À l’Humanité insane et cruelle dans son inconscience, à la Justice des hommes aveugle, ignorante et partiale… mais surtout aux Intelligences éclairées, aux esprits sans préjugés, avides de connaître les grands problèmes de la Vie, enfin aux hommes « de paix et de bonne volonté, » j’adresse, avant de tuer mon enfant et de me suicider, cette confession de ma triste vie…
 

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Tuer mon enfant !… Oh ! l’horrible chose !… Tuer !… Et cependant il faut qu’elle meure ! Il le faut, oui, il le faut ! C’est son destin !

La laisser vivre, c’est la condamner à une mort fatale, plus affreuse encore que celle qu’elle va recevoir de ma main !… Oh ! Torture !…

Oui, il faut qu’elle meure !.. Qu’elle meure, avec moi…

La vie m’est devenue impossible… J’ai trop souffert !…

Le monde invisible et les hommes se sont ligués contre moi… Je suis las de souffrir… Je ne puis trouver un refuge et le repos que dans la mort… Ô Consolatrice suprême des malheureux, Mort qui délivre du faix de la vie, Mort, sois bénie !

Non, je ne veux pas que mon enfant éprouve, elle aussi, les affres de mes malheurs, ressente mes tortures, vide jusqu’à la lie le calice de mon agonie, revive mon enfer ! Plutôt, oui, plutôt la Mort !

Oh ! Dieu, s’il existe, me pardonnera, et les hommes, quand ils sauront, quand ils m’auront compris… m’absoudront peut-être !…

Qu’importe, du reste, leur approbation commisérante ou leur haine, je dois mourir !…

On m’avait enfermé, cloîtré, emprisonné dans le bagne moral des intelligences saines et fortes, à « L’ASILE DES ALIÉNÉS » sous prétexte que je suis fou, fou !… J’ai réussi à tromper, cette nuit, la vigilance cynique de mes gardiens… à m’enfuir… et me voici… libre seulement jusqu’au lever du jour, si je suis assez lâche pour trembler devant la mort, pour la fuir malgré tout… libre, libre à jamais, et à jamais délivré de mes souffrances, de mes terreurs, si j’ai le courage de mourir…

Comment suis-je parvenu à m’enfuir ?… Oh ! dérision… les fous seuls peuvent franchir de triples murs et sauter de triples étages !… Les fous seuls savent choisir leur heure !… Qu’importe, du reste, me voici !…

Minuit sonne lugubrement dans les ténèbres et j’écris… seul, face à face avec ma conscience, je retrace, ligne par ligne, étape par étape, le calvaire douloureux de ma vie, le calvaire de ma vie de fou !

Fou ! On dit que je suis fou !.. Atteint de monomanie macabre, de vampirisme… Que je suis fou, enfin fou !… Fou ?… Le suis-je ?… Et comment en douter ! Voici plus de six mois que je n’entends résonner à mes oreilles que ces mots martelants, hallucinants : « Fou ! C’est un fou ! Pauvre fou ! » Six mois ! Six éternités !… Après tant de souffrances endurées, tant de misères vécues, de tortures subies, après ce long martyre de ma femme… ne le serais-je pas réellement, devenu fou ! fou ! fou ! Et cependant, non ! Non, je ne suis pas fou !…

En sondant le tréfonds de mon être conscient, de mes intimes pensées, vol effrayant de noirs papillons de deuil, de blêmes chauves-souris de mort ; en revivant, affres par affres, râles après râles, la terrifiante agonie de ma vie écoulée, hantise funèbre de mon esprit, vision angoissante de cauchemar, je m’écoute penser, je me sens raisonner, je m’entends dire et protester tout en écrivant : « Eh bien, non ! Non, je ne suis pas fou ! »

Oh ! la rouge Justice aura beau décréter du haut de son implacable prétoire que je suis un monomane très dangereux, mais irresponsable ; la routinière Faculté affirmer que je suis sujet aux terreurs subites, aux hallucinations, aux vésanies macabres et que « mon polygone annihile mon O ! » comme ils disent tous, là-bas, à la clinique, en hochant leur tête de magots diplômés, que je rêve tout éveillé enfin – et qu’il faut absolument, pour la sûreté et la morale publiques, que je termine ma misérable existence, reclus dans un ténébreux cabanon… – je crierai à tous une dernière fois en retraçant sur ce papier, acte par acte, la tragédie de ma vie, de ma vie maudite : « Non, je ne suis pas fou ! » Non, je ne suis pas fou !
 

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Mourir ! Je vais mourir… cette nuit… dans une heure… Il le faut, avant que l’on ne s’empare, vivante encore, de la misérable loque qu’est mon corps ; avant qu’on ne me retrouve et ne me reconduise à ce cloaque des âmes qu’est un établissement d’aliénés, enfer humain dans cet enfer terrestre qu’est notre planète, hideux pandémonium de mensonges, de folies conscientes, de larmes, de décomposition et de mort !…

Tout est prêt ! Je puis mourir !… Je viens de fixer au ciel de mon lit le nœud fatal qui mettra fin à mon existence de damné. Je viens de placer à côté de moi le berceau de ma fillette, l’unique enfant qui me reste… et là, posé sur son chevet, près de sa tête blonde, un couteau luisant sinistrement sous la clarté livide de la lampe, éclair bleuâtre, lueur rigide et glacée… un couteau !

Je suis seul éveillé dans la villa… Tout sommeille autour de moi. La nourrice, sous l’influence du chloroforme, dort dans la chambre de ma fille, dort d’un sommeil profond et lourd comme la mort qui va nous saisir, elle et moi… et ma mère, sans doute, elle aussi repose dans sa chambre….

Pauvre mère… Oh ! pardon ! pardon !…

Étrange destinée ! À l’heure formidable de ma fin, je me sens l’âme étrangement apaisée après les tortures de ces six derniers mois… Non, je ne vais pas à la mort, au néant ! Je vais au salut, à la délivrance, à l’immortalité, car je sais… je sais… et c’est pour cela que, l’âme rassérénée, je compte froidement les minutes qui me séparent de la mort bénie.
 

(À suivre)

 
 

 

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(Léon Combes, in Le Fraterniste, organe de l’Institut général psychotique, quatrième année, n° 178, vendredi 24 avril 1914 ; ce texte est précédemment paru en trois livraisons dans L’Initiation, revue philosophique des Hautes Études, volumes 72 et 73, vingtième et vingt-et-unième années, n° 11, 12, et 2, août, septembre et novembre 1906. Alfred Rudolfovich Eberling, « Tamara et le Démon, » illustration pour le poème de Lermontov, « Le Démon, » St Petersburg: M. O. Volf, 1910)