L’ordre régnait dans le monde ; les hommes vivaient de pastilles nutritives et se reproduisaient artificiellement : ainsi la faim et l’amour, fléaux des temps anciens, n’étaient plus connus que de nom. On pensait pour penser ; et un chirurgien, d’une audace que l’on tenait cependant pour très grande, avait proposé de supprimer aux enfants toutes les parties du cerveau qui n’avaient point rapport aux sciences mathématiques, afin que les hommes, animés des mêmes préoccupations et bornés aux mêmes connaissances, n’eussent plus aucun sujet de désaccord et qu’une harmonie entière se fît jour dans l’univers.

Le commerce était réduit à son expression la plus pure par la multiplication des distributeurs automatiques, et la science avait transformé l’économie des sociétés. Plus d’États, plus de guerre, la paix était partout. Il semblait que, par un merveilleux effort de la raison humaine, l’on fût arrivé à cet état de perfection que les sociétés disparues tenaient pour un idéal irréalisable. Un philosophe ami du paradoxe – comme ils le sont tous – avait même lancé cette idée que l’on ferait peut-être bien, pour se garder de l’ennui qui résulte d’une existence trop monotone, de revenir à une civilisation plus barbare, comme celle du XVe siècle italien ou du XIXe siècle français, et de fomenter des révolutions pour se distraire. Mais on avait jugé qu’il valait mieux rester en repos, et l’on tenait ce penseur pour un méchant pessimiste, dont les œuvres pouvaient piquer pendant un instant la curiosité, mais dont la vie et l’exemple étaient entièrement blâmables.

En somme, – et cela est très incompréhensible, – les hommes étaient pour la plupart contents de leur sort ; et quand ils songeaient à leurs pères, un juste orgueil les saisissait de se sentir si différents d’eux et de ne plus être esclaves des besoins les plus vils.

Il y avait bien quelques poètes qui pleuraient toujours au souvenir des belles défuntes, Thaïs et Cléo de Mérode ; mais on ne les écoutait pas. On ne souffrait véritablement que d’une sorte d’anarchistes, nommé d’un mot ancien : les mauvais plaisants ou farceurs. C’étaient des hommes à l’esprit curieusement formé, qui ne cherchaient qu’à stupéfier leurs contemporains et à rire des situations bizarres ou ridicules dans lesquelles pouvaient les mettre leurs malfaisantes inventions. Grâce aux pouvoirs que leur donnait la science, leurs machinations avaient des résultats terribles, et certains échappaient à toutes représailles en commettant leurs attentats à des distances incroyables de leurs victimes, sans qu’on pût arriver à découvrir le coupable ni les moyens dont il avait usé.

On se rappelle ce chimiste, à qui est due l’invention des armants intellectuels, qui disposa sur le rebord de sa fenêtre un de ces appareils dans le moment où passait le mathématicien Léopardus et le tint suspendu dans le vide depuis trois heures de relevée jusqu’à minuit. Il prétendit ensuite que c’était par inadvertance, mais on le connaissait trop bien, et personne ne fut dupe : on ne lui pardonna que par égard pour les services qu’il rendait à l’humanité.

On ne saurait croire jusqu’où peuvent aller la malice et la fourberie, lorsqu’elles ont pour auxiliaire la connaissance des arts.

Le célèbre entomologiste Adolphe Meursius, dans une visite au physicien Jean Miro, comme il attendait dans une salle ce physicien, qui avait dû se rendre à une séance du Bureau des Secousses Sismiques, remarqua un superbe papillon orange et or, qui volait à l’intérieur d’une vaste cage de verre. Il l’admira, et se dit avec étonnement qu’il n’avait jamais vu le pareil. En proie à une de ces distractions qui lui étaient coutumières, Meursius ouvrit la porte de la cage et, présentant au papillon cet appeau pour insectes dont il est l’inventeur, il tira vers lui la bestiole empalée d’un seul coup à l’aiguille paralysatrice du Dr Sombrenof. Notre Miro, qui rentrait à ce moment, le trouva occupé à mesurer la courbe des antennes du papillon selon le principe de la classification léliale. Exclamations de Miro, stupeur et excuses de Meursius, ce fut une scène inattendue, mais qui se termina assez bien, étant donné la bonne éducation et l’affabilité naturelle des deux savants.

Par malheur, au bout de deux jours, le papillon que Meursius avait lui-même ranimé, mourut brusquement. Miro fut très affecté de cette perte : ce papillon était, avec sa science, tout ce à quoi il tenait au monde. Il se disait que, sans la maladresse de Meursius, il verrait encore le velours éclatant des ailes de l’insecte palpiter devant lui, tandis que maintenant, fixé à une planche de liège, le papillon allait se faner comme une vulgaire étoffe de Lyon. Miro était triste.

Or, dans la semaine qui suivit la mort du papillon, Meursius fut préféré à Miro par le Conseil des Universités pour haranguer le peuple le jour de la Grande Fête Humaine. L’on sait que les esprits logiques sont les plus disposés à admettre que des conspirations ont été tramées contre eux. Miro, qui avait une véritable cervelle de logicien, ne manqua pas de voir dans ce choix, comme dans l’accident survenu à son papillon, un effet de la haine de Meursius. Il pensa devoir tirer vengeance de tout cela. Il réfléchit longuement et voici ce qui advint quelques mois plus tard.

Dans ce fameux voyage où le prince de l’Alaska vint apporter la pépite géante pour nous remercier des services que nous avions rendus aux mineurs de son pays par l’invention et la diffusion des brasiers de poche Miro-Pollard and C° limited, le prince se rendit à l’Académie des Sciences, où l’on devait lui offrir la primeur de quelques démonstrations sur la puissance calorifique du caoutchouc à la nitroglycérine. Meursius, secrétaire perpétuel de l’Académie, était chargé du compliment d’usage.

Quelques instants avant l’arrivée du prince, les académiciens causaient entre eux, lorsque Meursius sentit une goutte qui tremblait au bout de son nez. « Comme c’est ennuyeux, se dit-il, me voilà enrhumé ! » Et il se moucha bruyamment. Miro, assis à son côté lui présenta une tabatière : « Voici du camphre ; prenez-en, cela vous permettra de parler plus commodément ! » Meursius, en ayant mis une pincée sur son pouce, renifla voluptueusement la drogue. Puis, avec une chiquenaude sur le revers de son habit, il s’avança vers le prince, qu’un attaché au protocole venait d’annoncer. Pendant que Meursius menait le prince à sa chaise, et comme il s’inclinait en la lui montrant, une nouvelle goutte glissa de son nez jusqu’au sol. Le prince, qui était jeune, regarda le vieillard ; celui-ci devint rouge et recula en trébuchant jusqu’à la table derrière laquelle il s’assit.

Il se leva aussitôt et commença la lecture d’un petit discours, fort honnête, à la composition duquel il avait donné la plus grande attention. La première phrase passa ; mais à peine la seconde était-elle entamée qu’une nouvelle goutte se détacha du nez de Meursius et vint s’écraser avec un bruit mat sur le papier qu’il tenait à la main. Meursius eut un mouvement, mais il continua sans broncher pour ne pas attirer l’attention sur son nez transformé en gouttière. Cependant il ne trompa personne ; une goutte succéda à l’autre ; son papier en était tout maculé ; cela le troubla ; il s’aperçut que l’on souriait et vit que le prince gardait à grand-peine un sérieux qui n’était que l’effet de sa très grande politesse. Meursius se mit à bredouiller et dépêcha la fin de sa harangue, le rouge au front et les yeux égarés.

À peine s’était-il assis, qu’il profita du léger brouhaha pour glisser dans la poche de son habit une main rapide et en tirer un mouchoir. « Tant pis, se disait-il, je serai encore moins impoli en me mouchant en ce moment, qu’en détournant l’attention des expériences qui vont avoir lieu. » Il porta le chiffon à son nez.

Ô stupeur ! avec un crépitement sec, une étincelle en jaillit et le bout d’étoffe blanc, ayant bondi hors des mains de Meursius, se mit à frétiller devant sa figure à une distance d’un mètre vingt environ. Le prince d’Alaska fut pris du fou rire. Meursius avait sursauté dans sa chaise et tous les assistants s’étaient levés pour mieux voir le tableau.

Deux ou trois personnes de la suite du prince pensèrent que les expériences commençaient ; quelques académiciens se demandaient si l’ère des miracles n’allait point se rouvrir ; mais la plupart des assistants firent comme le prince, qui se tenait les côtes, renversé dans son fauteuil.

Meursius, qui eût préféré être au coin de son feu plutôt que là, devant le roi, à jouer le rôle de magicien mystifié, se leva et tendit la main pour saisir son mouchoir. Mais, à mesure qu’il avançait, le mouchoir reculait et restait toujours à la même distance, dansant et sautant comme une oriflamme sous la brise. Et les rires d’augmenter à mesure, tellement la figure de ce savant, le bras en avant pour attraper un morceau d’étoffe qui fuyait devant lui, était plaisante à contempler.

Comprenant combien ce phénomène portait atteinte à la dignité de la science et à celle de l’Institut, un huissier s’élança, saisit le mouchoir et le tendit au savant, qui l’enfouit avec précipitation dans la poche de sa culotte. L’on put alors commencer les expériences, le prince ayant recouvré son sérieux.

Elles durèrent une heure, durant laquelle Meursius, dissimulé derrière ses collègues, cachait sa honte et regardait tristement son nez qui dégouttait à la manière d’un parapluie. Et il n’osait pas faire usage de son mouchoir, dans la crainte où il était que cet acte, généralement sans conséquences graves, n’engendrât un nouveau scandale.

Ce ne fut qu’au retour, dans la voiture qui le ramenait chez lui, que le malheureux se risqua à tenter encore l’affaire. Il tourna sa main avec précaution vers ce terrible mouchoir, l’approcha lentement de son nez : rien, encore rien ; tout était calme dans les rues, et les gens saluaient avec respect Meursius, le plus grand entomologiste du siècle. Déjà, l’étoffe touchait presque au nez du vieillard, elle le toucha enfin… Crac ! Patatras ! l’étincelle venait de jaillir et, comme lancé par un instrument invisible, le carreau blanc alla se coller à plat sur la vitre. Meursius, affolé devant cet étrange pavillon, se précipita dessus, ne voulant pas que personne eût le temps de remarquer la scène. Mais, plus subtil que la poudre, le mouchoir, ayant glissé entre ses doigts, fusa vers l’extérieur par la portière entrouverte, et Meursius eut la douleur de le voir se balancer à un mètre de la voiture, comme ces jeunes femmes des féeries qui descendent au bout d’un fil jusque sur le plancher d’une scène et se pavanent en envoyant des baisers. Meursius fut atterré. Le mouchoir, continuant sa course, bondissait à travers les rues, évitait les automobiles, les agents, les réverbères, les omnibus mécaniques, et semblait plus habitué au train de la rue qu’un vieux facteur des postes ou qu’une dame de mauvaise vie. Un gamin, qui l’aperçut, se mit à courir derrière la voiture. Les gens s’arrêtèrent pour voir passer le cortège. Un garçon boucher, saisissant une pierre, l’envoya dans la direction du mouchoir ; il le manqua, mais le caillou vint rebondir sur le fond du coupé. Meursius s’évanouit.

Et ce fut ainsi pendant de longs jours : Meursius ne pouvait pas arriver à se moucher ; après avoir renoncé aux mouchoirs ordinaires, il avait essayé de tout ce qu’il trouvait sous sa main, sa cravate, ses livres, un journal, tout lui passa devant le nez. Un jour il se frotta contre la manche de sa veste : il se trouva d’un coup brusquement déshabillé, tandis que son vêtement gambadait devant lui. Il essaya des rideaux de sa chambre, pluff… ils s’envolèrent…

Meursius était profondément affecté de ses malheurs ; il maigrissait, n’arrivait plus à trouver le sommeil ; enfin, il ne travaillait plus, et cet invincible dégoût pour ses occupations habituelles était à ses yeux la chose la plus pénible, car on lui avait répété dès sa jeunesse qu’il est honteux pour un être civilisé de ne pas contribuer de toutes ses forces et par tous les moyens dont il peut disposer à l’achèvement de la science et au progrès du genre humain.

Un après-midi où il se sentait encore plus accablé que de coutume, il décida d’aller au Musée du Louvre, où il n’était plus retourné depuis un très grand nombre d’années, pensant que cette occupation légère lui ferait peut-être trouver la journée moins longue. Il marcha le long de la Grande Galerie : décidément ces Italiens l’ennuyaient, toujours des saints, toujours des Vierges, cela semblait grotesque en l’an 3001 ; devant l’Assomption de Murillo, il haussa les épaules. Un arrêt en face du bœuf à la boucherie de Rembrandt : « Voilà qui était de la bonne réalité ! » Et il arriva aux cabinets flamands et hollandais ; c’était l’endroit qu’il préférait dans le Musée : « Au moins, on avait là de bons artisans qui n’essayaient pas de tromper leur monde, et qui représentaient exactement les lieux et les gens parmi lesquels ils vivaient ; de merveilleux documents historiques, ces Peter Breughel, ces Van Ostade… Ah ! ce Louis XIV, que rebutaient les magots d’un Téniers !… » Et Meursius songeait à la Révocation de l’Édit de Nantes !

Soudain, il s’arrêta ; le cœur venait de lui manquer : là, oui, là, dans cette petite toile d’un Flamand inconnu, un homme, un homme… et Meursius, sortant de son rêve, imita le geste du personnage debout dans le fond d’un cabaret : il se moucha avec ses doigts !

Ô délice ! ô joie inespérée ! Saisir adroitement entre le pouce et l’index un nez qui ne se dérobe plus, un nez qui chante, pleure, tonitrue, un nez rendu à sa fonction normale ! Se sentir libre désormais de mouiller à tout moment le plancher, quand cela paraîtrait convenable, et non le salir contre son gré, ainsi qu’un dément ou une brute !

Meursius se mit à danser sur place. Les gardiens ébaubis suivaient de l’œil ce folâtre vieillard : ils se demandaient presque s’ils allaient se jeter sur lui pour l’empêcher d’abîmer et de crever les toiles. Mais le grand entomologiste, sentant combien cette tenue était peu convenable de la part d’un membre de l’Institut, retrouva sa dignité. Il se remit à marcher droit, et sortit, le cœur inondé d’une joie délicieuse.

Il venait, par le secours de l’Art, d’échapper à la plus terrible malédiction qui pût être infligée à un homme digne du beau nom de civilisé.
 

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Ces pages ont été rédigées d’après des notes éparses parmi les papiers que légua aux Archives Nationales le physicien Miro [F2G7 429.298]. On n’a malheureusement pas retrouvé la composition de la poudre sternutatoire et repousse-mouchoirs.
 

 
 

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(Louis Thomas, in Vers et Prose, revue trimestrielle de littérature, sixième année, tome XXII, juillet-août-septembre 1910 ; gravure de Claude Serre, « Nez, » c. 1970)