Un mort vivant, ce pauvre Villiers, comte Villiers de l’Isle-Adam, car depuis qu’il n’est plus, « quinze jours sont passés » et les articles se succèdent régulièrement ; hier encore, le barbier Figaro jouait une aubade de guitare – la dixième, au moins – sur la tombe du bon poète. M. Villiers de l’Isle-Adam a été salué homme de génie, un des plus hauts écrivains français ; le centième de tous ces éloges, pendant sa vie, et un peu d’or pour les prouver, eût bien mieux fait son affaire. Et, soit dit en passant, ceux qui se sont inclinés le plus bas devant l’artiste disparu, ceux qui l’ont écrasé d’un pavé de génie et ont rabaissé devant son cadavre l’ombre formidable de Hugo semblent bien n’avoir guère lu le subtil et prestigieux écrivain qu’ils apothéosaient. Axel, par exemple, est, selon eux, l’œuvre supérieure et magistrale qui donne un resplendissement à ce siècle ; mais, s’ils étaient sincères, ils avoueraient qu’ils n’en connaissent pas seulement cinquante lignes. Ce fut un mot d’ordre d’admirer  ; et beaucoup ne s’en sont pas privé ; ils ont admiré comme des nigauds, et ceux-là ont crié le plus fort la gloire du comte Villiers de l’Isle-Adam, qui l’ignoraient le mieux.

Ah ! les enthousiasmes d’aujourd’hui ! les sottises qu’on débite hardiment ! Et cela donne un air d’être une sélection, une aristocratie d’art, ceux qui possèdent la vérité, d’être ceux qui ont pénétré les arcanes et qui savent, comme dit l’Écriture, la bonne nouvelle. Si on allait fond de ces prétentions, on trouverait aisément dans l’âme de ces poètes chevelus, de ces critiques de coteries embryonnaires, de brasseries moyennagesques, les âmes épanouies et jumelles de M. Joseph Prudhomme et de M. Homais, de M. Homais qui cite Voltaire comme ils parlent en termes de cabale, de Villiers de l’Isle-Adam ou du sibyllin dessinateur Odilon Redon. – Non, M. Villiers de l’Isle-Adam n’est pas un génie ; ce fut, si on veut, un raté de génie, avec un pied dans la folie. Toutefois, il faut le proclamer, son étoile souvent obscure, eût, à côté du soleil de Hugo, des scintillements mystérieux et inoubliables, si bien que, par fantaisie et raffinement de dilettante, on peut les préférer, ces petites lueurs étrangement charmeuses, à la clarté resplendissante des soleils de Hugo, de Michelet, de Balzac, d’Edison. – Pour Villiers, Hugo était même plus qu’un soleil, c’était un univers, ce qui n’empêchait pas au reste de justes orgueils passagers. Ainsi, rencontrant un ami sur le boulevard, il lui prenait le bras : « Ah ! je viens de trouver une idée de nouvelle que je crois extraordinaire… N’est-ce pas, Hugo, c’est le vaste ciel, avec les soleils, les planètes, les constellations, les nébuleuses, c’est un cercle prodigieux à la seule pensée où, harmonieusement, roulent les mondes, et des mondes encore ?… (Après un temps de silence, où il regardait vaguement, non pas les gens qui passaient, mais son rêve)… Pourtant, il me semble que mon imagination franchit l’orbe monstrueux de Hugo et qu’en dehors, très loin, elle éclaire un moment le ciel inconnu, l’infini… »

Ce discours, dit presque à voix basse, en jetant de côté des regards défiants, comme si ses propos étaient séditieux et s’ils conspiraient contre un Maître, contre une majesté, presque contre Dieu. – Non, Villiers n’eut pas la belle santé d’art qui fait les souverains intellectuels ; il eut un magnifique talent de loin en loin et, ce semble, sa part est assez noble, une originalité qui fit supposer un peu plus quelquefois, « originalité de seconde main, dont on trouve aisément les sources, » a écrit un articlier de bon sens, M. Henry Fouquier, Hugo, Edgar Poe, Baudelaire, tels sont les éducateurs de M. le comte de Villiers de l’Isle-Adam, qui n’eut pas de génie, ou si rarement. – Un peu de sa fière tristesse est de ne s’en être pas consolé.
 

*

 

Au surplus, voici l’opinion inédite que ce remarquable écrivain avait de lui-même. Lui ayant, il y a quelques années, manifesté le désir que j’aurais à lui consacrer un article qu’il me demandait, je le priai de m’envoyer quelques notes sur lui. Le lendemain, il m’adressa les lignes suivantes, dont je ne me suis jamais servi, désirant de lui des détails d’origine et de vie, non une opinion :

« Quant à M. Villiers de l’Isle-Adam, les lecteurs du journal, le Figaro, n’ont pas oublié le genre d’étonnement que produisirent ses chroniques. Jusqu’alors, en effet, le public ne connaissait guère ce littérateur que d’après d’assez amusantes légendes, imaginées sur son compte par ses petits amis, lesquels trouvaient principalement à redire sur la façon fort négligée dont il portait sa cravate. Voici qu’en trois temps le prétendu rêveur devenait un penseur ; le fantaisiste, un artiste des plus sérieux, que le « parnassien Villiers » enfin, se révélait comme un écrivain d’un incontestable mérite. Mais, chose plus surprenante encore, voici qu’aujourd’hui la jeunesse littéraire et même nos grands lettrés, lorsqu’ils parlent ou écrivent de l’auteur de ces œuvres : Contes cruels, Axel, le Nouveau monde, Isis, paraissent lui témoigner une admiration toute spéciale. J’ai sous les yeux des notices, des livres à succès même, entre autres, À rebours, de Huysmans ; il y est parlé de M. Villiers de l’Isle-Adam comme d’une sorte de novateur magistral, d’un prosateur hors ligne, voire d’un homme de génie. » Il n’est peut-être pas mauvais de reproduire la lettre qui accompagnait ce petit dithyrambe :
 

Mon cher ami,

Je t’envoie ceci à la hâte. Fais pour le mieux, et à charge de revanche.

Je te serre la main.
 

VILLIERS DE L’ISLE-ADAM.

Ce 14 octobre 1885.
 

« Sans aller jusqu’à ces propos enthousiastes, – poursuivait Villiers, voulant écrire sur lui par la plume d’un camarade, – je ne laisserai cependant pas échapper ici l’occasion de déclarer ma modeste opinion personnelle au sujet de l’homme et de l’œuvre. Tout d’abord, le fait d’avoir résisté pendant plus de vingt ans aux duretés de l’existence quotidienne, aux injustices quelconques, à l’indifférence du temps envers les œuvres de haute envergure, et cela pour forger dans l’isolement son œuvre et rien qu’elle, me paraît chose trop rare pour critiquer, à la légère, celui qui a su l’accomplir. Voilà pour l’homme. – Quant à l’œuvre, je l’ai lue en grande partie, et j’ai ressenti l’impression d’un styliste qui, à force de clarté et de coloris, arrive à dissimuler une profondeur très réelle, une érudition très positive, une puissance d’ironie très intense, sous les dehors d’un conteur amusant, et parfois d’une sorte de grave charmeur. Voilà tout, et c’est déjà quelque chose, il me semble. Au surplus, je me réserve de donner une étude sur son dernier ouvrage, – l’Ève future, – qui nous est annoncé pour le mois prochain ; on dit que ce livre le révélera tout à fait. » – Pauvre Villiers ! je ne fis pas son article ; mais je le qualifiai de « conteur d’histoires souveraines où l’ironie altière des idées s’exprime en une magique éloquence de phrases » ; et, autre part, je dis : « M. Villiers de l’Isle-Adam continue à mépriser les biens terrestres et, ne pouvant être médiocre, il tâche d’être humble. » Enfin, la gloire est venue : elle a jeté des bouquets sur une tombe.

La gloire ? Qu’est-ce que c’est ?

Parfois, un nom qui vaguement survit. De combien d’oublis se compose une immortalité ?
 

*

 

M. le comte de Villiers de l’Isle-Adam, mort chez les frères de Saint-Jean l’Hospitalier, est né, à ce qu’on suppose, vers 1833, en Bretagne, probablement, car il fut toujours sur ce point très retenu de détails. Lui, dont les ancêtres – cela, il aimait à le dire – furent redoutés des ducs de Bretagne et des rois de France, il fut pauvre comme un gueux, n’ayant à lui que le vaste ciel ; mais il offrit le bras à la misère, crânement, avec plus de courage, peut-être, que n’en avaient les vaillants, ses aïeux, à faire tournoyer dans les mêlées leurs sanglantes épées à deux tranchants. – Vers deux heures du matin, une nuit de décembre, ce paladin tombé se promenait avec un camarade, tous les cafés fermés. Dans une griserie de paroles éloquentes, M. le comte de Villiers de l’Isle-Adam évoquait gravement les uns après les autres, comme Ruy Gomez de Silva, rappelant leurs exploits, ses aïeux qui tous reposent, chacun sous sa statue de marbre, dans une cathédrale. Enfin, il termina :

« — Et leur descendant, si tu ne me prêtes pas trois francs, va coucher sur quelque banc, à la belle étoile… »

On le sait, ce même Villiers pourtant étonna jadis Louis II de Bavière, ce chef de la maison en décadence des Wistelbach qui traînait, mélancolique et farouche, dans sa résidence de Munich aux fenêtres closes, les lumières en plein midi, ou bien au château de Honenschwangau, sa haute taille et sa majesté mystérieuse, Louis II, roi de Bavière, qui rêvait éveillé, la nuit, en voiture à quatre chevaux, précédé de courriers tenant des torches et, – sans haut-le-cœur pour rendre l’indépendance à sa patrie dont l’ombre des ailes étendues de l’aigle noir couvrait les terres – ne gardait d’enthousiasme que pour la perruque de Louis XIV et la musique de Wagner.

M. Villiers de l’Isle-Adam étant à Bayreuth, pour une audition d’un opéra, Siegfried, du génie allemand, fut invité à une fête donnée par le roi de Bavière. Il s’y rendit, paré de la grand-croix héréditaire de Malte, transmise par ses ancêtres, dont l’un fut commandeur de l’Ordre. Où est allé ce souvenir, dans la misère de Paris ? – Au « clou » ? comme dit l’argot.
 

*

 

Les anecdotes abondent sur Villiers de l’Isle-Adam. En voici une qui n’a pas été contée. Malgré ses profondes convictions légitimistes et catholiques, il fut l’ami de Victor Noir. Lors du meurtre de son camarade par le prince Pierre Buonaparte, il proposa de mener le cadavre aux bureaux du journal de Rochefort : la Marseillaise.

« Si nous étions dans Paris, avait dit Delescluze, je n’hésiterais pas. Nous aurions les rues pour combattre. »

On aurait, à Neuilly, enlevé le cocher d’une voiture fermée attendant à la porte, on aurait pris sa place, assis Victor Noir au milieu, dans le fiacre, et lui, Villiers de l’Isle-Adam, aurait monté dedans, avec un troisième ami pour caler le mort installé entre eux deux comme un vivant. À l’approche de la porte Maillot, afin de ne pas éveiller les soupçons des douaniers, ils auraient allumé trois cigares ; puis, après en avoir enfoncé un entre les dents desserrées de Noir, ils auraient simulé une conversation très gaie. Ainsi, pendant qu’un homme serait resté, la tête couverte par le drap mortuaire, sur le lit de Victor Noir, afin qu’aucune alerte ne se répandît, ils arrivaient au journal, à la nuit, et, le lendemain, ils portaient, accompagnés par deux cent mille hommes – une foule vengeresse et surexcitée – le cadavre aux Tuileries.

Son projet ne fut pas adopté.
 

*

 

Il y avait ainsi un côté plaisant et sérieux dans le caractère de Villiers de l’Isle-Adam. Deux vers, par exemple, qu’il mettait dans la bouche d’un sous-officier :
 

Mon verre n’est pas grand, mais je bois dans celui

Du maréchal Régnault de Saint-Jean-d’Angély.
 

Il aimait à synthétiser en un vers, ou deux au plus ; écoutez encore ce résumé de l’histoire au moyen-âge :
 

Pour un oui, pour un non, les peuples écopaient.
 

Un soir, nous discutions l’existence de Dieu (parole d’honneur !). Il avait encore un vers là-dessus :
 

L’infinité de Dieu l’individualise.
 

À la fin, à bout d’arguments : « Dieu t’a tiré de l’ombre, du néant, du non-être. Tu peux bien, sangrebleu, lui rendre la pareille ! » Souriant de ce jeu d’esprit, je continuai à l’acculer. Tout à coup, Villiers : « Qu’est-ce que ça me f…, les preuves de l’existence de Dieu ? Je l’aime ! » Puis, il regretta le comte de Chambord.

« Si Henri V se décidait à habiter le Louvre, je serais royaliste ; je ne suis qu’un littérateur. »

Un des sujets de conversation qu’il affectionnait le plus, après Dieu, c’était Wagner. Je me souviens qu’il racontait avoir demandé à Wagner ce qu’il entendait par « les maîtres chanteurs. » Le maître de Bayreuth répondit : « Les enfants balbutient, s’essayent ; les adolescents ont une voix chaude, vibrante ; à trente, elle est encore pleine ; à quarante, elle baisse ; à cinquante, à soixante, elle chevrotte. Mais ceux qui chantent toute la vie, et dont la voix va toujours en se renforçant, ce sont les maîtres chanteurs. » – Et Wagner, ajoutait Villiers, ne disait pas cela comme un prophète, mais, les coudes sur la table, devant une chope de bière, avec un gros rire de Prussien.

Tel était – si les lignes qui précèdent ont pu le susciter un peu – M. le comte de Villiers de l’Isle-Adam, légitimiste, catholique, wagnérien, et très curieux écrivain français. S’il avait eu la fortune digne de son mérite et de son nom (et cela montre une fois de plus le pouvoir de l’argent), il aurait certainement été de l’Académie française, dont il se lamentait, un soir, de comprendre que sa vie besogneuse lui fermait les portes.

« Bah ! s’écria-t-il avec un geste zutiste, je les ouvrirai à coups de pied »
 
 

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(Félicien Champsaur, « Chronique parisienne, » in L’Événement, dix-huitième année, n° 6374, vendredi 6 septembre 1889 ; portrait de Villiers de l’Isle-Adam, estampe d’Alfred Prunaire, c. 1880)