Il y a un demi-siècle, jeune physicien chevelu, je me livrais à des recherches qui aboutirent après des années d’un labeur acharné à une extraordinaire découverte. J’avais créé un appareil capable de projeter dans l’espace, sans l’aide d’aucun écran, des formes humaines ou animales en tous points semblables aux créatures de Dieu. Tout d’abord, j’ignorais les incalculables possibilités de ce nouveau pouvoir de « dérangement. »

On a pour coutume de dire que le diable préside aux créations de l’esprit humain. Ce fut peut-être une force démoniaque qui me poussa à créer toute une faune aberrante ; mon défenseur, le célèbre avocat, l’a prétendu à son heure.

Je m’installai avec mes appareils à proximité de Paris, dans la propriété d’un ami absent. Le premier-né de ce délire méthodique de l’insolite fut un gigantesque reptile dont la tête représentait celle d’un homme politique de l’époque, pourvu d’ailes de chauve-souris et d’une queue de homard. Il prit l’air vers 10 heures du matin, pour arriver après quelques minutes de vol au-dessus des faubourgs de la capitale.

Une indescriptible panique s’empara de la foule qui remplissait les rues à cette heure de la journée. Le monstre planait à quelques dizaines de mètres du sol en beuglant effroyablement à la manière des acteurs dramatiques japonais. À ses beuglements se mêlèrent les hululements sinistres des sirènes d’alarme. Une escadrille d’avions de chasse piqua des nuages sur l’infortuné dragon qui prit le parti de se résorber. Le nombre des victimes piétinées, puis copieusement mitraillées, s’éleva à cinquante individus des deux sexes ; il y eut deux incendies. Les églises ne désemplissaient pas d’une multitude épouvantée.

Quelques intellectuels désemparés contribuèrent, dans d’obscures revues, à déranger davantage les esprits d’autres intellectuels également désemparés.

À la suite de ces événements notoires, je décidai d’interrompre mes projections, et allai me retirer dans un village breton où je méditais la réduction par l’absurde des causalités et finalités des lois humaines. Les atroces subtilités qu’engendrèrent mon oisiveté au bord de l’océan me firent bientôt regagner la capitale où, sans plus attendre, je me replongeai fiévreusement dans mes activités de faux démiurge.

Ce fut tout d’abord une parade rétrospective d’êtres larvaires appartenant aux premiers âges du monde. La population, hébétée, assista, sur les boulevards, aux ébats nonchalants de batraciens grands comme des autobus ; les arbres des squares abritèrent d’énormes oiseaux quadrupèdes, et la Seine fut le théâtre de combats spectaculaires entre différentes espèces de sauriens.

Le caractère inoffensif et impalpable de ces créatures n’engendrait pas de perturbations directes, mais le nombre des fous et des hallucinés de tout poil augmenta quotidiennement. Abandonnant les monstres, j’entrepris par la suite de projeter sur l’écran du monde des créatures de rêve. Je créai des figures de femme d’une beauté surhumaine. Cette ultime intoxication atteignit le dernier passant orthodoxe et rationnel, et cette entreprise d’ahurissement se solda par un pullulement de mannequins factices et bouleversants, aux apparitions et disparitions fulgurantes.

À quoi bon conter la fin de mon œuvre, dans un temps où l’imagination gratuite tend à déserter définitivement la conscience de ces insectes supérieurs ? Ce fut l’aboutissement logique d’une destinée anormale dans un système rigoureusement borné, je la discerne actuellement dans son humoristique appropriation.

Dénoncé à la police par un intime, pour une somme d’argent d’ailleurs médiocre, accusé devant un tribunal d’exception d’avoir voulu délibérément la faillite de la permanence de l’organisation nationale, on me colla sans plus de discussion l’article II, signifiant l’atteinte à la sécurité intérieure et extérieure de l’Etat. Je fus condamné à la peine de mort au nom d’une civilisation criminelle et peu séduisante.

Le cerveau préalablement écrabouillé sous les épaisses semelles de la police, je suis tout d’abord devenu le 1364, pour être, ensuite, intégré à ce fouillis de vie soigneusement cadenassé.

Le premier jour, je commençai par inspecter les murs de la cellule à la façon sombrement maniaque des débutants, et au nombre considérable des graffiti, j’ajoutai mon propre nom suivi de la date de mon arrivée. Je ne suis plus un homme de mémoire ; pourtant, je me souviens bien de cette affreuse période, de la peur de trébucher très bientôt sur mon dernier jour, de mes impossibles projets d’évasion.

Durant soixante-deux jours et soixante-deux nuits, j’ai attendu ma grâce dans ce cabanon pollué de sombres consciences.

Elle arriva, cette grâce, sous l’aspect roide et plein de hauteur de mon célèbre avocat. Depuis ce jour, je suis comptable, un comptable assez semblable aux autres comptables, bien que vêtu d’un pantalon et d’une veste en bure.

Mon collègue du bureau de comptabilité m’a appris qu’il existait dans tous les bagnes américains des salles de cinéma, mais qu’à vrai dire on y projetait uniquement des films éducatifs. Cette histoire de cinéma m’entraîne dans le passé. La nuit est venue, ma cellule silencieuse se remplit de monde et de bruits ; les yeux fermés, je recommence mon incroyable aventure.
 
 

 

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(Jean Massot, in Climats, France et Outre-mer, n° 55, jeudi 5 décembre 1946 ; l’illustration en frontispice est tirée de la publication)