Cependant, rien, dans le caractère de mon père, ne trahissait l’homme de passion instinctive, farouche, l’homme de lutte âpre, des combat implacable. Affable et bon, conciliant et affectueux, il était estimé des voisins et chéri des siens, mais parfois le doux rayon de son regard bleu se muait en reflets froids d’acier tandis qu’une mortelle tristesse l’étreignait pendant des jours sans qu’on eût pu jamais savoir à quoi attribuer ses étranges sautes d’humeur. Sombre, taciturne, il s’enfermait alors hermétiquement dans sa chambre et demeurait ainsi, seul, dans les ténèbres, des heures entières, puis, la crise sans doute passée, il revenait parmi nous, plus affectueux et plus doux qu’auparavant, comme s’il cherchait à nous faire oublier, par un redoublement d’attentions, de tendresse, ses accès de noire misanthropie. Combien de fois ne l’ai-je pas surpris versant à la dérobée des larmes silencieuses, cependant qu’il étreignait dans ses bras, convulsivement, ses petits enfants ! Ah ! c’est qu’il devait pressentir sans doute, le malheureux, la tragique destinée de sa famille bien-aimée !…
À l’appel de mon nom, je m’étais donc approché du lit du moribond, les yeux interrogateurs.
Mon père essaya alors de se lever sur sa couche et, à voix basse, me demanda :
« Cette femme… qui veille ?…
– Elle dort, père.
– Crois-tu ?…
– J’en suis sûr. Voulez-vous que je l’éveille ?
– Non, non, au contraire. Approche-toi de moi, plus près, là, et écoute-moi…. J’ai de graves choses à te dire, à t’apprendre. »
Frissonnant malgré moi, pressentant quelque terrible révélation, j’obéis, cependant qu’en une rapide vision, je vis se dérouler devant moi les scènes pénibles et mystérieuses, durant lesquelles mon père se cloîtrait farouchement dans sa chambre, invisible pour tous, même pour ma mère.
Mais déjà le moribond parlait d’une voix lente, sourde, étouffée, tandis que sa main déjà froide cherchait la mienne, à tâtons, dans l’ombre.
« Je vais mourir… me disait-il, je le sens, je le sais, mon heure est venue… Ne parle pas, ne proteste pas, c’est inutile.
N’épuise pas en vain mes forces ; je vais avoir besoin de toute l’énergie qui me reste pour te parler… pour t’ordonner… »
Il se tut, interrompu par une courte suffocation. Je lui tendis une tasse de lait. Il la repoussa et reprit :
« Mon fils, une terrible et mystérieuse fatalité pèse sur notre malheureuse famille, fatalité dont nous ignorons les causes, car elles se perdent dans les ténèbres des âges ; peut-être même remontent-elles plus haut que les époques où les premiers êtres humains rejetant les écorces de leur animalité primitive sentirent couver en leur être, croître, s’étendre puis enfin irradier hors d’eux le foyer ardent de leur âme, immortelle et divine, étincelle que l’Être des êtres plaça en chacun de nous au principe de la Création.
Il est de tradition, dans notre famille, qu’après la mort de chacun de nos ancêtres, comme de nos descendants, le décédé, poussé par cette fatalité horrible, est pour ainsi déterminé, forcé de quitter le monde de l’invisible où évoluent les âmes désincarnées pour revenir sur terre et là s’abreuver du sang de ceux qui lui doivent la vie, ses enfants et petits-enfants, jusqu’à ce que tous, arrachés à l’existence terrestre par ce détestable emprunt fait à leur vie corporelle, l’aient rejoint dans l’Au-delà…
Ce vampire revient-il en ce monde avec sa terrifiante dépouille mortelle reposant jusqu’alors dans le ténébreux cercueil où elle fut ensevelie ou simplement en esprit ?…
C’est ce que tous, nous avons ignoré, car, grâce à Dieu, nous avons toujours, de génération en génération, de descendants en descendants, fait le nécessaire pour qu’une pareille calamité ne se produisît jamais… pour que le cadavre reposât en paix dans son cercueil et que son âme fût libérée à tout jamais de ses liens terrestres après la mort.
Mais cette fatalité, ce déterminisme, ô mon fils, est si effroyablement réel que je t’adjure, à mon heure dernière, de procéder sans hésitation, intégralement, à ce que je vais te dicter, t’ordonner de faire, comme je le fis moi-même à ton cher grand-père, et comme tes enfants devront à leur tour l’accomplir sur ta dépouille mortelle… Rappelle-toi, rappelle-toi !…
Quand la mort aura arrêté sous sa dextre glacée le dernier battement de mon cœur, lorsqu’elle aura raidi mes membres, heureux enfin de trouver dans la tombe leur ultime repos, tu me déposeras dans mon cercueil, puis tu saisiras un couteau et… ô mon fils, entends-moi et accomplis sans frémir cette triste besogne… tu plongeras le fer dans mon cœur, puis tu me trancheras la tête sans hésitation, sans faiblesse, comme un fils dévoué accomplit le devoir qu’un père lui a imposé à son heure dernière. »
À ces mots effrayants, à cette horrible révélation, un frisson glacial courut dans mes vertèbres et il me sembla entendre dans la chambre mortuaire mille sinistres chuchotements comme si l’Au-delà tout entier protestait contre un aussi formidable sacrilège, contre cette profanation d’un mort !
Mon père cependant, d’une voix monocorde, sourde, haletante, continuait :
« Lorsque tu m’auras tranché la tête, tu la prendras, cette tête… et tu la déposeras à mes pieds, de façon que… »
À ce moment, un hurlement lugubre retentit sous les fenêtres de la villa, presque dans la chambre. Le chien qui glapissait à la lune, un instant auparavant, dans le lointain, s’était rapproché et hululait maintenant douloureusement à quelques mètres de là… Cette clameur terrifiante, chargée d’une inexprimable angoisse, me rejeta, sans force, frissonnant, loin du lit, et au même instant la religieuse assoupie s’agita.
(À suivre)
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(Léon Combes, in Le Fraterniste, organe de l’Institut général psychotique, quatrième année, n° 180, vendredi 8 mai 1914 ; ce texte est précédemment paru en trois livraisons dans L’Initiation, revue philosophique des Hautes Études, volumes 72 et 73, vingtième et vingt-et-unième années, n° 11, 12, et 2, août, septembre et novembre 1906. Alfred Rudolfovich Eberling, « Tamara et le Démon, » illustration pour le poème de Lermontov, « Le Démon, » St Petersburg: M. O. Volf, 1910)


