III
19 mai.
Non, je ne me suis pas trompé. La personnalité de M. Félix est bien différente de celle qu’on lui attribue. J’ai de la peine à m’avouer à moi-même cette constatation. Dans ce siècle de positivisme effréné où nous vivons, tout ce qui dérange nos petites notions habituelles et naturelles, tout ce qui ne rentre pas dans le cadre logique, ou que nous croyons tel, de nos conceptions, tout ce qui contrarie ce que nous sommes accoutumés à voir, nous semble impossible, et nous traitons de fou le malheureux qui prend en considération « ces billevesées. »
Désireux de vérifier en quelque sorte les hypothèses que j’échafaudais, j’essayai de reconstituer un tant soit peu le passé de M. Félix. Les difficultés que j’éprouvai à le faire, loin de me décourager, me confirmèrent au contraire dans ma première pensée. L’arrivée de M. Félix à Méreuil avait été brusque, soudaine. Personne, même parmi les badauds de la petite ville, ne se rappelait avoir assisté à l’emménagement de l’étrange personnage. La « villa Érèbe » qui, auparavant, s’appelait : la « villa des Roses, » et qui était inhabitée depuis fort longtemps, était apparue un jour, sans que l’on sût comment, pourvue d’un occupant. Les allées avaient été nettoyées, les roses des bosquets et des corbeilles avaient disparu pour faire place aux ifs et aux buis taillés, et le nom printanier de « villa des Roses, » inscrit à la porte de la petite propriété, avait fait place à celui-ci, plus sombre et plus funèbre, de « villa Érèbe. »
M. Félix disparaissait parfois de Méreuil de longues semaines. On restait souvent une bonne quinzaine sans voir sur la route se dresser sa haute silhouette, et puis un soir, car l’approche de la nuit convenait aux promenades de M. Félix, on le voyait traînant la jambe et regagnant sa demeure comme s’il l’avait quittée le matin même. Derrière lui, un étrange molosse, celui-là même que j’avais vu, bondissait.
J’étais, je l’avoue, assez fier de moi : seul de tous, l’intuition m’avait guidé, me permettant de dévoiler l’identité mystérieuse de cet homme. La forte éducation classique que j’avais reçue dans mon enfance vint en aide, je pense, à ma perspicacité. Je savourai quelques jours l’orgueilleux plaisir de posséder cet extraordinaire secret, je plaignais les notables de Méreuil qui ignoraient… et je m’amusai à réciter au notaire et au contrôleur des contributions directes, personnes lettrées dont j’avais fait la connaissance, ces vers de Musset qui me semblaient plus qu’aucuns autres de circonstance :
Regrettez-vous le temps où le ciel sur la terre
Vivait et respirait dans un peuple de dieux ?
Puis je me décidai à télégraphier à mon journal la sensationnelle information qui, aussitôt, mettrait en mouvement les plus sérieux savants du monde. J’avais rédigé mon « papier » en un style simple et discret, estimant qu’une nouvelle aussi fantastique avait suffisamment d’intérêt par elle-même pour qu’il ne fût pas besoin de la rehausser par un style emphatique et grandiloquent, et poussant même le tact jusqu’à éviter les titres et les sous-titres à grand fracas.
Mon secrétaire de rédaction ne partageait point sur l’art d’écrire journalistique les mêmes opinions que moi, car le lendemain je lus dans mon journal mon article complètement transformé, dont voici d’ailleurs les titres :
LES MYSTÈRES DE MÉREUIL
Le réveil du dieu
Pluton ravisseur
Au lieu de relater tout simplement les soupçons qui m’amenèrent à considérer M. Félix non comme une vulgaire humain, mais comme le sombre dieu du Tartare, mon secrétaire de rédaction avait enjolivé mon récit, à volonté sec et dépouillé, de considérations pompeuses sur les divinités antiques, et d’une phraséologie d’un très lamentable effet.
Quelle impression produisirent à Méreuil mes révélations ? C’est inimaginable. Nombreux furent les esprits forts qui, ou bien se moquèrent ouvertement de moi, ou bien affectèrent un scepticisme sûr de lui-même :
« Très amusante, cette blague du journaliste ; très originale, cette résurrection de Pluton ; mais la plaisanterie est tout de même un peu forte. »
Néanmoins, malgré ces brocards, force fut bientôt d’en venir à l’évidence : tout confirmait mes affirmations, la physionomie de M. Félix, son existence baroque, l’étrange ameublement de sa villa, cette odeur sulfureuse, que, depuis mon article surtout, les voisins remarquèrent autour du parc, et ce chien monstrueux qui ne pouvait être autre que Cerbère…
La publication du « Réveil du dieu » avait, tout de même, j’ose le dire, désorienté un peu l’opinion publique, et, qui plus est, la police. Quoique le cadavre d’aucune des amies de M. Félix n’eût été retrouvé, les charges, disait le juge d’instruction, pesaient, accablantes, sur l’habitant de la villa Érèbe, et son arrestation était imminente.
À peine mes révélations furent-elles connues que les manifestations les plus bizarres, véritablement plutoniennes, se produisirent. Le molosse parcourut la campagne en hurlant ; des lueurs furent aperçues le soir dans la villa et, dans un petit bois touffu et obscur qui s’étendait aux alentours du village de Méreuil, on remarqua une profonde crevasse dans la terre. L’herbe qui la bordait était brûlée, et une vapeur âcre s’en exhalait. On m’affirma avoir aperçu plusieurs fois M. Félix se rendant en cachette dans ce boqueteau…
Puis, un nouveau coup de théâtre éclata soudain comme une imprévue explosion. La police avait été désemparée : une sorte de terreur superstitieuse l’avait arrêtée au seuil de la villa Érèbe. La surveillance s’était en quelque sorte relâchée, tellement la crainte du puissant monarque infernal agissait.
De grands renforts de policiers avaient été convoqués pour l’arrestation de M. Félix, que les autorités officielles continuaient à appeler de ce nom. Et quand, revolver au poing, sabre au côté, bardés de fer, accoutrés en Tartarins chez les Teurs, ils envahirent la mystérieuse villa, ils n’y trouvèrent qu’un vide alarmant. Seul, un hibou perché au-dessus de la porte de la salle à manger regarda les intrus de ses yeux ronds et jaunes… Mystérieux phénomènes, de grands feux qui crépitaient et lançaient des étincelles, brûlaient dans les cheminées, quoiqu’on fût presque en été, et, dans tous les appartements, était répandue une âcre odeur de soufre qui vous prenait à la gorge et vous faisait suffoquer.
M. Félix-Pluton s’était-il caché ? Précautionneusement d’abord, s’enhardissant ensuite, les policiers fouillèrent coins et recoins, sans résultat… Le dieu s‘était volatilisé…
(À suivre)
–––––
(Jean Dorsenne, « Les Contes du Journal du Peuple, » in Le Journal du Peuple, quatrième année, n° 177, vendredi 27 juin 1919. Gravure de Hermann Neuber, « Alter Faun im Wald, » 1910)


