« Mon cher John, ça fait la troisième victime que nous avons à déplorer ce mois-ci ! »

Le célèbre détective John Grey sortit sa pipe de sa bouche et répondit au chef de la police de Londres qui l’avait fait appeler :

« Veuillez, je vous prie, me donner quelques détails sur ces attentats ; j’arrive par avion et je ne connais l’affaire que par la lecture des journaux. »

S’étant carré dans son fauteuil, le chef commença :

« Première victime : un policeman trouve un cadavre dans Hyde-Park à six heures du matin ; l’autopsie démontre que l’homme est mort sous l’effet d’une puissante décharge électrique ; il n’avait dans ses poches qu’un papier tapé à la machine à écrire sur lequel on lisait ces mots : « Je reconnais, moi Walter Hidden, être le plus grand coquin de la terre… 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9.

– C’est tout ?

– C’est tout pour le premier ; voyons le second : on découvre dans une ruelle de Soho un cadavre portant comme le premier la phrase fatidique, il n’y avait que le nom de changé : Harry Simpson… Le troisième assassiné, qui se nomme Jim Craigh, est découvert sous Marble Arch ; tous trois électrocutés… tenez, voici les papiers. »

Le détective les prit, les compara attentivement.

« Même papier, mêmes caractères, dit-il ; tout porte à croire que les trois billets ont été tapés sur une machine à écrire identique. »

Il réfléchit une seconde puis demanda :

« L’identité des victimes ?

– Homme d’affaires… honnêtes en apparence… Il s’agissait d’hommes qui, tout en se couvrant derrière la loi, pratiquaient des affaires plus ou moins véreuses : en réalité, des usuriers.

– Parfait, je vais m’occuper de cela, dit John en se levant ; veuillez me donner l’adresse des familles des victimes, il faut que je commence mon enquête ce soir. »

Une demi-heure plus tard, le détective entrait chez Mrs veuve Hidden.

De la pauvre femme, il ne tira rien d’intéressant : elle ne connaissait aucunement les affaires de son mari.

Le fils de la seconde victime n’en savait pas davantage, et John eut du mal à le faire parler ; on eût dit qu’il avait peur ; aussi le détective n’insista pas et sortit.

Il avait posé à peine le pied sur le trottoir qu’il crut reconnaître un homme qui, d’un air faussement indifférent, consultait une affiche de spectacles.

« Ah ! pensa John ; serais-je suivi ? »

Il fit mine de ne s’apercevoir de rien et poursuivit son chemin.

La troisième victime ne laissait aucune famille, et le détective fut contraint d’interroger la logeuse de la maison meublée où elle habitait.

Il apprit de cette dernière que Mr. Craigh avait montré, deux jours avant sa mort, des signes non équivoques d’inquiétude.

« Que vous a-t-il dit ? demanda le détective.

– Oh ! rien du tout ; Mr. Craigh ne parlait à personne, mais il faut croire que ça allait mal, car il ne mangeait presque plus, lui qui avait d’habitude si bon appétit, et… »

D’un geste, John lui imposa silence.

À travers les rideaux de la fenêtre, il avait vu passer un homme. Bien qu’il portât la barbe et qu’il fût vêtu différemment, il eut la certitude d’avoir affaire à son suiveur.

Plantant là la brave femme stupéfaite, il sortit rapidement, mais, sitôt dans la rue, reprit son allure paisible.

Tout en marchant, il se rendit compte qu’il ne s’était pas trompé : l’homme le suivait bien.

« Mazette ! murmura John ; tu t’y prends bien mal ! »

Il venait de tourner le coin d’une rue et se dissimula prestement sous une porte cochère.

Son suiveur, en ne le voyant plus, laissa échapper un geste de contrariété.

Tout en l’observant attentivement, John ne perdait pas son temps.

Il retourna son imperméable qui, spécialement combiné pour cet usage, présentait un côté gris et l’autre bleu marine, changea son chapeau pour une casquette, puis chaussa son nez d’une paire de lunettes : ainsi vêtu, il était complètement méconnaissable.

Son suiveur, après avoir hésité un instant, avait fait demi-tour et s’était remis en marche.

La situation s’intervertissait, le chassé devenait chasseur ; mais le détective apportait à filer son homme infiniment plus de prudence et d’habileté que lui, et bien que ce dernier se fût retourné plusieurs fois, il n’aperçut rien de suspect.

Néanmoins, sans doute par prudence, il se mit à entreprendre une longue randonnée dans Londres, randonnée qui ne semblait avoir aucun but ; mais John ne désespérait pas.

« Va toujours, mon gaillard, répétait-il ; il faudra bien que tu finisses par arriver quelque part ! »

En effet, l’inconnu semblait avoir pris une résolution subite ; il appela un taxi et donna une adresse au chauffeur.

Vingt mètres plus loin, le détective l’imita.

« Suivez cette voiture ! » ordonna-t-il à son tour.

Après une course qui ne dura pas moins de vingt minutes, le premier taxi s’arrêta, et John fit stopper le sien au coin d’une rue afin de n’être pas remarqué.

L’homme venait d’entrer dans ce qu’on appelle à Londres un « boarding-house, » et qui est une sorte de maison meublée.

Sans hésiter, le détective entra derrière lui.

Une dame respectable l’accueillit d’un air assez peu aimable. John lui mit sa carte d’inspecteur sous le nez.

« Je veux savoir qui est l’homme qui vient d’entrer ici ! »

Un léger tressaillement parcourut le visage de l’hôtesse ; puis, surmontant son trouble, elle répondit :

« Mr. Billy… je vais l’appeler… »

En disant ces mots, elle s’appuyait sur une table, et sa main, à la dérobée, pressait un bouton.

« Ne l’appelez pas ! s’écria vivement le détective ; mais dites-moi simplement qui il est et quelles sont ses… »
 
 

 

Il n’eut pas le temps d’achever sa phrase qu’une sorte de sac noir lui était jeté sur le visage tandis que ses membres étaient enlacés par des bras vigoureux. Il voulut se débattre, opposer une farouche résistance, mais ses agresseurs avaient sur lui l’avantage de la surprise et du nombre, et bientôt il se trouva ligoté et incapable d’effectuer le moindre geste ; puis il sentit qu’on le soulevait et qu’on l’emmenait à travers de longs couloirs.

Bientôt, il se rendit compte qu’on le descendait dans une cave ; une lourde porte fut ouverte et il fut déposé sur le sol sans brutalité.

Si critique que parût sa situation, il ne perdit cependant pas contenance. À force de se démener et de se tortiller, il réussit à libérer son avant-bras droit, ce dont il profita d’abord pour se débarrasser du sac qui lui bouchait la vue.

Il se trouvait dans une sorte de caveau éclairé par un étroit soupirail, placé hors de portée. Un immense tas de charbon occupait le fond de cette cave ; mais ce qui l’étonna le plus, ce fut de voir un câble électrique à haute tension qui semblait monter vers les étages supérieurs. Soudain, il comprit et murmura :

« Ce câble… les victimes électrocutées… c’est ici la maison du crime ! »

En fouillant dans sa poche, il sentit son calepin et son crayon. Il s’en saisit et écrivit rapidement quelques mots où il indiquait l’adresse de la maison ou il se trouvait captif et les moyens à prendre pour le délivrer, puis il inscrivit en grosses lettres : « À porter à la police de suite, urgent ! »

Ensuite, il enroula ce message autour d’un morceau de charbon et réussit du premier coup à le faire passer par le soupirail.

« Maintenant, à la grâce de Dieu ! » dit-il.

À ce moment, il entendit du bruit dans l’escalier. Il n’eut que le temps de se recouvrir de son sac noir et de glisser son avant- bras dans ses liens, avant qu’on ouvrît la porte de son cachot.

Deux hommes y entrèrent, le soulevèrent et l’emportèrent ; et, quelques instants plus tard, John était assis dans un fauteuil et le sac qui l’aveuglait enlevé.

Il se trouvait dans une salle occupée par une dizaine d’hommes aux visages masqués. Au milieu, sur une table, se trouvait une machine à écrire.

« John Grey, dit l’un des hommes d’un accent solennel, vous avez voulu empêcher l’œuvre des Justiciers de se continuer ; en agissant ainsi, vous faisiez votre devoir, mais vous ne pouviez nous arrêter dans ce que nous avions entrepris. Les trois hommes qu’on a retrouvés morts étaient des usuriers qui avaient réduit à la misère un grand nombre d’innocents ; aussi ils devaient périr ; il en reste encore un quatrième : vous allez assister à son exécution ! »

Il fit un geste. Un homme, les jambes solidement liées, fut amené et attaché sur un escabeau placé devant la machine à écrire. C’est alors que John s’aperçut que cet escabeau était métallique, ainsi que la table, et que de longs fils y aboutissaient.

« Grimfild, dit le président, je présume que vous savez taper à la machine ?

– Oui, répondit le prisonnier ; et si c’est une rançon que vous voulez, je suis prêt à la payer !

– Non, vous allez écrire ceci : « Je reconnais, moi Grimfild, être le plus grand coquin de la Terre » ; vous ferez suivre ces mots d’une liste de chiffres de 1 à 9… Du reste, vous avez un modèle à côté de vous ! »

John voulut crier un avertissement, mais une main pesante se posa sur sa bouche, empêchant le moindre son de sortir. Déjà, il entendait le crépitement de la machine à écrire et il songeait :

« Quand il arrivera au numéro 9, le contact sera mis, le courant s’établira et le malheureux sera électrocuté ! »

Une angoisse terrible l’avait saisi, quand brusquement la lumière s’éteignit.

« Le courant ! s’écria le président ; rétablissez le courant ! »

Il achevait à peine ces mots que la porte était enfoncée et qu’une vingtaine de policemen faisaient irruption dans la salle, l’éclairant avec des lanternes. En quelques instants, les hommes masqués étaient réduits à l’impuissance, et John et le prisonnier délivrés.

« Vous avez eu de la chance que votre mot soit tombé dams les mains d’un garçon intelligent qui n’a pas hésité à le porter à la police, dit le chef de l’expédition ; et comme vous nous disiez d’une manière très brève vous trouver dans la maison de l’électrocution, nous n’avons pas hésité, pour prévenir tout danger, à faire couper le courant de l’usine centrale ; ainsi, la moitié de Londres est plongée dans l’obscurité. »

L’enquête menée ensuite révéla que la machine à écrire représentait en réalité un véritable appareil à électrocuter, et que le contact ne s’établissait que quand le condamné appuyait sur le chiffre 9.

C’était ainsi que les anciennes victimes des usuriers, réunies en une bande de justiciers, avaient déjà exécuté leurs trois premières victimes.
 
 

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(Robert Pedro, in Junior, le journal de Tarzan, première année, n° 35, jeudi 26 novembre 1936)