Qui le chassait du royaume des ombres, de l’Au-delà ? Peu importe !
D’autres que moi l’expliqueront… sans doute…
Mon rôle se borne, avant de mourir, à dire aux hommes qui m’ont méconnu, accusé, condamné, torturé : « Défendez-vous. Agissez et veillez ! »
Mais hélas, quelle oreille humaine m’entendra, voudra m’entendre ?
La voix du Crucifié n’est-elle pas demeurée sans écho depuis vingt siècles ?
Aures habent et non audiunt.
Je ne m’attardai pas à contempler plus longtemps ce visage, ce visage que j’avais si souvent, jadis, au temps heureux de mon enfance, couvert de baisers, ce visage qui respirait autrefois la bonté et qui aujourd’hui me causait une insurmontable horreur…
Projetée par une volonté infrangible, ma main, malgré la répulsion instinctive de tout mon être charnel, plongea dans la toison épaisse et blanchâtre qui retombait sur le front du cadavre et, tandis que je levais le couteau pour frapper, en finir, j’attirai cette tête de fauve, cette tête effroyable…
À ce moment, un bruit sourd fit vibrer la voûte de la crypte, et quelque chose, un poids formidable ou qui me parut l’être, courba soudain mes épaules, me jeta étendu sur le cadavre. Je sentis une main brutale, osseuse, me saisir à la nuque et le couteau me fut arraché…
Les pensées qui m’assaillirent alors toutes à la fois en quelques secondes sont inexprimables, furent inouïes !
Comment ne suis-je pas réellement devenu fou, fou de terreur ?
Je crus d’abord, – tant les grands problèmes de l’Au-delà peuvent par leur impression, sur les esprits faibles ou terrifiés, faire naître les plus lamentables superstitions, – je crus d’abord qu’un spectre vengeur, génie terrible, veillant sur les sépultures, allait m’écraser, m’anéantir… Je laissai échapper un cri, guttural, étranglé, appel déchirant, lancé à quelque aide humaine impossible, et levai malgré moi la tête pour considérer cet être terrifiant, infernal…
Mes regards égarés s’arrêtèrent sur un homme !
Un homme que je reconnus à sa casquette galonnée d’argent pour être le gardien du cimetière.
Et cet homme, impassible, mon couteau au poing, les bras croisés, me considérait.
« Que faites-vous là ? interrogea- t-il d’un ton de dogue. Vous êtes fou, ma parole ! »
À ces mots, la fureur, le dédain, la rage surtout d’avoir été surpris dans ma besogne, s’éveillèrent brusquement en moi.
Des flots d’injures se ruèrent à mes lèvres pour répondre, expliquer, mais je ne pus que bégayer dans ma colère :
« Mon couteau ! Mon couteau ! Il faut que…
– Que quoi ?…
– Mon couteau, vous dis-je.
– Plus souvent !
– Mon couteau, misérable ! Il faut que je coupe la tête à mon père. »
À ces paroles, le garde me considéra un instant en silence et hocha la tête en murmurant : « Ça y est ! »
« Rendez-moi mon couteau… Je le veux ! Je vous l’ordonne !
– Oui ! Oui ! demain ! Allons ! Sortez-moi de là ! vivement !
– Mais c’est un vampire ! protestai-je. Il… »
Le garde, fronçant les sourcils, m’interrompit :
« Vampire, ce mort ?!… C’est vous, le vampire ! Suivez-moi !
– Mon couteau, au nom du Ciel ! Ma femme se meurt ! Ma fillette mourra ! C’est lui qui vient les chercher ! Il faut que je les sauve ! Entendez-vous, il faut que je les sauve !
– Vampire… femme… fillette ?… Connu !… Assez causé ! Je vous dis de sortir ! Des messieurs, des amis, vous attendent là-haut ! »
Puis, voyant que je demeurai sur place, inerte, hébété et têtu, il changea de ton :
« Sortiras-tu, n… d… D… ! Sors ou je te fais attacher. »
Et, formant un porte-voix de ses mains réunies, il lança à la voûte :
« Hé ! là-haut !… les cordes !
– Voilà ! Voilà ! Faut-il t’aider ? »
Et un rouleau de corde tomba à mes pieds par l’ouverture du caveau.
« Pas la peine ! Le paroissien a l’air assez calme, » fit le garde en ramassant les liens.
Puis, s’avançant vers moi :
« Tu vois ! Faut pas faire le malin ! Ça ne prend pas ! Allons, oust ! Viens et passe devant ! Sors ou je te ficelle, mon vieux !… »
Stupéfait de ce que j’entendais, révolté du langage de cet homme et de ses procédés à mon égard, je m’écriai, indigné :
« Soyez poli, je vous prie ! Je suis M. X…, propriétaire à Z… Je suis ici chez moi. Ce caveau m’appartient ; vous n’avez rien à y faire, vous. Je vous ordonne de sortir et demain nous réglerons cette affaire, devant votre chef de service et le Maire de Z… qui est mon ami… »
Le garde éclata de rire.
« Oui, mon vieux, t’es chez toi ! On le sait ! Aussi, faut pas te gêner, t’es chez toi !
– Je me plaindrai à mon ami. Je vous ferai révoquer, insolent ! Rendez-moi mon couteau ; il faut que…
– Entendu ! Que tu coupes la tête à ton papa ! Tu l’as dit ! Ben oui, sois tranquille, on la lui coupera.
– Ah !… enfin !…
– L’on z’y va lui couper la tête ! Entrez ! On ne paie qu’en sortant !
– Vous êtes fou ?
– À qui le dis-tu ? Tu parles ! Nous sommes tous fous, alors !… » puis brusquement, changeant de ton :
« Sur ce, assez causé ! Monte-moi là-haut ou, cette fois, je me fâche. »
Comprenant enfin que cet homme me prenait pour un dément, je me ressaisis peu à peu et protestai d’un ton calme sur le jugement qu’il formait sur moi. Je l’assurai posément de l’intégrité absolue de ma raison et lui contai brièvement mon malheur, en le suppliant de me laisser terminer la besogne qu’il m’avait empêché d’accomplir.
(À suivre)
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(Léon Combes, in Le Fraterniste, organe de l’Institut général psychotique, quatrième année, n° 186, vendredi 19 juin 1914 ; ce texte est précédemment paru en trois livraisons dans L’Initiation, revue philosophique des Hautes Études, volumes 72 et 73, vingtième et vingt-et-unième années, n° 11, 12, et 2, août, septembre et novembre 1906. Alfred Rudolfovich Eberling, « Tamara et le Démon, » illustration pour le poème de Lermontov, « Le Démon, » St Petersburg: M. O. Volf, 1910)


