Il devait être 10 heures du matin, quand la momie, endormie par les fakirs, s’éveilla dans son sarcophage étroit, placé contre le mur d’un petit salon vert d’eau qui ne ressemblait guère aux chambres funèbres des mausolées souterrains d’Égypte… Elle commença par remuer deux ou trois fois le petit doigt de sa main droite, mais la vie ne revenait que lentement dans ses membres depuis tant de siècles engourdis.
Elle ressentit alors une jouissance extraordinaire à se dire « qu’elle était, » puis, sans essayer de comprendre, car son âme était encore en léthargie, distraitement, à travers son couvercle de verre, elle jeta un regard sur une glace suspendue en face d’elle… La glace refléta sa petite personne étroite, serrée dans des bandelettes, sauf les deux mains et les deux pieds, laissés libres d’après l’ordre du grand fakir, et sa petite tête menue aux yeux agrandis. Et comme, en même temps qu’elle, se mirait le portrait d’une jolie personne étrangement habillée, elle se mit à rire discrètement, tant elle la trouvait différente d’elle-même.
Soudain, un petit bruit se fît entendre ; à gauche, une portière se soulevait… Vite, vite, la momie n’eut que le temps de baisser ses longues paupières et de reprendre sa soi-disant éternelle immobilité en se disant qu’elle pouvait bien faire encore un petit somme, elle, qui avait su dormir si longtemps !
Mais, curieuse comme une petite fille qu’elle était, elle glissa un regard sournois à travers ses longs cils, afin d’observer à son aise.
Celui qui venait d’entrer dans la pièce ne ressemblait guère au fakir qui l’avait endormie ; peut-être était-ce par exemple un pharaon, car il portait au bout d’une longue canne de bambou un éventail de plumes grises.
Un autre personnage le suivait, tout en noir, qui prononça des mots mystérieux dans un parler inconnu, lequel n’était ni de l’hébreu, ni de l’assyrien, ni du sanscrit, ni aucune langue orientale fixée sur les papyrus jaunis, mais dans lequel ressortaient parfois certaines syllabes qui choquèrent son oreille d’une façon amusante : « Un coup de plumeau ici, Jean… attention à la momie… »
Plus distinctement, elle percevait ces paroles qu’elle attrapait au vol, sans les comprendre :
« Il faut que tout soit fini aujourd’hui… nous resterons huit jours au plus en voyage, et ensuite l’installation pour l’existence. »
Le personnage en noir s’était planté devant le sarcophage de l’Égyptienne, mais ce n’était pas elle qu’il contemplait. Instinctivement, elle avait senti son regard se lever plus haut, sur le portrait accroché au-dessus d’elle.
« La fiancée de Monsieur est bien jolie… murmura la voix enrouée de l’homme au bouquet de plumes emmanché d’un bambou ; surtout à côté de celle-ci, ajouta-t-il en désignant la princesse endormie, parcheminée, momifiée, comme morte.
– C’est une rose séchée, celle-là, fit plus doucement le personnage en noir… Je l’ai bien aimée aussi, Jean, cette mystérieuse petite pièce de musée… »
La momie tressaillit ; rien qu’à l’accent de cette voix sympathique, elle avait senti qu’elle n’était pas indifférente au personnage en noir, très beau décidément, se dit-elle… Mais comme elle était encore très faible, elle ne put lever davantage ses paupières, ni susurrer un son, et même, lasse de son premier réveil, elle se laissa tout à fait aller à la somnolence du long rêve, fait au cours des âges, et se remit tout doucement à dormir…
Il y avait peut-être quinze jours, peut-être un mois, peut-être plus que ce fait extraordinaire s’était produit. Dans le désarroi de l’installation du jeune ménage, le sarcophage avait été laissé d’abord un jour ou deux dans le salon ; maintenant, il avait repris sa place parmi les graves in-folios et les manuscrits aux secrets profonds, dans le cabinet de travail du jeune savant.
Pendant quelque temps encore, la momie endormie avait été bercée de bruits étranges. Et tout ce que son âme antique avait gardé de jeunesse, avait amoureusement tressailli.
Elle avait pressenti, elle avait deviné que deux êtres s’aimaient, vivaient auprès d’elle, sans se soucier de sa présence, ni de sa jeunesse défunte. Et pendant cette seconde léthargie, elle avait longuement rêvé au personnage en noir, qui l’avait un matin appelée si doucement « rose séchée. »
Et, tout en rassemblant dans son petit cerveau durci les plus ultimes souvenirs de ses sensations, elle en avait conclu qu’elle était amoureuse de lui.
À ce moment, ses anciennes fiertés de princesse étaient bien engourdies ; elle n’était qu’une demi-morte qui désirait vivre, une femme étrange, mais déjà assez sensible pour aimer.
Avec une intuition naturelle, elle sentait bien que l’homme pris d’abord pour un pharaon n’était pas de son rang, que le personnage en noir, au contraire, malgré son étrange façon de se vêtir, avait dans le sourire, le geste et la voix (si différents pourtant des contemporains de Ramsès II) une infinie distinction, quoiqu’il manquât de solennité.
Comme la princesse en était là de ses vagues pensées, une jeune voix se fit entendre près d’elle :
« Tu vois… c’est à peu près cela… sauf les bandelettes, mais c’est que je suis vivante, moi ! »
Ici s’égrena toute une gamme de petits rires.
« J’ai le bandeau des femmes de qualité, les colliers, les anneaux aux pieds et aux mains, les ongles dorés, les paupières teintes et même des ibis peints sur mon cou et mes joues, et un petit lézard… Je suis presque « une momie » ; regarde comme je lui ressemble…
– Pas tout à fait, heureusement. »
C’était le personnage en noir qui parlait. La momie sentit son cœur qui se réveillait absolument au son de cette voix, qui remuait tout son être raidi.
« Je l’aime follement, se dit-elle, plus que les princes d’Arabie, les rois venus de l’Indus, plus que tout, plus même que mon cousin Ramsès II. Je l’aime parce qu’il vit et que, moi, je veux vivre. »
Mais la vie ne revenait pas complètement dans ses pauvres petits membres ; elle n’affluait qu’à son cerveau seulement, la vie ; elle n’était plus assez forte, assez vivace, assez neuve pour la faire agir, remuer, parler, agiter plus fort le petit doigt de sa main ; elle était comme une liqueur affaiblie pour être restée trop longtemps dans son flacon fermé. Elle la laissait tout juste songer douloureusement à l’impuissance de son fanatique désir de se lever et d’aller vivre !
« Va-t-en, maintenant ; laisse-moi seule, commanda la jeune voix impérative au personnage en noir. J’ai encore unes sandales de roseaux à mettre et mes bagues, et puis, il y a un pli qui ne va pas là… je te rejoindrai dans le salon ; une minute seulement. Le bal ne battra son plein que vers minuit ; ce sera l’heure d’y présenter ta momie vivante. »
Le personnage en noir s’avança vers la jeune femme, qui avait parlé et, l’embrassant avant de sortir : « Ne sois pas longue, n’est-ce pas ? »
La portière retomba, et seules dans la pièce sombre, face à face, la jeune femme et la poupée égyptienne. Celle-ci, meurtrie par le bruit du baiser donné à la vivante, avait involontairement crispé ses doigts sur les parois du sarcophage. Que n’était-elle complètement morte le jour où les fakirs l’avaient endormie, jeune fille rieuse, éprise de choses étranges, en lui disant : « Tu te réveilleras dans un autre temps, dans un autre lieu lointain, tout cela bien lointain ?… »
Se réveiller ! pourquoi ? pour souffrir. Quelle idée avait eu ce fakir barbare en l’endormant ainsi ! Et l’autre était là devant elle, railleuse, insultante, avec sa jeunesse, sa bouche fraîche, ses yeux sombres, pareils aux siens, mais remplis de promesses que les siens n’avaient plus ! Elle était là, dans son costume imité du sien, parée pour une fête sans doute, avec une originalité qui avait plu à cet homme qu’elles aimaient toutes les deux.
Mais une momie pouvait-elle être la rivale d’une vivante, quand bien même elle eût pu se dresser et tendre ses pauvres bras décharnés par les jeûnes extraordinaires de la léthargie ?… Momifiée ! momifiée ! quelle dérision ! Mais pourtant, ne sentait- elle pas la chaleur de la chambre pénétrer son couvercle de verre ? Ah ! si l’on avait pu transporter son sarcophage au soleil, elle se serait mise à danser ! Ses membres se seraient certainement réchauffés, et comme un baiser humain aurait ramené de la pourpre à ses lèvres !
Car elle n’était pas une momie véritable, mais une belle endormie, une jeune femme ancienne dont l’âge était presque une éternité.
Et pendant qu’elle se désolait intérieurement, la pauvre momie égyptienne, la danseuse célèbre, la princesse lointaine d’autrefois, la fabuleuse petite beauté, séculaire comme les grands Sphinx des déserts et les pyramides roses du Nil, voici que la vivante, sa fragile sœur vivante, sans respect pour un âge infini, s’approchait d’elle, un candélabre à la main, afin de la copier jusqu’au plus petit détail de toilette, et lui voler aussi peut-être le charme énigmatique de son sourire où tant de mystère était demeuré. Elle s’approchait ingénument pour l’interroger encore sur le secret de ses toutes puissantes coquetteries et la séduction troublante de ses yeux… Alors, ivre de toute sa haine, la momie féminine, profanée comme un Dieu, tenta de briser son couvercle de verre, de sortir de sa couche et d’étreindre dans ses bras, jusqu’à la faire mourir, la créature en vie qui la dévisageait.
Mais la force d’agir était complètement anéantie en elle. Alors, hagarde, délirante, extasiée, à son tour elle ouvrit toutes grandes ses paupières et regarda avec la fixité des Sphinx celle qui avait osé la contempler ainsi.
Brusquement, un grand cri se fit entendre ; un corps raide tomba en arrière sur le tapis, et celle qui vivait réellement tomba morte au pied du sarcophage, pour avoir vu passer une âme sur la face jaunie de la momie, et senti ses deux yeux ouverts « la regarder. »

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(Suzanne Mercey, « Les Contes des Dernières Nouvelles, » in Les Dernières Nouvelles de Strasbourg, quarante-cinquième année, n° 269, samedi 18 novembre 1922 ; « Embalming a Body in Ancient Egypt, » gravure d’après Robert Ambrose Dudley, extraite de History of the Nations de Walter Hutchinson, 1915)

