Il n’est plus permis d’ignorer la « science-fiction » en tant que nouveau genre littéraire. Il a pris naissance, on le sait, aux États-Unis où il fait actuellement fureur. Il s’est implanté en France où existent désormais, tout comme pour le roman policier, collections, périodiques spécialisés, admirateurs en général fanatiques et, déjà, des jeunes auteurs qui s’essaient à l’acclimater chez nous. Il s’établit en gros dans l’exploitation imaginative de certaines découvertes de la science moderne, physique nucléaire ou astrophysique, qui donnent théoriquement à l’homme d’aujourd’hui des pouvoirs qu’il n’a jamais connus. Il vise également à satisfaire un appétit de merveilleux qui trouve fades les nourritures traditionnelles. Jules Verne, H. G. Wells, Rosny aîné, mais pourquoi pas Cyrano de Bergerac, seraient ses ancêtres.
Le genre prolifère en sous-genres que les connaisseurs se gardent de confondre : à côté du roman d’anticipation où sont poussées à leur limite ultime, pour le meilleur ou pour le pire, les découvertes actuelles de la science, l’humanité demeurant à peu près telle que nous la connaissons, existe le roman qui met en scène une nouvelle variété d’hommes, les « spacemen, » sorte de voyageurs interplanétaires. Sont également considérés comme « science-fictions » toutes les variétés de romans fantastiques à base scientifique et qui visent soit à simplement étonner le lecteur, soit à le rassurer par un traitement humoristique des événements, soit plus souvent à l’inquiéter ou à l’effrayer. Le genre en question n’est pas en effet une nouvelle forme pure et simple de la littérature de « fuite » ou d’« évasion, » mais parce qu’il est le produit d’hommes qui vivent dans un monde peu rassurant, la projection de leurs terreurs autant que de leurs désirs utopiques. En fait, et c’est significatif, peu d’auteurs de « science-fictions » s’amusent à nous décrire un futur « âge d’or » ; beaucoup, au contraire, imaginent pour l’humanité et notre globe les pires catastrophes.
Parler de genre « littéraire » est aller un peu vite en besogne. En dépit de leurs admirateurs, les auteurs de « science-fiction » sont, pour la plupart, décevants. La recherche à tout prix des effets, le traitement sommaire des réalités psychologiques ou simplement humaines, l’exploitation jusqu’au ressassement de quelques thèmes, les puérilités, les inventions gratuites et finalement assez bornées constituent leurs moindres défauts. Rares sont ceux qui comme Ray Bradbury avec ses Chroniques martiennes ou Frédéric Brown avec Une Étoile m’a dit parviennent à construire un univers fantastique qui aurait les apparences de la crédibilité. Ils n’ont pas compris que le fantastique scientifique n’existe pas en soi, mais qu’il peut exister un fantastique humain qui seul, avec ces nouveaux ingrédients, peut devenir une conquête de la littérature. Comment s’intéresser aux aventures de « spacemen » désincarnés ou de robots sans âme ? Mais comment accepter d’autre part que, restant égal à lui-même et tel que nous le connaissons, l’homme ne puisse que devenir victime des surhommes de science ? Seul un génie littéraire résoudrait ces contradictions essentielles.
*
Pour les amateurs de « science-fiction » et pour quelques esprits raffinés, amateurs de haute poésie, ce génie existe, ou a existé (puisqu’il est mort en 1937) ; il est américain et s’appelle Howard Phillips Lovecraft. Deux hommes aussi différents que Jacques Bergier, spécialiste reconnu du genre, et Henri Parisot, l’un des meilleurs connaisseurs de la poésie moderne, le placent au rang des grands écrivains et, dans son genre qui est le conte fantastique d’épouvante, supérieur à Poe lui-même. Un premier recueil des contes de Lovecraft vient de paraître en français sous le titre La Couleur tombée du ciel (1) ; un autre va suivre dans quelques mois.
On est avare de renseignements sur Lovecraft. On nous dit seulement que, né en 1890, il a vécu toute sa vie dans la misère, qu’il avait une mauvaise santé et qu’il fit un mariage malheureux. Ces motifs, remarque Jacques Bergier, ne sont certainement pas étrangers à la voie qu’il devait choisir. Le curieux en l’affaire, mais non l’étonnant, c’est que Lovecraft ne ressemble pas plus aux ordinaires auteurs de romans d’anticipation que par exemple Kafka aux romanciers réalistes. On le place dans une collection qui s’appelle « Présence du futur » alors que le futur est la moindre de ses préoccupations, et quand on dit, pour le rattacher coûte que coûte à un genre, que « c’est sur les découvertes de la science que repose son pouvoir, » on se fait de la science une conception assez particulière. Selon Lovecraft, en effet la Terre serait peuplée d’êtres monstrueux, visibles ou invisibles, dont la puissance serait infiniment supérieure à la nôtre et dont l’habitat naturel se trouverait sur d’autres planètes. Ils seraient antérieurs à l’homme qu’ils auraient créé un jour « par plaisanterie ou par erreur, » et un jour viendra où, en ayant assez de leur créature, ils l’anéantiront. C’est sur ce postulat très simple qu’est bâti l’œuvre entier de Lovecraft et c’est à partir de lui qu’il dispense, de façon magistrale il faut le reconnaître, la terreur. En un temps où ceux qui n’ont pas vu filer dans le ciel soucoupes ou cigares volants vont bientôt constituer l’exception et où des esprits aussi sérieux que M. Denis Saurat démontrent l’existence d’un règne de géants antérieurs à l’homme et fondateurs d’une civilisation sans commune mesure avec les nôtres (2), on peut penser que les limites de la « science » reculent de jour en jour ou que nous vivons en plein merveilleux. Et il est vrai que si le lecteur de Lovecraft a le malheur de se dire : « Après tout, pourquoi pas ? » il devient la proie d’un envoûtement qui le stupéfiera de bien des manières. Mais, heureusement, et jusqu’à plus ample informé, cet envoûtement est littéraire. C’est à ce titre qu’il nous intéresse.
Lovecraft se donne un cadre à peu près toujours le même : les régions faiblement habitées, et par une population campagnarde, du Vermont et du nord du Massachusetts. Région de collines boisées et verdoyantes couronnant de grands espaces désolés, quasi désertiques. Dans Le Cauchemar d’Innsmouth, il imagine un petit port sur la côte, mais c’est une ville à peu près abandonnée, dont les maisons tombent en ruine. Il semble en effet que les visiteurs dont il nous parle n’aiment guère se faire voir et que les activités auxquelles ils se livrent craignent la publicité. Ou ils exploitent dans des souterrains un minerai qui fait défaut dans leur planète et ne veulent pas être dérangés, ou ils s’occupent des affaires humaines de diverses façons. Pour le mieux, en offrant des pouvoirs infinis à ceux qui ne sont pas trop effrayés d’entrer en commerce avec eux (ils sont notamment capables de leur faire effectuer des petits voyages interplanétaires) ; pour le pire, en manifestant les plus mauvaises intentions à l’égard de notre pauvre humanité, indigne à leurs yeux de peupler la planète. Ils communiquent aux hommes qui tombent sous leur coupe maladies physiques et mentales, s’amusent à les métamorphoser (la ville d’Innsmouth est peuplée d’hommes-poissons-grenouilles qui sont devenus tels par une lente transformation à laquelle ils assistent impuissants) ; plus simplement encore, ils les désintègrent progressivement après les avoir rendus fous et jusqu’à les faire disparaître dans les airs. Leurs protégés ne sont qu’une autre espèce de victimes : sorciers ou savants trop curieux qu’ils affolent après s’être longtemps servis d’eux.
*
Nous ne franchirions pas le stade des contes de sorcières et de leurs mystères puérils, si l’auteur ne parvenait à rendre physiquement sensible l’existence de ses monstres. C’est précisément là où il excelle. Il a l’habileté de ne pas les décrire en détail (l’imagination dans ce domaine n’allant guère au-delà de la fabrication de composés hybrides d’hommes, d’animaux répugnants ou fabuleux, et d’exemplaires ambigus du règne végétal), et l’habileté bien plus grande de rendre leur présence obsédante par l’obsession même d’humains qui la décèlent à une soudaine tension de l’atmosphère, à une odeur nauséabonde, à une trace de pas dans le sable ou à celle de liquides gluants qu’ils excrètent. Les domaines de l’organique privé de chaleur, du visqueux, de la matière apparemment inerte et cependant douée de vie, de la prolifération d’organes comme les tentacules armées de ventouses, et en général de la tératologie sous toutes ses formes, sont les domaines où s’ébat Lovecraft avec une telle sûreté dans la démarche qu’il va toujours droit au détail le plus inattendu et le plus horrible. Si encore nous nous trouvions devant un univers stable ! Il n’en est rien. Le monstre change de forme, sait se rendre invisible, acquérir tantôt la taille d’un building, tantôt celle d’une fourmi. Il se meut dans l’espace-temps et vit en dehors des lois de notre biologie. Il est effroyable, dangereux et insaisissable. Quand, par on ne sait quel commerce avec certains humains, il confère à leurs descendants quelques-unes de ses capacités, on aboutit à ce Wilbur Whateley de L’Abomination de Dunwich au corps couvert d’écailles, à la queue de dragon, au torse gigantesque surmonté d’une « demi-figure » (!) ou à ces hommes-grenouilles d’Innsmouth qui, en vieillissant, voient pousser des palmes au bout de leurs membres et leur tête humaine se changer progressivement en tête de poisson !
Jérôme Bosch avait déjà inventé tout cela, c’est vrai, mais nous restons avec lui sur le plan de la description. Lovecraft, lui, bâtit des histoires autour des faits et gestes de ses créatures et les fait intervenir dans l’existence quotidienne des hommes, qui demeure son objet principal. Dans la campagne du Vermont, les paysans vaquent à leurs occupations quand tombe un météore vivant. Un savant amateur perçoit autour de lui des événements surprenants qui le rendent peu à peu prisonnier des monstres. Un touriste-archéologue visite un port mystérieusement abandonné et tombe sur les hommes-grenouilles. Un univers humain, raisonnable, positif, prosaïque même, devient peu à peu mystérieux, peu à peu effroyable avec cette logique qu’on ne trouve que dans les cauchemars. Une réalité vraisemblable ne devient étrange que peu à peu et sans que le lecteur s’en aperçoive. En outre, il est au moins un personnage qui, dans tous ces contes, sera toujours plus incrédule que le lecteur. C’est lui son répondant, le personnage dans lequel inconsciemment il s’incarne parce qu’il le voit raisonner, observer, demander des preuves, regimber au mystère. Quand ce personnage, en général le narrateur, capitule en donnant tous les signes d’un effroi qu’il lui est même parfois impossible de communiquer, alors le lecteur capitule lui aussi, victime non pas de ce « monde d’à-côté » dont on lui a révélé quelques aspects, mais d’un auteur qui a su magnifiquement mener son jeu jusqu’à son terme. Il lui faut se frotter les yeux et se secouer pour reprendre pied dans son monde quotidien. Peut-être s’aperçoit-il que, sans être tout à fait dupe, il a été lentement ensorcelé, qu’il aurait dû prendre garde aux menus coups de force d’un auteur qui les déguisait sous la bénignité de ses paroles et qu’il est ici et là des naïvetés incroyables ou des inventions vraiment fortes dans lesquelles il n’aurait pas dû donner. Le mal, ou plutôt le bien est fait : il n’oubliera plus le plaisir qu’il a connu à se laisser terroriser.
*
Cette sorcellerie ne relève en rien de la « science-fiction, » pas plus que d’on ne sait quel fantastique scientifique dont les composantes seraient les lois d’un genre. Le génie inventif de Lovecraft est grand certes, mais ses inventions mises bout à bout et présentées dans le style des « Instructions aux troupes en campagne » feraient tout au plus sourire. Lui aussi, ne fait que développer un ou deux thèmes qui sont ses thèmes de prédilection. Tout cela est accessoire. Pour nous toucher, nous faire trembler ou nous mettre simplement mal à l’aise, il a fallu qu’il nous communique l’essentiel qui est son monde intérieur peuplé de fantômes très humains, habité de sentiments et de terreurs qui pourraient être les nôtres. Pas plus qu’à n’importe quel grand poète, rien ne lui a été donné d’avance et qu’il aurait pu exploiter en petit commerçant de quartier. C’est ce qui donne à son coup d’archet une sûreté et un brillant qui le feront reconnaître parmi cent autres : « Lorsqu’un voyageur qui parcourt le centre nord du Massachusetts se trompe de direction à l’embranchement de la barrière de péage d’Albesbury, au-delà de Dean’s Corner, il se trouve dans une région étrange et désolée. Le terrain s’élève peu à peu, les murs de pierre bordés de broussailles se pressent de plus en plus vers les ornières de la route sinueuse et poussiéreuse. Les arbres des forêts semblent trop grands ; les herbes et les ronces manifestent une luxuriance qu’on leur voit rarement dans les pays défrichés. Par contre, les champs cultivés sont particulièrement rares et improductifs, tandis que les vieilles maisons éparses ont toujours le même aspect sordide et délabré… » Tout est en place, les Martiens peuvent venir.
_____
(1) Denoël, édit.
(2) L’Atlantide ou le règne des géants (Denoël, édit.).
_____
(Maurice Nadeau, in France Observateur, Lettres et arts, supplément bi-mensuel, cinquième année, n° 230, jeudi 7 octobre 1954 ; Gou Tanabe, La Couleur tombée du ciel, roman graphique adapté de H. P. Lovecraft, Ki-oon, 2020)


