« Non, senores, nous déclara le vieux guide qui devait nous faire visiter, dans les environs de Cordova, une hacienda datant de la conquête du Mexique par les Espagnols, non, senores, je ne vous conduirai pas ce soir à la Barranca del Salto. »

Notre guide était un vieux guérillero, dont le maigre et jaune visage, balafré d’un coup de sabre, disparaissait à demi sous son large chapeau pointu en poil de vigogne.

« Et pourquoi ? demandai-je. Pourquoi ne voulez-vous pas nous conduire à la Barranca del Salto ?

– Parce que, répondit-il, c’est la maison du diable ! »

Puis, déposant, sur la table de l’auberge où nous étions, le verre de chiuriguito qu’il venait de vider d’un trait, il expliqua :

« J’ai vu, de mes yeux vu, à la Barranca, des choses horribles, et je faillis en devenir fou. C’était au temps où je faisais partie des bandes du général Villa (que Dieu ait son âme !). Nous livrions, aux troupes du général Carranza, une guerre atroce de guérilleros.

Un soir que nous avions fait prisonnier un lieutenant de dragons, nous le conduisîmes à la Barranca del Salto, où se tenait un de nos avant-postes. Il fut enfermé dans la cave, une étroite cave voûtée et pavée, aux murs épais, et qui recevait le jour d’un étroit soupirail par où pouvait passer tout au plus la tête d’un homme.

Le prisonnier y avait été jeté entièrement nu, pieds et poings liés. Devant la porte, verrouillée de l’extérieur, une sentinelle avait été placée pour la nuit, ce qui rendait toute évasion impossible.

Et cependant, le matin, quand on ouvrit la porte de la cave, le dragon n’y était plus.

Comment ? Par où avait-il pu s’enfuir ? Mystère !

La seule hypothèse admissible devant cette constatation déconcertante, était la complicité de la sentinelle dans l’évasion. C’était notre impression à tous. Malgré ses protestations d’innocence, le malheureux fonctionnaire, sur l’ordre du capitaine Alferez, qui n’admettait point le dogme intangible des mystères, fut, à son tour, enfermé dans la cave, pieds et poings liés, entièrement nu, n’ayant conservé qu’une croix d’argent pendue à son cou par une chaînette. Et ce fut à moi qu’incomba la tâche de rester en faction, pendant la nuit, devant la porte de la cave.

Cette nuit-là, le vent souffla sur la forêt, puis un violent orage se déchaîna, couvrant sous ses grondements les hurlements des fauves et des singes rouges qui donnaient, dans la brousse voisine, leur concert nocturne.

Mais, vers minuit, le temps s’éclaircit et, dans un ciel de lin vert, la lune parut, éclairant sur la montagne la croix élevée aux morts de la bataille de Calderon.

C’est alors que s’éleva de la cave une clameur effroyable, une telle clameur d’épouvante et d’horreur, que je me sentis tressaillir d’effroi. Puis, ce furent deux cris : « À moi ! Au secours ! » suivis bientôt d’un long gémissement qui se termina par un râle affreux. Et ce fut le silence, un silence angoissant ! Revenu de mon émoi, j’avertis le poste qui accourut à mon appel ; j’ouvris alors la porte de la cave, et je constatai avec stupeur qu’elle était vide !…

Le prisonnier avait disparu. Comment ? Par où ? Mystère !

En examinant le réduit, à la lueur d’une lanterne, je remarquai sur les dalles une large flaque de sang et, au milieu, la petite croix d’argent du captif.

Cette constatation remplit mon âme de terreurs fantastiques, de terreurs dont, jusque-là, je n’avais eu aucune idée.

« Le diable est dans la maison ! » criai-je à mes compadres.

Et je me précipitai vers la porte. Je n’avais plus qu’une pensée : fuir, sortir de cette cave infernale, m’éloigner au plus vite de la Barranca del Salto.

L’air de la nuit, dans la campagne, apaisa ma fièvre ; je respirai mieux, mes nerfs se détendirent, je m’allongeai sur l’herbe et, brisé de fatigue, je m’endormis.

Quand je m’éveillai, le ciel était d’un bleu limpide, et le soleil du matin dorait la forêt vierge où mille oiseaux multicolores donnaient leur concert habituel.

M’étant décidé à revenir à la maison du diable, j’aperçus dans la cour à arcades de la Barranca mes compadres discutant devant un objet volumineux que, tout d’abord, je ne distinguai pas bien. Mais, m’en approchant, je constatai que c’était un énorme boa constrictor, mesurant environ six mètres de long. Il venait d’être tué dans un ravin, alors qu’il était assoupi par une digestion laborieuse. Et, l’ayant ouvert avec un sabre, mes compadres y avaient trouvé les restes du malheureux prisonnier, broyé, trituré, pétri comme pâte.

Alors, je compris.

Pendant la nuit, le dangereux reptile se glissait dans la cave par le soupirail, enlaçait le captif nu, le broyait entre ses terribles anneaux, le malaxait, le triturait, et, après l’avoir enduit de sa bave fétide pour favoriser la déglutition, il l’avalait. Puis il se retirait par le même passage, pour s’en aller digérer dans le creux d’un ravin son horrible festin.

Bien que le mystère angoissant qui avait plané sur la disparition des prisonniers fût ainsi éclairci, la Barranca del Salto est restée pour moi la maison du diable. J’ai conservé de cette nuit tragique où j’entendis le cri effroyable du prisonnier lorsqu’il vit le monstrueux reptile s’avancer vers lui, une telle impression d’horreur et d’épouvante que j’ai bien juré de n’y jamais revenir.

Et voilà pourquoi, senores, conclut le vieux guide mexicain, je ne vous conduirai pas ce soir à la Barranca del Salto, lorsque le vent souffle sur la forêt vierge, et que la lune éclaire la croix des morts sur la montagne. »
 
 

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(Guy Péron, « Conte du Courrier, » in Le Courrier de Saône-et-Loire, journal républicain quotidien, quatre-vingt-neuvième année, n° 29148, jeudi 21 mars 1929 ; in L’Avenir du Tonkin, journal quotidien, quarante-sixième année, n° 9933, mardi 28 mai 1929 ; « Les Contes émouvants, » in Le Petit Journal illustré, quarantième année, n° 2018, dimanche 25 août 1929 ; « Les Contes du Quotidien, in Le Quotidien, huitième année, n° 2699, samedi 5 juillet 1930. Cette nouvelle est initialement parue sous le titre : « Le Mystère de la Barranca del Salto, » « Conte d’aventure, » in L’Éclaireur du dimanche, mondain, théâtral, sportif, septième année, n° 288, dimanche 16 mai 1926. James Ward, « Homme luttant avec un boa, » huile sur toile, 1802)