Dans la pénombre vacillante de la chambre mortuaire, je vis sa main pâle esquisser un signe de croix, tandis que, comme un souffle, des lambeaux de prières poignantes arrivèrent à mon ouïe.
 

« De profundis, clamavi ad te, Domine, Domine… »

 

Un long temps s’écoula ainsi, pendant lequel je demeurai sans souffle, frémissant au moindre bruit, le cerveau hanté par la funèbre révélation, bercé, dans ce cauchemar de veille horrible, par les sombres litanies de la prière des morts.

Sur sa couche, mon père, comme soulagé d’un poids immense, semblait sommeiller.

Et les heures lentes, funèbres, s’écoulèrent… Enfin, une lueur blême filtra à travers les volets… C’était l’aube.

Peu à peu, la lumière livide pénétra dans la chambre, diluant les ténèbres qui se fondirent. Les choses et les êtres surgirent lentement de l’ombre, se nimbèrent de vagues reflets, se moirèrent de lueurs mouvantes, puis de clartés blanchâtres sans cesse croissantes.

Le flot albescent d’un nouveau jour refoulait la nuit dolente et peureuse, inondait en nappes ivoirines et diaphanes les murs et les objets, revêtait d’argent fluide les métaux et les cristaux, les glaces troubles tout à l’heure encore… La religieuse s’était levée et vaquait sans bruit par la chambre, mais, soudain prise d’une vague inquiétude devant le calme persistant, l’immobilité rigide de mon père, elle s’approcha du lit, fixa le moribond avec cette perspicacité qui ne trompe jamais ceux qui assistent souvent au trépas des humains et m’appela :

« Votre père n’est plus. Dieu l’a reçu dans son sein. »

Je voulus me récrier, conserver quelque espoir encore, mais hélas, je dus constater l’inexorable réalité… mon père était mort… et sans doute (aujourd’hui, que je puis réfléchir froidement sur ce deuil terrible), sans doute à l’instant même où sa révélation s’était brusquement arrêtée, au moment peut-être où il allait m’obliger par un serment redoutable mais nécessaire à accomplir ses dernières, ses formidables volontés…
 

*

 

La mort subite de mon père ne lui avait pas permis de m’arracher ce serment et cette fortuité, que je considérais alors comme heureuse, hélas, même dans mon deuil cruel, fut cause que je transgressais délibérément aux dernières volontés du mort, que le malheur s’abattit sur cette maison, sur ma famille…

Le décès constaté, la religieuse m’aida à rendre les derniers devoirs à mon père, puis, quand il fut revêtu de ses vêtements, j’ouvris toute grande la fenêtre pour laisser pénétrer à flots l’air vivifiant du matin, la pureté fraîche et embaumée des effluves de la nature, à l’aube naissante…

Nous étions en été. Un magique lever de jour surgissait à l’orient rose, flamme d’or. Ô Soleil, astre de lumière et de vie, radieux foyer de clartés flamboyantes, suscitatrices des audaces humaines, victorieuses des noires hantises, refouleuses des terreurs nocturnes, Soleil générateur sublime des lumineuses pensées, reflet étincelant des Puissances intelligibles, Soleil, source de vérité, que n’es-tu demeuré ce jour-là invisible, derrière des brumes de deuil, des nuées fuligineuses de ténèbres ! Elles auraient peut-être jeté en mon âme, faible et craintivement instinctive comme toute âme humaine, les angoisses affreuses des mortelles superstitions des anciens âges, les terribles phantasmes d’un monde infernal, créé par des religions insanes, les effrayantes apparitions des nuits obscures, des sabbats macabres évoquées par des cerveaux de malades, d’hallucinés, de fous !…

À l’ouverture des volets de la fenêtre, un jet éblouissant de poussière d’or, de scintillantes lueurs, avait pénétré dans la chambre mortuaire, inondant de lumière matinale le lit du mort, qui, sur la blancheur aveuglante des draps, semblait sourire dans un nimbe de rayons albides irradiant de sa chevelure d’argent.

Au-dehors, dans le verger et le parc tout proche, les oiseaux trillaient inlassablement, et, de temps à autre, des moineaux-francs tapageurs venaient se disputer jusque sur la fenêtre.

De suaves fleurances de musc montaient des abricotiers chargés de fruits et la brise chassait dans la chambre, en bouffées odorantes, les arômes mielleux des seringas en fleurs.

Au ciel, points noirs virevoltant sur le satin d’azur pâle où flottaient, flots protéiformes, des polynésies de vapeurs légères et cotonneuses, des martinets rapides tourbillonnaient en des cris joyeux.

Au loin, le tintinnabulis des troupeaux se confondait aux jappements allègres des chiens, aux beuglements très doux des grands bœufs méditatifs, disparaissant jusqu’au ventre dans la mer émeraude des prairies ondoyant sous les souffles chargés de senteurs marines, et les chants des pâtres invisibles, rythmés sur des airs de pipeaux, exaltaient la joie de vivre de ce clair matin estival.

Et la révélation terrible de mon père devant cette admirable et puissante nature, sous les chaudes caresses de ce fécond soleil, sous son éclat, négation vivante de toute ténébreuse terreur, des mensonges de la nuit, me parut alors un cauchemar horrible, une hallucination trompeuse, déchet de quelque honteuse superstition indigne d’une intelligence éclairée, d’une raison saine et droite.

Et devant le cadavre de mon père aux traits paisibles et souriants dans son ultime sommeil, au corps diaphane presque sous la splendeur somptueuse des rayons solaires qui le revêtaient de clarté, je me décidai heureusement à ne pas obéir aux ordres du mort, à ne pas profaner sa dépouille par une affreuse et répugnante besogne.
 

(À suivre)

 
 

 

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(Léon Combes, in Le Fraterniste, organe de l’Institut général psychotique, quatrième année, n° 181, vendredi 15 mai 1914 ; ce texte est précédemment paru en trois livraisons dans L’Initiation, revue philosophique des Hautes Études, volumes 72 et 73, vingtième et vingt-et-unième années, n° 11, 12, et 2, août, septembre et novembre 1906. Alfred Rudolfovich Eberling, « Tamara et le Démon, » illustration pour le poème de Lermontov, « Le Démon, » St Petersburg: M. O. Volf, 1910)