L’ivrogne devait aller tomber dans cet égout.

 

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Odyssée d’une voleuse. – À côté de la cuve. – Une nuit d’épouvante.

 
 

Voilà bien une aventure qui fit en Angleterre un certain bruit et souleva autant d’épouvante que de dégoût.

Elle a pour héroïne une vieille femme, quelque peu voleuse et très ivrogne, une légion de rats, et, comme cadre, une petite rivière… ou, si vous préférez, un égout.

Depuis quelques jours, deux police-constables avaient, selon le terme anglais, placé leurs souricières aux alentours d’une grande fabrique de filets écossaise, dans un des faubourgs de la ville de Paisley, au milieu duquel passe le petit cours d’eau, la River-Cart.

Les policemen guettaient une femme qu’on accusait de plusieurs vols.

C’était un samedi soir… la sortie de l’usine s’effectuait bruyante et mouvementée.

On sait que les Anglais, voire les Écossais, célèbrent bibliquement le dimanche et commencent cette célébration le samedi en imitant ce bon personnage de la Bible qui a nom Noé, vigneron du Seigneur et protecteur des ivrognes.

Donc, les ouvriers de l’usine s’en allaient, trop raides en leur démarche, en vacillant, donnant de-ci de-là, comme un navire ayant du mauvais vent dans sa voilure.

C’était un défilé plutôt pitoyable.

Mais les policemen, habitués à ce spectacle, ne prêtaient aucune attention au tableau en lui-même.

Ils cherchaient dans ce grouillement une personne, mistress Dianah Harthing… qu’ils devaient appréhender.

Dianah Harthing était employée dans cette usine depuis peu de temps… elle faisait avec les bouts de cordes, les filins inutilisés, les rogatons de chanvre, des paquets d’étoupe qui se vendaient pour quelques sous aux calfats du Royaume-Uni.

C’était une Irlandaise qui voyageait par toute l’Angleterre, ainsi, de ville en ville, de prison en prison, se faisant embaucher pour les infimes et répugnants travaux… mais quand elle ne travaillait pas, elle s’enivrait avec le produit de son labeur ou de son larcin. Elle n’avait pas de domicile, sortait du cabaret quand on l’en chassait, et allait dormir dans la campagne ou les jardins publics, ou les hangars d’usines.

Je ne sais plus au juste ce qu’on lui reprochait encore, mais on voulait l’arrêter.

Une arrestation est toujours, en Angleterre, une affaire très délicate, et les policemen, pour surveiller leur future captive, s’étaient postés, cachés de l’autre côté de la petite rivière, sur la berge de laquelle donnait la porte de l’usine en question.

Cette rivière est plutôt un égout qui est en partie recouvert non par des ponts, mais seulement de passerelles faites d’une seule arche, au ras du sol, sans garde-fou, placées devant chaque porte.

Là où les portes sont rapprochées, les passerelles, également rapprochées, deviennent une sorte de large pont qui, en dessous, forme une longue voûte dont l’eau, quand il pleut, ou qu’on ouvre quelque vanne, qu’on déverse quelque bassin d’usine, arrive à toucher le plafond.

De leur poste d’observation, les policemen virent passer et s’éloigner tous les ouvriers… hommes et femmes, se donnant le bras pour se soutenir ou s’en aller, sombres et solitaires, vers quelques nouveaux bars où ils s’ingurgitent, sur le tablath-loy, le whisky dominical.

Ils les reconnaissaient tous, ayant eu à les relever et à leur offrir gracieusement l’hospitalité de leur poste ; ils se les désignaient par leur nom, mais ils ne voyaient point apparaître la mistress Dianah Harthing qu’ils devaient pincer.

« Cependant, se dirent-ils, voilà plusieurs jours que nous la cherchons, et nous avons la certitude qu’elle travaille dans cette usine. »

Ils attendirent encore quelque temps, puis, quand ils virent, derrière le dernier ouvrier, la porte de l’usine se fermer, pensant que la voleuse était passée à côté de leur souricière et leur avait glissé dans les doigts… très flegmatiquement, se disant qu’ils avaient manqué leur coup, ils s’en allèrent, comme c’était samedi, s’apprêter, eux aussi, à célébrer le dimanche.

Ils s’en allaient d’autant plus que la nuit commençait à venir et que, de la rivière, montait un brouillard qui ne fleurait précisément pas la rose et le jasmin.

Ce départ philosophique était ce qu’attendait la mistress Dianah Harting… Elle était sortie en même temps que les camarades, mais, attendu qu’il est un dieu pour les ivrognes et un dieu pour les voleurs, cela faisait deux protecteurs de plus pour mistress Dianah, qui, pour le commun des mortels… ce n’était pas trop…

Ces deux protecteurs lui firent sentir, car cela tenait vraiment de la divination, les deux policemen qui la guettaient, et ils lui donnèrent le moyen d’échapper à leur souricière…

– Comment ? Oh, très simplement, en demeurant assise sous le porche de la porte de l’usine, puis en s’étendant ensuite de tout son long à terre, tournant la figure contre les murs.

On sait qu’en vertu du précepte de la Bible : « Fais aux autres ce que tu voudrais qu’on te fasse quand tu seras dans le même état, » les Anglais professent une respectueuse déférence pour tout être, homme ou femme, qui est ivre, à terre… Comme la plupart de ceux qui passaient allaient sous peu être comme elle, les ouvriers s’écartaient pieusement, sans récriminations inutiles ou plaisanteries déplacées, de cette brave femme qui commençait si tôt son dimanche.

De sorte qu’à ras de terre, protégée par une surélévation de la rive, elle put échapper aux regards des policiers.

Ella attendit encore… puis, à la nuit, quad elle crut que tout danger avait disparu, que les policemen avaient disparu, elle bougea, se leva peu à peu, se mit à marcher.

L’obscurité était maintenant complète, le quartier désert, et comme personne, l’heure des ateliers passée, ne circule dans ces parages, ne franchit ces passerelles, il n’y avait aucun bec de gaz d’allumé, aucune lanterne.

Pour s’y reconnaître dans le brouillard, ne pas manquer les ponts et aller se jeter dans la rivière, les ouvriers de l’usine à filets avaient placé, à l’entrée opposée du leur, une vaste cuve en bois, hors d’usage, dans laquelle autrefois on faisait prendre le ton aux filets fabriqués.

Tout le monde, à l’usine, savait qu’en ayant à droite cette cuve, on entrait sur le pont, qu’en l’ayant à gauche on tombait dans la rivière.

En temps ordinaire, c’eût été un simple désagrément, un bain de pieds dans de l’eau sale, de la boue gluante… Mais il avait plu ces jours-ci et la rivière était grosse.

L’erreur devenait dangereuse ce soir.

Bravement, mistress Harting, s’équilibrant sur ses jambes tant bien que mal, s’avança dans la direction du petit pont.

Dans le jour, elle ne se serait pas trompée… mais à cette heure, dans ce brouillard, il en était tout autrement.

Elle se rappela qu’il fallait avoir le baquet d’un côté.

Mais il lui fut impossible de savoir exactement quel était le bon côté. Droit ou gauche ? C’était la grave question.

Mistress Harting hésite un moment… devant la cuve, ce qui déjà était pénible pour elle… car rien n’est plus douloureux pour un ivrogne que le voisinage d’un tonneau et d’un demi-tonneau ou cuve vide !…

Enfin, s’en remettant à la protection de ses deux dieux, elle s’avança… laissant à gauche la cuve.

Il est probable que les dieux étaient fort occupés à ce moment par d’autres protégés, car ils ne lui envoyèrent pas une bonne inspiration.

Mistress Dianah Harting, laissant la cuve à gauche, trois pas plus loin, manquait le pont et, oh ! épouvante, tombait dans l’eau, dans l’eau dont elle avait une sainte horreur.

La pauvre femme put néanmoins se cramponner au rebord de la large pierre formant l’arche du petit pont et, luttant contre la rivière, elle appelait de toute la force de ses poumons, de sa voix éraillée par l’alcool, au secours.

Hélas ! le quartier était désert. Sur les berges de la petite rivière très dangereuse, à cette heure, personne ne passait… et les usines trop hautes, trop fermées pour que ses cris aient la chance d’être entendus.
 
 

 

La malheureuse cherchait à se retenir aux pierres de la passerelle, mais l’eau l’emportait.

 

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Mistress Dianah lutta, essayant de remonter… usant ses ongles à la pierre, mais le courant très fort l’empêchait de sortir de l’eau, la prenait, la gardait…

Et voici que, par surcroît de malchance, on ouvrit les vannes de quelque usine.

Il y eut comme une nouvelle poussée d’eau…

Cette fois, Dianah Harting dut lâcher le pont. Elle fut entraînée et roula dans cette eau fangeuse, corrompue, avec des relents d’égout et de tannerie… Cela aurait suffi, si elle ne l’avait été depuis sa plus tendre enfance, pour la dégoûter à tout jamais de l’eau…

Les ponts, à certains endroits, avons-nous dit, sont si rapprochés qu’ils forment comme une toiture, une voûte, avec seulement entre eux un petit intervalle.

À cet endroit, la rivière forme un coude brusque.

Mistress Dianah Harting alla donner contre la paroi formant ce coude et, dans le remous, elle s’arrêta…

Elle put se relever et sortir la tête de l’eau…

Tout son désir actuellement était de ne pas quitter cette paroi, de ne pas être emportée de nouveau par le courant, car ici, à moins d’une nouvelle crue, elle était sûre de pouvoir respirer, de n’être pas noyée…

Elle se cramponnait donc aux pierres du mur, se demandant seulement combien de temps allait durer ce bain forcé.

Tout à coup, elle sentit quelque chose de froid lui passer sur le cou. Elle crut que c’était une vague plus forte, puis elle eut la sensation que, sur sa tête, quelque chose grimpait.

Sur sa figure enfin passa un objet mou, gluant… puis, sur ses joues… sur la main qui se cramponnait au mur, même sensation…

Sur son épaule, enfin, elle sentit comme une piqûre et comme des épingles qui pénétraient dans sa chair… Ses bras furent atteints, sa tête… ses cheveux tiraillés en tous sens.

Mistress Harting, qui se tenait face contre le mur, se tourna alors, effrayée, anxieuse.

Et cette frayeur se changea en épouvante, son dégoût, en horreur…

Tout autour d’elle, venant à elle, montant sur elle, l’assaillant de toutes parts… une légion de rats d’égout, énormes, grouillaient dans l’eau, nageant de toutes leurs forces, luttant contre ce courant, et poussant des petits cris stridents.

Elle les distinguait mal, mais leurs petits yeux brillaient comme des escarboucles dans la nuit.

Et mistress Harting se demanda si, au lieu d’être noyée, elle n’allait pas être dévorée vive par ces horribles bêtes. Mais elle n’eut pas le temps de réfléchir et de se demander quelle mort lui semblait préférable… les rats l’attaquaient, la mordaient cruellement… elle se défendit.

Elle tapa tout autour d’elle… donna de grands coups de poing, fit des ronds de bras à fleur d’eau, rencontrant les museaux pointus des animaux, les repoussant, se défendant contre cette invasion, cette nuée d’ennemis dont le nombre grandissait et qui l’attaquaient de tous côtés à la fois.

La lutte était atroce… c’était un des supplices les plus horribles, les plus répugnants qu’un être humain puisse endurer.
 
 

 

À tour de bras, elle frappait sur ces ennemis qui devenaient de plus en plus nombreux et commençaient à la dévorer.

 

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Mistress Dianah se disait qu’il eût mieux valu se laisser prendre par les policemen… et aller encore une fois passer quelques jours dans une geôle de Sa Majesté. Combien de temps dura cet épouvantable combat ? Mystère !…

… Quand mistress Dianah se réveilla, elle se trouvait dans un lit de l’infirmerie de police…

Si quelqu’un eut un bel étonnement dans sa vie, ce fut mistress Dianah…

Il lui arrivait, parfois, le lundi surtout, d’avoir des surprises à son réveil pénible, mais jamais d’aussi extraordinaire que celle-ci.

D’autant que ce n’était que dimanche… et que ce qu’elle avait bu hier, bien malgré elle, n’avait pu lui causer de rêves… et occasionner un réveil de ce genre.

Elle était ficelée, entourée de bandelettes blanches, et partout le corps ressentait d’affreuses brûlures.

Les infirmiers qui la soignaient lui apprirent qu’on l’avait trouvée, quelques heures auparavant, sur la berge de la River-Cart, à demi-noyée, à demi-rongée…

On présuma qu’une nouvelle crue soudaine avait emporté et mistress Dianah et ses ennemis… et qu’elle avait pu passer sous les ponts pour arriver hors des faubourgs et échouer sur la berge… où les policemen qui la cherchaient, amenés par le hasard, l’avaient découverte… les rats ayant fui la crue et le grand jour… et n’ayant pas achevé de la dévorer vive.

Mistress Dianah Harting fut soignée… Elle passa à l’infirmerie de longues et très agréables semaines et le constable, devant qui elle passa, jugeant cette nuit d’épouvante un châtiment suffisant, la gracia et l’envoya s’enivrer, voler et se faire juger dans un autre comté où il n’y aurait ni rivière ni rats.
 
 

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(Joë Traveller, in À travers le Monde, voyages, explorations, aventures, mœurs & coutumes, deuxième année, n° 98, mardi 22 mars 1904)

 
 

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☞  Cette histoire à sensation s’inspire d’un fait divers largement partagé dans la presse anglo-américaine à partir du mois de mai 1903, rapportant la mésaventure survenue à une Écossaise, une certaine Sarah Hart, de Paisley. La version fantaisiste proposée par la revue À travers le Monde s’appuie sur l’article paru dans le Wide World Magazine en août 1903 ; elle reproduit les trois gravures d’Alfred Pearce illustrant le reportage.
 
 

BATTLED WITH RATS

 

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(in Ann Arbor Argus-Democrat [Michigan], volume LXVIII, n° 22, vendredi 29 mai 1903)

 
 

A NIGHT OF HORRORS

 

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(C. M. Stevenson, of Paisley, in The Wide World Magazine, volume XI, n° 64, août 1903)