker a été retraduite par Lucienne Escoube dans son recueil Contes du pays d’Eire, Paris : La Nouvelle Édition, 1945, repris sous le titre : Contes irlandais aux éditions Terre de Brume, « Bibliothèque celte, » en 2008)
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JACOB ET WILHELM GRIMM : L’HOMME AQUATIQUE ET LE PAYSAN
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Tradition orale de la Bohême allemande.
Wassermann ressemble en tout à un autre homme, n’était que, lorsqu’il ouvre la bouche, on lui voit des dents vertes. Il porte aussi un chapeau vert. Il se montre aux filles, quand elles passent près de l’étang, mesure du ruban et le leur jette.
Pendant un temps, il vécut en bon voisin avec un paysan, qui habitait les environs du lac ; il lui faisait des visites et finit par le prier un jour de venir aussi le voir dans sa demeure.
Le paysan y consentit et l’accompagna. Dans cette habitation sous-marine, tout était exactement comme dans un magnifique palais terrestre ; il y avait des appartements, des salles, des chambres, remplies de toutes sortes de richesses et d’ornements ; l’ondin conduisit son hôte partout, et lui fit tout visiter ; on parvint enfin à une petite chambrette, où il y avait beaucoup de pots neufs renversés, les ouvertures en bas. Le paysan lui ayant demandé ce qu’il avait là : « Ce sont, répondit l’ondin, les âmes des noyés, que je garde sous ces pots, pour les empêcher de s’échapper. » Le paysan garda le silence et regagna la terre ; mais la captivité de ces pauvres âmes l’inquiéta longtemps, et il épia le moment où l’ondin serait sorti, et quand il fut sûr du fait, comme il avait très bien remarqué le chemin qui conduisait à la demeure aquatique, il y descendit et fut assez heureux pour retrouver la petite chambre. Dès qu’il y fut, il retourna les pots l’un après l’autre ; aussitôt, les âmes des noyés remontèrent hors de l’eau et furent délivrées de leur prison.
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(Les Veillées allemandes : chroniques, contes, traditions et croyances populaires, par Grimm : nouvelle traduction précédée d’une introduction par L’Héritier (de l’Ain), tome I, Paris, Imprimerie de Mme Huzard, 1838)
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THOMAS CROFTON CROKER : THE SOUL CAGES
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