Née en France avec Jules Verne,
“la Science-Fiction”
est allée grandir en Amérique avant de nous
revenir, impudique et triomphante
_____
La mode est à la science-fiction. Les journaux, les magazines, les revues spécialisées, le cinéma lui-même apportent à cette nouveauté qui n’en est pas une un intérêt sans cesse accru. Or, si « La Guerre des Mondes » est un film américain tourné d’après un roman anglais de H. G. Wells, c’est en France que cette branche de la littérature a pris naissance avec Jules Verne, découvreur du fond des mers, de la stratosphère, de la chimie moderne, avec Rosny aîné, inventeur du préhistorique en tant que genre littéraire.
On peut même remonter beaucoup plus loin et dire que Jérôme Bosch, créateur de monstres, Jacques Callot, Antoine Caron, Grandville, Gustave Doré ont, en peinture, apporté leur contribution au nouveau genre.
En quoi consiste-t-il ? Essentiellement en une histoire romancée mettant en action des humains ayant devancé le futur ou se trouvant en contact fortuit avec ce futur ou avec les habitants de planètes telles que Mars, Vénus, Neptune, venus sur le vieux monde à bord d’engins imités des fusées ou des soucoupes volantes.
Les Américains possèdent plusieurs centaines de revues consacrées à ce genre. Les plus célèbres sont « Fantastic Adventures, » « Other Worlds. » Elles paraissent tous les mois sous des couvertures violemment polychromes où survivent la pin-up classique aux seins proéminents et le Tarzan devenu superman dans un paysage hallucinant rempli de monstres ou de robots. La télévision a des émissions consacrées à la science-fiction et des revues pourtant plus classiques comme « Collier’s » ne croient pas déchoir en ouvrant leurs colonnes aux écrivains qui s’y consacrent et dont les plus célèbres sont John Fletcher, Noel Loomis, Harry Walton, John Jacques, John Christopher, Dave Dryfoos, Fredric Brown, Ruth Goldsmith et John Anthony.
En France, la science-fiction commence la conquête de son public. C’est Raymond Queneau qui en a été le grand importateur. Une revue, qui s’intitule « Fiction » et qui est une filiale du « Mystère-Magazine » d’Ellery Queen, paraît chaque mois et donne des nouvelles traduites de l’américain. Une autre qui s’appelle « Galaxie, » qui est une traduction de « Galaxy Science Fiction » de New York, est apparue sur le marché au début de l’année. Une librairie, enfin, située rue des Beaux-Arts et dont nos lecteurs ont été informés de l’existence lorsqu’elle fut ouverte à ce genre par une exposition consacrée aux ouvrages parus et aux robots qui justifiaient ces ouvrages, fonctionne en permanence à l’enseigne de « La Balance. »
Les écrivains français ont tout d’abord boudé le genre puis, constatant toutes les possibilités qu’il offrait aux théories scientifiques, s’y sont attelés. Sous des pseudonymes divers, des géologues, des chimistes, des physiciens écrivent des nouvelles de science-fiction. Nous donnons aujourd’hui, grâce à la courtoisie de la revue « Fiction, » une nouvelle due à deux auteurs français révélés par la littérature policière, Pierre Boileau et Thomas Narcejac, grands prix tous deux du Roman d’Aventures à dix ans d’intervalle. Ces auteurs ont été séduits par le côté psychologique de la science-fiction. Après avoir écrit, pour la très classique « Revue des Deux-Mondes, » un feuilleton : « L’Ombre et la Proie, » et pour les éditions Denoël « Celle qui n’était plus, » dont Clouzot doit tirer prochainement un film, « Les Visages de l’ombre. »
_____
Jacques Dufour souffrait surtout du silence. Il essayait, parfois, d’imaginer le grondement des tuyères, le frottement de la poussière cosmique le long des parois de métal, mais il retombait vite dans sa solitude et dans son ennui. Il donnait un coup d’œil aux instruments de bord, pression, vitesse, chaleur, orientation, magnétisme, qui vivaient à part leur petite vie mystérieuse de robots, grignotant des chiffres phosphorescents, échangeant de menus signaux bleus, rouges, verts, semblables à des clins d’yeux pleins d’astuce. La machine veillait à tout, s’occupait de tout, réglait tout. Le savant n’avait, lui, qu’à attendre. Il attendait depuis des jours, dans son étroite prison capitonnée, las de boire, de manger, de dormir. Les livres ne l’intéressaient plus. Il était à la fois tendu et distrait, anxieux et indifférent. Assis sur sa couchette, il se faisait les ongles pendant que la coque d’acier se ruait dans le vide comme un fragment d’astre semant des étincelles. Le temps ne signifiait plus rien pour lui. Sur la Terre, les hommes s’apprêtaient à célébrer Noël.
Dans la petite maison de Neuilly, Gilberte couchait les enfants. Les prêtres, au fond des églises, achevaient d’édifier les crèches et suspendaient, au-dessus de l’étable, l’étoile miraculeuse. Et lui, au cœur d’une autre étoile, piquait vertigineusement sur Mars qu’il aborderait au matin. La fusée avait basculé mollement, la veille au soir, et déclenché les réacteurs destinées à la freiner. Il avait lu toutes ces manœuvres sur les cadrans et les bandes enregistreuses. Mais le moment n’était pas encore venu d’allumer l’écran de télévision et de choisir un terrain. Il alluma une cigarette, bâilla, regarda son scaphandre plié en sac, comme un parachute, dans un alvéole en matière plastique. Il se sentait un peu fatigué, comme le voyageur d’un train de nuit, au moment où il rassemble ses bagages. Le fusil électrique brillait à son râtelier. Tout était prêt. Le savant feuilleta quelques livres, se rappela les discussions passionnées, les discours, les controverses : Y avait-il des Martiens ? Comment étaient-ils faits ? Parlaient-ils ? Étaient-ils méchants ? Dufour allait savoir. Le premier, il allait fouler un sol inconnu, y planter le drapeau des Terriens. Il saisit, à la tête de sa couchette, son journal de bord et écrivit : Mercredi. L’événement approche. Un peu de fièvre, malgré tout. Le problème du retour commence à me hanter. Haut-parleur toujours muet. À plusieurs reprises, il tourna le bouton du poste, puis reprit son stylo… Mon isolement est terrible. Et si l’atterrissage s’effectue mal… si quelque appareil se détraque au moment de repartir ?… Car enfin, malgré toutes les précautions, le poste de radio est tombé en panne… Il jeta le cahier sur le lit. Pourquoi s’inquiéter ? S’il restait prisonnier de Mars, un autre astronef viendrait le délivrer. Il fallait à tout prix dominer ces écarts d’imagination, cesser de penser à la Terre comme à un point minuscule perdu dans le ciel. Il écrivit de nouveau sur le cahier : Bien comprendre que l’imagination peut faire échouer la plus grande entreprise après l’avoir suscitée… Mettre au point une hygiène de la pensée. Songer à rédiger un rapport sur cette question capitale. Peut-être nécessaire de sélectionner d’une part les hommes d’imagination et d’autre part les hommes d’action… Il est évident qu’en ce moment j’ai peur de ce qui m’attend à l’arrivée uniquement parce que je ne sais pas trier les images qui surgissent, malgré moi, dans mon esprit.
Le ralentissement de la fusée se manifestait de plus en plus nettement par une sensation de lourdeur dans les membres, comme si l’air conditionné du compartiment fût devenu visqueux. Dufour ajouta, après avoir regardé son chronographe : Quatre heures du matin, je vais prendre les dernières dispositions. Légère migraine due à l’effet d’inertie. Très supportable.
Il se leva en s’accrochant aux rampes de sécurité. Il avait l’impression d’être collé au plancher par des semelles de plomb. Son doigt chercha le bouton de l’écran et il vit soudain la planète, de tout près. Les traînées vertes, les taches sombres, observées de la Terre, avaient disparu. À travers des nappes de vapeur, ses yeux distinguaient une étendue grise, ridée comme une peau, qui tournoyait lentement. Les nuages, violemment creusés par le souffle rugissant des tuyères, se reformaient en montagnes scintillantes qui cachaient le sol. Dufour était terriblement ému. Il nota, à la hâte : Mars en vue. Curieux retour du sentiment le plus primitif : celui de la chasse. Il me semble que je traque un gibier.
L’écran reflétait maintenant des fumées cuivrées aussi épaisses que les nuées d’un incendie de pétrole. Il y avait donc bien une atmosphère, semblable à celle de la Terre. Donc, il y avait de la vie. Dufour avait toujours soutenu que les autres mondes devaient être habités. Seulement, à quel stade de l’évolution était parvenue la vie sur Mars, il était trop tôt pour le dire. Dufour estimait que la planète devait en être encore à l’étape des grands monstres préhistoriques, si son atmosphère était vraiment identique à celle de la Terre. Mais des monstres différents, bien entendu. Il médita un instant, tout en observant les sombres tourbillons, et écrivit : Monstres différents. Pourquoi ?… Parce que Dieu ne peut pas se répéter… Au fond, c’est la seule raison… Par une échappée, il surprit une sorte de territoire coupé de sinuosités noirâtres. Des chaînes de montagnes ?… Une sonnerie grêle l’avertit que le sol était à 10.000 mètres. Il s’assit devant un clavier commandant les freins de secours et les tuyères qui contrôlaient les déplacements latéraux. La fusée plongeait toujours dans l’ouate, au risque de s’écraser. Dufour mit en route ses radars. L’aiguille de l’altimètre rétrogradait à petites secousses. L’écran de télévision s’éclairait et parut vide, tout d’un coup. À peine si, à gauche, une ligne zigzagante traçait une marge irrégulière. Le savant essayait de comprendre : la fusée avait traversé la couche de nuages ; le sol se trouvait à 5.000 mètres ; alors, qu’est-ce que reflétait l’écran : une plaine ? Probablement une plaine, noyée dans les brouillards de l’aube…
Hé non ! il faillit crier et appuya sur une série de touches. C’était la mer. Et, à gauche, ce qu’il apercevait en grisé sinueux, une côte, et même une côte très découpée. Au fond, il avait de la chance : rien de mieux qu’une plage pour asseoir la fusée. La côte montait vers lui, avec sa ceinture d’écume, et il eut soudain les larmes aux yeux. Il avait, lui, Jacques Dufour, mené à bien la première traversée interplanétaire ! Il contemplait, avec ses yeux de Terrien, l’océan inconnu, le sol mystérieux qui venaient lentement à sa rencontre… 2.500… 2.000… 1.500… Malgré la brume, il était facile de survoler le rivage qui paraissait désert. 1.000… Dufour vit les premiers arbres, car ces petites masses sombres, c’étaient forcément de la verdure. Il s’était attendu à rencontrer de formidables forêts. La végétation était clairsemée. Elle descendait irrégulièrement jusqu’au bord de la mer, cernant d’étroites plages argentées. Le savant visa la plus vaste. 800… 600…
Le sable, soufflé par la tornade s’échappant des tuyères, s’éleva en tourbillon, et Dufour éteignit l’écran. Rapidement, il enfila son scaphandre. Une lampe rouge s’alluma, il n’eut que le temps de s’allonger sur la couchette ; la fusée heurtait le sol, rebondissait verticalement sur ses énormes ressorts, retombait dans l’excavation creusée par l’échappement des gaz et s’immobilisait, légèrement inclinée, la pointe tournée vers la Terre invisible au fond de l’espace. Dufour coupa le courant électrique. L’arrivée avait été impeccable et la secousse de l’atterrissage ne l’avait pas trop ébranlée. Il décrocha le fusil et descendit dans le sas. Il avait hâte de sortir. Le manomètre lui apprit que la pression extérieure équilibrait exactement la pression intérieure. Il appuya sur le bouton qui faisait coulisser le panneau étanche. Il était libre…
Au-delà du bourrelet de sable et de galets soulevés par l’impact, la plage s’étendait dans une lumière indécise ; il leva la tête, aperçut le cône brûlant de la fusée, le ciel brumeux, un soleil rouge flottant sur l’horizon. Malgré son casque, son fusil, il se sentait chétif et désarmé, écrasé par l’immensité de sa tâche. Il escalada le talus, foula le sable vierge, tournant la tête avec précaution. Rien. Pas une empreinte. Il sortit son briquet ; la flamme jaillit, claire et droite. Alors, il dévissa la vitre de son casque et aspira l’air de Mars. Il était semblable à celui de la Terre, plus fruité peut-être, chargé d’odeurs marines. Il marcha vers le flot, trempa ses mains dégantées dans l’écume, passa sa langue sur ses doigts. L’eau était visqueuse, salée, à peine froide. Alors, Dufour arracha son casque, le brandit et lança un long cri d’homme dans le silence. Il avait gagné ! Ses théories étaient justes. On pouvait vivre sur Mars. On y vivait, et la preuve… Il ramassa une coquille délicatement tournée… la preuve, il y avait des coquillages, donc des herbes aquatiques, donc des poissons, donc des reptiles, donc… Il fit volte-face et observa les pentes de la falaise. Elles étaient couvertes d’une herbe rase qui pouvait servir de pâture. Il revint sur ses pas, le fusil prêt. Les rochers se prêtaient à l’escalade ; il gravit la falaise, découvrit un petit bois. Les arbres ressemblaient à des pins et sentaient la résine. En revanche, on n’entendait aucun oiseau. L’air était vif. Le brouillard s’accrochait aux branches, tombait en larges gouttes sur les pierres. Le soleil sanglant se hissait peu à peu dans le ciel. Dufour s’enhardit. Il suivit une sente caillouteuse qui s’enfonçait dans le sous-bois, épiant le sol, les taillis ; un meuglement s’enfla, au loin, fit passer son long cri désolé sur la lande et Dufour serra son arme. Cet appel lugubre, qui ressemblait à celui d’une sirène, était-ce un signal ? Est-ce que la présence de l’homme avait été flairée par quelque animal ? Le savant se demanda si ses balles explosives seraient capables de perforer la peau cuirassée d’un dinosaure ou d’un diplodocus. Il fit encore quelques pas, entendit, derrière lui, rouler un caillou, et une voix l’atteignit en plein corps, comme un projectile.
« Et alors, collègue, on va à la pêche sous-marine ? »
Dufour s’abattit comme une masse.
★
Il reprit connaissance dans un lit bien chaud, couvert d’un édredon grenat. Un homme était debout, près de lui.
« J’ai raté mon coup, dit Dufour.
– Oui.
– Où suis-je retombé ?
– Près du Lavandou… La gendarmerie est sur place… Personne ne touchera à la fusée.
– Ça ne se peut pas, fit Dufour. Tous les appareils ont fonctionné normalement. J’en suis sûr, comprenez-vous ?
– Du calme.
– D’abord, qui êtes- vous ?
– Docteur Pouillaude. Je vous conseille de rester tranquille. Vous avez subi une assez forte commotion et vous avez besoin de repos. Les infirmiers ont l’ordre de ne laisser approcher personne. »
Dufour sortit les jambes du lit.
« Donnez-moi mes vêtements. Il faut que je rentre à Paris… tout de suite… Il y a quelque chose de bizarre, dans tout cela. »
La tête lui tournait. Il voulu passer ses doigts dans ses cheveux. Un épais bandeau lui entourait le crâne.
« J’ai dû vous faire quelques points de suture, expliqua le médecin.
– Je vous remercie, docteur, mais laissez-moi partir. »
Il s’habilla rapidement et, grâce à l’obligeance de Pouillaude qui l’emmena en voiture, put attraper l’avion de Paris.
« Faites attention, recommanda le médecin. Allez consulter un de mes confrères. »
Dufour garda les yeux fermés pendant tout le voyage. Il revoyait, avec une prodigieuse netteté, tout les instruments de bord, dont les aiguilles n’avaient pas cessé de donner des indications convergentes. Alors ?… Puisque la distance, notamment, avait été enregistrée d’une manière correcte, conforme à tous les calculs, que s’était-il donc passé ? Pourquoi la fusée, brusquement, avait-elle rebroussé chemin ? C’était impensable, étant donnée sa vitesse initiale. Ou alors, il fallait admettre quelque structure inconnue de l’espace. Peut-être les vues d’Einstein et de son école étaient-elles erronées ? Pourtant, les plus récentes découvertes sur la nature de l’énergie les confirmaient totalement. Elles ne pouvaient pas être à la fois vraies et fausses !
Il arriva à Orly au début de l’après-midi. Des milliers de personnes l’acclamèrent et il sentit plus amèrement sa défaite. Il se refusa à toute déclaration, grimpa en hâte dans l’auto d’un de ses collègues.
« C’est quand même merveilleux ! dit Deltheil.
– C’est navrant, » répondit Dufour.
La voiture les conduisit, par des rues enneigées, jusqu’au domicile de Mérigaux, l’ingénieur qui avait conçu la fusée. Le déjeuner les attendait, mais ils mangèrent à peine, tout à leur discussion.
« Il y avait onze jours que nous avions perdu vos traces, expliquait Mérigaux. Impossible de rétablir le contact. C’est cela que je ne m’explique pas, ce brusque silence de nos appareils.
– J’étais également privé de radio, dit Dufour. C’est même ce qui m’a été le plus pénible.
– Enfin ! ce ne sont là que des détails. Le matériel peut avoir une défaillance ; il sera facile de corriger cela, la prochaine fois.
– S’il y a une prochaine fois, murmura Dufour.
– Comment ?
– Écoutez, reprit Dufour ; si la fusée a fait demi-tour, alors qu’elle se déplaçait dans le vide sans rencontrer de résistance, c’est qu’il y a sans doute… je ne sais pas, moi… un mur de l’espace, comme il y a un mur du son.
– Vous êtes fatigué, mon vieux, dit Mérigaux. Je vais filer au Lavandou. L’examen des instruments de bord nous apprendra peut-être quelque chose.
– Eh bien, moi, soupira Dufour, je vais filer à Neuilly, rassurer ma femme. Après tout, je ne suis pas fâché de fêter Noël en famille.
– Nous vous accordons cette soirée, dit Deltheil, pas plus. Après, grand homme, vous devrez penser à votre gloire, au cinéma, à la télévision, sans parler des réceptions officielles déjà prévues pour demain…
– Ne pourrait-on me laisser tranquille. Je suis fatigué, si vous saviez ! »
« C’est vrai qu’il n’a pas l’air dans son assiette, confia l’ingénieur à Deltheil, quelques instants plus tard. Cette entreprise l’a changé, vous ne trouvez pas ? »
Dufour, pendant ce temps, roulait sous un ciel gris d’où tombaient les derniers flocons. Il sonna chez lui. Personne ne répondit. Il forma le chiffre de la serrure automatique et entra. Il aurait dû y penser. Gilberte n’avait pas eu le courage de rester chez elle, un jour de Noël, alors que son mari… Bien sûr, elle était partie chez sa mère, à Rabat. Elle allait rentrer, avertie par la radio. Elle devait même être déjà en route, mais sans doute s’était-elle rendue à la clinique. Dufour traversa la salle à manger, poussa la porte de la chambre. Sur la cheminée, les enfants, avant de partir, avaient construit une petite crèche : les rois mages, les bergers, saint Joseph et Marie, l’enfant-Dieu, tout rose sur la paille, comme un bonbon, et, collé sur la tapisserie, au-dessus de la grotte, une grande étoile d’argent sur laquelle une main inhabile avait écrit, au crayon : Papa…
Dufour regardait l’étoile… Il aurait tant voulu… pour eux… Il haussa les épaules et se déshabilla pour prendre un bain. Dans la vaste villa silencieuse, il se sentait à peine chez lui. Et même, il devait se l’avouer, depuis qu’il avait entendu la voix, là-bas, sous les pins, il avait l’impression d’être un étranger. Il s’était tellement préparé à découvrir une autre planète qu’il n’arrivait plus à rentrer dans ses habitudes de Terrien. Il se rhabilla, but un peu de cognac, passa dans son bureau encombré de dossiers, de cartes, de modèles réduits… Tout cela n’avait plus d’attraits. Il écarta le rideau. La neige ne tombait plus. Rageusement, il s’assit devant sa table de travail, rouvrit ses tiroirs. Toute l’histoire de l’impossible expédition reposait là : des pages et des pages de chiffres, fournis par les machines à calculer les plus perfectionnées… Et ces machines ne se trompent jamais, vérifiant mutuellement leurs résultats. Alors ? Où se cachait l’erreur ?… Il chercha pendant longtemps, jusqu’à ce que sa tête enfiévrée lui refusât tout service. Alors, il se leva, raide, endolori par l’effort. Il monta sur la terrasse où il était venu tant de fois, la nuit, pour contempler le ciel profond comme une eau roulant sur les graviers. Cette nuit encore, les étoiles brillaient. D’instinct, son regard chercha Mars et, brusquement, ses mains se serrèrent sur la rampe de fer forgé, écrasant un peu de neige qu’elles ne sentaient pas. Il y avait deux lunes dans le ciel… Il se recueillit. Est-ce qu’il devenait fou ?… Il regarda de nouveau, gémit tout bas. Deux lunes : Phobos et Déimos, les satellites de Hall ! Il voyait le ciel depuis Mars ! Et ce point scintillant, là-bas, c’était… Les idées se bousculaient dans son crâne. Ainsi, un mystérieux mécanisme compensait les différences de pesanteur et d’atmosphère. Il n’y avait partout que des Terres, toutes semblables, avec les mêmes hommes, la même histoire… Au même instant, les mêmes fusées, portant les même rêves, s’étaient envolées vers les mêmes au-delà impossibles. Au même instant, les mêmes savants découvraient la même vérité mélancolique. Au même instant, le même pitoyable Grand Secret leur était révélé. D’autres Dufour, la tête levée, les yeux pleins de larmes, interrogeaient le même ciel qui ne recèlerait plus jamais, pour eux du moins, de mystère. Il y avait, par le monde, un certain nombre d’hommes qui, en ce moment même, savaient qu’ils avaient atteint le bout de la pensée. Non… Non ! Jamais !… J’aime mieux être fou !
Dufour martelait le fer de ses paumes meurtries. Puis il baissa la tête et redescendit dans la maison, cette maison qui n’était pas la sienne puisqu’un autre Dufour… Il revint dans la chambre, aperçut la crèche et, d’un revers de la main, la balaya. Les santons se brisèrent sur le plancher. La tête de saint Joseph roula jusqu’au pied du lit. Assez ! Assez de mensonges ! Dieu n’avait su créer que cela, un univers borné, étroit comme une prison, d’où les hommes ne pourraient plus s’enfuir !… Mais LUI ! Est-ce qu’IL n’était pas prisonnier aussi ? Est-ce qu’IL n’était pas impuissant, devant ces hommes qui L’avaient rattrapé, qui avaient devancé, même, ses rêves de Créateur ? Voilà donc pourquoi IL s’était imposé de naître parmi eux, un soir de décembre ! Voilà pourquoi IL avait voulu mourir, au plus beau jour du printemps ! IL avait eu peur d’eux, et pitié d’eux, tout à la fois ! Et maintenant, il fallait se taire, avec LUI, partager douloureusement Son secret !
Dufour tomba à genoux. Sa tête bandée lui faisait de plus en plus mal. Il ramassa l’enfant de plâtre, qui n’était pas cassé, le tint dans le creux de sa main, comme pour le réchauffer.
La porte s’ouvrit, en bas.
« Tu es là, chéri ? »
C’était la voix de Gilberte, d’une Gilberte plutôt, mais aussi vraie que l’autre. Dufour n’avait plus la force de se relever. Gilberte entra.
« Oh ! Qu’est-ce que tu as fait ?
– Un malheur ! » dit-il doucement.
Elle se précipitait déjà, le tenait serré contre elle.
« Chéri ! C’est sans importance. Puisque nous sommes ensemble. Et, cette fois, tu sais, tu ne repartiras plus. »
Il abandonna sa tête sur l’épaule de Gilberte.
« Non, murmura-t-il. Je reste. »

_____
(Boileau-Narcejac, in Franc-Tireur, à l’avant-garde de la République, quatorzième année, n° 2993, vendredi 12 mars 1954. Cette nouvelle est précédemment parue dans Fiction, deuxième année, n° 4, mars 1954)
_____



