_____
Jean RAY : Les Contes du Whisky (Renaissance du Livre), Le Grand Nocturne (Les Auteurs associés).
_____
C’est une tâche bien agréable que la découverte d’un talent ! Jusqu’à ces derniers jours, j’avoue que je n’avais jamais entendu parler d’un auteur belge nommé Jean Ray. On lui doit pourtant, informations prises, deux ou trois volumes de nouvelles, parmi lesquels Les Contes du Whisky, parus en 1925. J’y reviendrai brièvement tout à l’heure. Quoi qu’il en soit, c’est par la lecture du Grand Nocturne que j’ai appris l’existence du « nouvel Edgar Poe » (l’expression serait de feu Gérard Harry).
Le Grand Nocturne est un livre vraiment admirable, où le sens du mystère et le goût de la féerie se manifestent avec une exceptionnelle puissance. Plus qu’à l’auteur de Ligeia, c’est aux romanciers anglais de la fin du dix-huitième siècle qu’il faut comparer l’auteur de ces « contes d’épouvantes, » dont quelques-uns toutefois ne s’élèvent guère au-dessus du niveau du pastiche bien venu. Dans l’ensemble, les sentiments qui enveloppent le volume viennent tout droit de la sinistre nébuleuse du Roman noir. Aux personnages de Jean Ray est donnée une âme pareille à celles qui hantent le Moine, inoubliable hallucination écrite de Matthew Gregory Lewis. Cette âme se définit par quelques traits dominants, dont le premier est la terreur considérée non seulement comme une jouissance, mais encore comme un aboutissement et un refuge.
En second lieu, nous nous trouvons en présence d’une imagination qui répudie toute armature rationnelle. Il lui importe peu que les fantasmagories dont elle se nourrit puissent être ou non expliquées, justifiées. Ce voyage au pays de l’impossible et de l’effrayant est un voyage sans retour. À la fin de chacun des récits qui composent le Grand Nocturne, vous ne trouverez rien d’équivalent aux pitoyables chapitres révélateurs et récapitulatifs qui terminent, par exemple, la plupart des romans policiers. Le narrateur n’éprouve pas le besoin de dégonfler comme autant de baudruches les spectres issus de son cerveau ; le trouble apporté par lui dans l’ordre du monde et dans le train de la vie quotidienne reste définitivement acquis. Du moins le plus souvent ; car il faut encore rapporter à la formule du « conte de journal » quelques-uns des récits en question, par exemple Le Fantôme dans la cale ou même, malgré ses rares qualités poétiques, Les Sept Châteaux du Roi de la Mer.
Par ailleurs, La Scolopendre s’inspire trop étroitement de La Métamorphose, – que je tiens pour le chef-d’œuvre de Franz Kafka. Quand le Christ marchait sur la Mer évoque Villiers de l’Isle-Adam et, par un biais, le Maupassant du Horla. Cependant, l’épilogue trouvé par Jean Ray a la majesté d’un psaume : ce tableau d’un désastre prodigieux, flottant dans l’infini des espaces et des âges, finit au son d’une musique de Légende des siècles.
*
Restent trois morceaux, dont l’un donne son titre au volume, et dont les deux autres s’intitulent La Ruelle ténébreuse et Le Psautier de Mayence. Ce sont de barbares merveilles, des diamants non taillés, irradiant un sombre feu. Le dernier mérite une considération particulière. Depuis longtemps, on n’a rien vu de plus audacieux que l’affabulation qui s’y développe, et qui semble s’enivrer de son propre égarement : à chaque instant, ce qu’on croyait le fond du fantastique s’ouvre sur de nouveaux abîmes. L’homme mystérieux, déguisé en maître d’école, qui embarque sur le schooner et l’entraîne vers les profondeurs de l’Atlantique, se mue bientôt en génie malveillant ; puis en démon volant sur les eaux, au sein d’une réalité qui lui appartient en propre ; puis en vampire cosmique ; puis en roi des poulpes, anticipant avec ses maléfices saugrenus sur une effroyable et maritime Vallée de Josaphat.
C’est en de telles occasions qu’on mesure la vanité des recettes de vraisemblance ou de crédibilité que proposent à tout venant certains romanciers théoriciens. Mettons-nous bien dans la tête que, sous le signe du roman, tout est possible ; on peut tout faire accepter au lecteur de bonne volonté ; il suffit d’y mettre une dose suffisante de conviction ; il suffit de voir soi-même, avec une intensité suffisante, ce qu’on veut faire voir ; fût-ce le pays des hommes à têtes de chevaux ou le monde de la quatrième dimension. Jean Ray use sans restriction de ce pouvoir, qui lui est confirmé jusqu’aux limites de l’extravagance et de l’incohérence. En ce qui me concerne, je trouve ses magiciens, ses stryges, ses pieuvres à transformations, ses archanges assassins, ses démiurges non-euclidiens, sur qui la férocité sans nom et sans bornes brille comme une auréole, beaucoup plus acceptables, beaucoup plus véritables que les petits bourgeois tâtillons, abrutis ou libidineux, au milieu desquels se cantonne la pauvre mythologie réaliste. Laquelle, au fond, ne part pas de postulats moins gratuits que l’inventeur de cette Ruelle ténébreuse, tracée à travers une ville moderne par les soins d’une géométrie délirante, où Swedenborg fait un pacte avec Einstein ; arène où les Élohims nécrophiles mènent leurs sanglants ébats, dans une vapeur de stupidité infernale.
Très sérieusement, je pense que le point de vue d’un écrivain qui conçoit la matière et la vie comme des nœuds de forces, comme des entrelacements de volontés inconnues, comme des entassements de secrets, révélés çà et là par des intuitions saisissantes pareilles à des éclairs, est bien plus riche, plus fécond, plus exact que le point de vue des écrivains pour qui, seul, le soi-disant « réel » existe.
*
C’est une erreur de croire que le pouvoir de la féerie, chez celui qui s’en fait l’ordonnateur comme chez celui qui s’en fait le spectateur, n’a qu’une valeur de divertissement littéraire. Si les visions apparemment arbitraires d’un Green, d’un Bernanos, d’un Jünger (dans Les Falaises de marbre) ne témoignaient que de l’ingéniosité de leurs esprits respectifs ; s’il n’était question dans leurs ouvrages que de fantaisie pure, de souplesse mentale, de libertés laissées à l’arabesque esthétique, à la folie ornementale ; si, en un mot, il ne s’agissait là que d’un jeu, comment les sources mêmes de notre être seraient-elles atteintes par l’émotion que ce genre de roman nous communique ?
En fait, le contact avec les magies terrestres, si maladroitement invoquées qu’elles puissent être, suscite en nous une ivresse de connaissance, analogue, en bien plus fort, à celle qui transporte l’inventeur et le savant. Au terme d’une évolution humaine qui a étendu notre empire sur tous les aspects rationnels, mesurables, concrets, de l’univers, nous nous sentons mystérieusement appauvris, ayant perdu à mesure toute relation avec les formes irrationnelles, avec les autres univers et aussi avec le grouillement d’invisibles qui se poursuit obscurément au-dedans de nous. Dès lors, le seul moyen qui nous reste de recouvrer quelque peu les précieux instincts échangés contre l’illusoire faculté de raisonner et de mesurer, consiste à nous abandonner sans retenue au vertige de la fable.
Plus les conteurs, plus les poètes auxquels nous avons recours s’éloignent du terrain reconnu et contrôlé par l’intelligence, plus la mémoire des communions supra-naturelles dont nous nous sommes exclus se fait en nous enthousiaste et lancinante. « L’homme est un dieu tombé qui se souvient, » non des cieux, mais d’une terre chargée de signes, d’images, d’électricités, d’énergies et de rêves. Nous ne valons que pour autant que nous ayons du moins gardé le pressentiment de ce réel par excellence. De là, le prestige des poètes, des artistes dont le rôle revient à garder toujours ouvertes les portes vers l’au-delà et vers l’en-deçà, de là les charmes de la vie intérieure, qui a pour fin de changer en puissance irrationnelle la puissance rationnelle dont la vie extérieure a rempli notre conscience ! donc, de transposer dans le cadre d’un monde inaccessible à la pensée l’expérience dont le monde ordinaire nous a chargés. Il n’y a pas de dignité, de noblesse, de grandeur concevables, il n’y a pas de moralité supérieure, sans cette connivence de ce qui vit avec ce qui est au-dessus de la vie.
Enfermée dans sa condition, réduite aux seules certitudes (d’ailleurs fallacieuses et précaires) qui lui facilitent la disposition des choses tangibles, notre espèce arriverait tout de suite au bout de ses efforts, ne fût-ce qu’en pensée ; quand elle aurait défini ou réalisé la paix, la justice sociale, la culture scientifique, le confort et le loisir, elle n’aurait plus rien pour alimenter cette prodigieuse aspiration à se surpasser, à se sublimer, qui la soulève depuis le commencement des siècles. Au fond de nous-mêmes, nous savons que le témoignage de nos sens est trompeur et qu’une vérité digne des immenses ressources que nous tenons en réserve, ressources dont le soin des objets matériels ne permet point l’emploi, palpite derrière le rideau des apparences. Donc, chaque fois que les créateurs de mythes esquissent, même tout à fait hasardeusement, une description de cette vérité seconde, tissue d’énigmes, quelque chose bondit dans notre cœur. Passant du réduit inondé de lumière artificielle, que l’ère moderne nous a bâti, aux insondables ténèbres qui l’entourent, et où la fiction peut encore donner des noms, prêter des formes aux fées comme aux monstres dont le souffle n’a jamais cessé de nous balayer le visage, nous éprouvons un rafraîchissement ineffable, mêlé d’une angoisse nouvelle. Assiégés maintenant de toutes parts, perdus dans les brumes de l’indicible, mais hommes entiers, hommes complets ; étendant leur âme jusqu’aux deux bouts du ciel comme des ailes ; non plus refoulés sur une petite surface de leur sensibilité, coincés entre le probable et l’évident, empêtrés dans leur « bonheur » piteusement réalisable !
*
Cela ne signifie pas que des faits, que des êtres, que des ambiances, comme ceux qu’imagine Jean Ray, correspondent trait pour trait à une intuition de l’humanité illuminée par le « besoin de Dieu. » Cela signifie qu’à tout le moins, ils marquent une place, ils indiquent des relations. En l’occurrence, non sans quelques défaillances tant esthétiques que syntaxiques : il est bien regrettable que l’inspiration romanesque ne soit pas toujours accompagnée d’un discernement infaillible, d’un goût parfait, d’un impeccable don du style ! L’auteur du Grand Nocturne écrit mal, emploie savoir pour pouvoir, s’embarrasse dans les trucs de narration et ne s’accommode qu’assez péniblement de ce que Faguet appelait la « rhétorique en bras de chemise. » Cela se remarque surtout dans ses Contes du Whisky, curieux « à la manière de » Kipling, Stevenson, Poe, Somerset Maugham et quelques autres. Certains thèmes qui passent et repassent dans la saga du bar « le Site enchanteur » ont beaucoup servi naguère. Et il y a des croquemitaineries bien puériles dans les « Histoires du brouillard. » Néanmoins, on sent flotter autour de ce livre de début un air singulier, où l’iode et l’alcool alternent avec le sel des larmes, avec le soufre…
Le second recueil du même conteur ouvre à l’esprit d’autres perspectives, cependant traversées d’hésitations et de maladresses toutes pareilles. Ce qui caractérise ce livre plus qu’original, c’est la frénésie qui l’emporte vers des climats et vers des figures de plus en plus terribles. Dans ces cauchemars vécus, on devine un souci de compliquer et d’aggraver sans cesse les destinées humaines, considérées dans leur rapport avec le mystère universel, qui va bien au-delà du sadisme vulgaire, pour rejoindre l’épopée, avec des accents qui sonnent authentiquement comme une marche funèbre de la Création.
Un autre reproche auquel s’expose Jean Ray vise l’aspect confus, chaotique, non seulement du monde qu’il fabrique de toutes pièces, mais encore de la peinture qu’il en fait. En particulier, on se perd un peu dans les complications du Grand Nocturne et de la Ruelle ténébreuse. On dirait que le récitant est parti au hasard, décidé à se lancer aveuglément sur toutes les pistes qu’il apercevrait, et ne découvrant ainsi qu’à mesure les spectacles épouvantables vers lesquels, aussi angoissé que nous, il nous entraîne.

_____
(Robert Poulet, « Les Lettres françaises, » in Le Nouveau Journal, n° 685, jeudi 17 décembre 1942)

