Un matelot attaqué – L’agresseur disparaît – Une ombre sur le mât
– Le diable est à bord – Dévoré vivant !
« Quand on est en mer, on n’a pas à redouter que l’incendie, le naufrage, la famine et le choléra, dit le vieux marin, tirant de sa pipe culottée une bouffée profonde. En plein océan Indien, j’ai vu des choses, mais des choses à faire dresser les cheveux sur la tête. On avait quitté Aden depuis onze jours déjà et le calme plat nous enlisait immobiles dans le vaste océan.
La nuit était sans lune ; il était une heure du matin et la brise était si légère que les voiles en étaient à peine ridées.
Mes camarades dormaient étendus çà et là sur le pont ; seul, l’homme de garde, debout à l’avant, veillait, accoudé au bastingage.
Il ne dormait pas, bien que ses yeux fussent à peine ouverts, quand tout à coup il se sentit frappé à la joue par quelque chose de velu, de froid et d’humide.
Il bondit, comme frappé d’un coup de fusil. Que voyait-il devant lui ? Un être nu, poilu et noir, avec de longs cheveux, ricanant d’un rire qui n’avait rien d’humain, et dont les yeux infernaux brillaient comme des tisons ardents. Le malheureux matelot poussa un hurlement de chat qu’on écorche, et s’affaissa convulsé sur le pont.
En une seconde, tout le vaisseau était sur pied. Un cri pareil produisait autant d’effet que l’odeur d’un incendie.
« Qu’est-ce qu’il y a donc ? hurlait le quartier-maître.
– C’est Quélenec qui a une crise, répondit une voix.
– C’est tout ? dit-il en s’approchant.
– Oui, fit le sous-officier, en se penchant sur le malheureux ; c’est bien une crise. Donnez-lui de l’air, mes enfants, déboutonnez ses vêtements et tâchez de lui faire boire un peu d’eau fraîche. On dirait de l’épilepsie… »
Quand l’homme revint à lui, ses camarades envoyèrent chercher le quartier-maître qui revint interroger le malade.
« Eh bien ! lui dit-il, qu’as-tu donc à pousser des hurlements pareils et à réveiller tout le monde ? Tu n’as pas honte ! Mais qu’est-ce qui t’est donc arrivé ? ajouta-t-il rapidement, voyant que l’homme tremblait encore comme une feuille.
– Voilà, dit Quélenec ; j’avais pris le quart depuis une bonne heure et je regardais tranquillement la mer, quand tout à coup je reçois par le travers de la figure une belle gifle, comme qui dirait un coup donné avec la manche d’une vareuse mouillée. Le particulier qui m’a administré ça pouvait me venir à l’épaule, peut-être plus, peut-être moins, mais il avait une paire d’yeux, sauf votre respect, qui luisaient comme de la braise, et une rangée de dents luisantes, grandes comme des touches de piano. Il s’est changé en air et a disparu juste au moment où j’ai tourné de l’œil.
– Il est fou ! » se dit le quartier-maître qui cependant, par acquit de conscience, fit deux fois le tour du vaisseau sans rien remarquer d’anormal.
« Allons, dit-il à Quélenec, je vais te faire relever par un camarade ; tu peux aller dormir, cela te remettra de ton cauchemar. »
Le fantôme reparaît
Une heure plus tard, quelques souffles de brise se firent sentir. C’était moins que rien, mais encore fallait-il en profiter.
Vite, un homme, un Allemand, grimpa dans la mâture et, arrivé au niveau de la grande vergue, se mit à arranger les cordages.
Tout à coup, les marins, sur le pont, entendirent au-dessus de leur tête un hurlement de terreur, encore plus émouvant, encore plus atroce que celui poussé par Quélenec quelques moments plus tôt. Ils levèrent tous la tête et s’écarquillèrent en vain les yeux à essayer de pénétrer les ténèbres épaisses qui entouraient la mâture ; ils virent seulement une masse noire dégringoler rapidement le long des haubans : c’était leur camarade, l’Allemand, qui vint tomber dans leurs bras tout tremblant et à demi mort de frayeur.
« Tarteifle ! cria-t-il, le diable en personne est à bord ; je l’ai vu de mes yeux, là-haut, ou bien j’ai la berlue et je ne suis plus Fritz Helm ! Tenez, là-haut, à gauche ! »

Pas un de ses camarades ne répondit ; tous avaient les yeux levés vers le point qu’il montrait du doigt et où l’on finissait par distinguer une masse confuse d’ombre… Qu’était-ce donc ?
« Eh bien ! mes enfants, encore une crise d’épilepsie, dit le capitaine que ramenait en toute hâte le quartier-maître.
– Il y a quelque chose là-haut, mon capitaine, dans la mâture. On dirait un homme ! » cria un matelot.
Le capitaine et le quartier-maître s’approchèrent et regardèrent à leur tour.
« Oui, c’est bien un homme, s’écria le capitaine. Ohé ! là-haut ! Voulez-vous bien descendre tout de suite ! »
Pas de réponse de la masse sombre qui remuait à peine et qui faisait entendre de sourds grognements. Le quartier-maître prit son courage à deux mains et s’élança dans la mâture. Il monta d’abord avec précipitation, puis ralentit graduellement son allure, et enfin s’arrêta, regardant fixement la chose. Au bout d’une minute, il redescendit plus mort que vif et, s’approchant du capitaine, il lui dit à voix basse :
« Mon capitaine, je crois que Fritz a raison, le diable est à bord.
– Qu’est-ce que vous me racontez là ?
– Mon capitaine, de ma vie, je n’ai vu chose pareille.
– Mais enfin, est-ce un homme ou non ? dit le capitaine, s’efforçant toujours de pénétrer du regard les ténèbres, entouré d’une troupe angoissée de matelots au visage hagard.
– On dirait un homme, répondit-il ; mais si on le tuait, ce ne serait pas un homicide.
– Non, ajouta l’Allemand, ce n’est pas un homme ; je l’ai vu de près, c’est un démon, mon capitaine, et je l’ai vu comme je vous vois. »
La nuit s’écoula, interminable ; aux premières lueurs de l’aube, on distingua, juchée dans les cordages, une masse grise. Le capitaine braqua sur la chose sa jumelle et la laissa bientôt retomber en poussant un juron :
« C’est un gorille, mais comment diable est-il venu à bord ? »
Le quartier-maître tendit alors le bras vers le nord et lui montra, à une trentaine d’encablures, une épave affleurant les vagues.
Bref, on essaya d’amadouer l’animal ; on lui offrit de l’eau, des friandises même ; rien n’y fit, les privations et le soleil avaient rendu furieux l’étrange passager. On résolut de le tuer à coups de fusil ; mais l’animal, comprenant ce qui l’attendait, bondit à la mer et s’efforça de regagner l’épave d’où il était venu. Il n’y parvint jamais : un remous rapide des vagues laissa passer la masse noire d’un requin des tropiques. Un cri inarticulé, une large tache de sang sur l’eau verte, et ce fut tout.
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(Anonyme, in Mon Dimanche, revue populaire illustrée, quatrième année, n° 109, dimanche 1er janvier 1905)




