13 décembre 1885.

 

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I

 
 

« Madame la princesse est servie.

– Pourquoi annoncez-vous avant d’avoir pris mes ordres ? Vous voyez bien que le prince n’est pas ici.

– Son Excellence a été retenue fort tard au ministère des Affaires étrangères. Elle achève sa toilette et demande qu’on veuille bien l’excuser.

– Il fallait attendre que le prince fût descendu.

– Son Excellence a recommandé ce matin de servir, quoi qu’il arrivât, à sept heures et demie précises.

– Sans me consulter ?

– Son Excellence a dit : « Un chef de cuisine ne peut pas plus répondre d’un dîner qui n’est pas exactement servi, qu’un chef de train du convoi qui part en retard. » Ce sont ses paroles.

– N’importe ! Faites attendre et prévenez l’ambassadeur que tout le monde est arrivé.

– Sans vous, nous allions passer treize à table, Princesse. Moi, cela m’est égal, mais il y a beaucoup de personnes auxquelles cela est très désagréable.

– Je l’avais remarqué. Je suis comme vous : cela m’est égal ; mais tout le monde n’est pas comme nous. »

Tout le monde a fait son compte, et tout le monde a dit à tout le monde : « Moi, cela m’est égal, mais tout le monde n’est pas comme moi. »

Et toujours il en est ainsi lorsque le surnaturel est en cause. On sourit d’abord, on hausse les épaules.

« Et, pourtant, voici ce qui m’est arrivé, » hasarde un poltron plus hardi que les autres. À peine a-t-il achevé son récit qu’on se dispute la parole pour raconter « plus fort que cela. » Les aveux émouvants se succèdent, et, lorsque la soirée s’achève, on frissonne si les meubles craquent, si le bois pétille dans l’âtre. L’ombre se remplit de formes indécises qui flottent et ondulent comme des blancs d’œuf dans un ruisseau. Des lueurs éteintes apparaissent qui ne projettent aucune clarté ; on croit entendre des bruits qui ne font rien vibrer dans l’air.

C’est précisément ce qui arriva ce soir-là chez la princesse Atanasia Csepely. Le nombre treize, celui des convives de la Pâque, souvent redouté, choyé parfois, servit de prétexte et de point de départ aux récits les plus étranges. Peu à peu, le cercle se rétrécit. À minuit, on était côte à côte et l’on partit en peloton serré.

« Il est bien certain, dit le vieux comte Tzavenick, que le monde est encore dans l’enfance. L’homme proportionne tout à la durée de son existence. La conception de l’infini, de l’éternel, lui fait absolument défaut. De même que l’horizon relatif s’arrête là où porte notre vue, bonne ou mauvaise, le rationnel et le possible nous paraissent avoir pour limites les limites mêmes de notre intelligence, vaste ou bornée. Nous avons le pressentiment qu’autour de nous, des êtres invisibles et impalpables s’agitent et président à notre destinée.

Rien ne peut exister qui n’ait sa part d’idéal. C’est le compte de profits et pertes de la réalité. Tout ce qui n’a pas sa justification en grossit le chiffre.

Le paganisme a confié les bois, les eaux, l’air, le feu, tout ce qui vit, nous charme ou nous épouvante, à ses Faunes et à ses Dryades, aux Grâces ou aux Gorgones, aux Sirènes et aux Érinnyes, aux Titans et aux Océanides. Vers le Nord, Thor règne sur l’air, Freyr fertilise la terre, Aeger soulève ou apaise l’Océan… Les Fées succèdent aux Dieux : Mélusine traîne au bord des fontaines ses longs vêtements de deuil ; la fée Esterelle chante, accompagnée par la Méditerranée…

L’histoire a ses chroniques ; les peuples ont leurs légendes ; les enfants ont Croquemitaine ; les femmes ont l’Amour. Le Paradis de Mahomet a ses houris ; notre patrie future, notre paradis à nous, est encombré d’Archanges, d’Anges, de Chérubins et de Séraphins qui pleurent sur nos fautes et sourient quand nous pratiquons la vertu. Qu’ils doivent avoir les yeux rougis, nos pauvres anges gardiens !

Il est certain qu’une pensée qui vient à tous, sans interruption, depuis que le monde est monde, soit sous une forme, soit sous une autre, sous les cieux toujours gris aussi bien que sous les cieux toujours bleus, est une vérité, vérité latente, qui aura tôt ou tard son heure de révélations.

Comment expliquez-vous ce qui m’est arrivé l’hiver dernier ? Ce n’est pas une légende ; cela, c’est un fait.

Je rêvai que j’étais à la place où j’étais : étendu dans mon lit ; à l’heure qu’il était : 3h. 20. Le rêve était en tout semblable à la réalité ; seulement, j’étais paralysé. Des mains glacées tenaient mes mains brûlantes. Un être invisible m’attirait à lui ; et toujours mes doigts glissaient entre ses doigts secs et osseux ; et toujours je retombais inanimé, et toujours, en retombant, ma tête se heurtait avec bruit au dossier de mon lit. Le sang coulait abondamment de mes narines… Par bonheur, je mourus. Ma mort me réveilla.

L’impression que je ressentis fut très désagréable, et je me levai pour m’assurer que j’étais vivant et ingambe. Il faisait froid ; je me recouchai et dormis paisiblement jusqu’au jour.

J’occupe l’entresol. Pour mieux m’isoler, je me suis fait meubler au second étage une logette exclusivement réservée au travail. Je m’y étais enfermé depuis deux heures déjà, lorsque j’entendis heurter brusquement à ma porte et carillonner en même temps. J’ouvris.

« Venez, Monsieur, me dit mon valet de chambre, pâle et tremblant ; il y a chez vous une dame qui se meurt.

– Chez moi ! Pourquoi chez moi ? Quelle est cette dame ?

– C’est la belle-mère de M. Vacz. Ils se rendaient tous deux à la gare de l’Ouest pour prendre le train de Saint-Germain, lorsqu’à deux pas d’ici la bonne dame est tombée foudroyée par une congestion cérébrale. On l’a entrée dans une pharmacie où elle a passé deux heures sans reprendre connaissance. Le patron, craignant qu’elle ne trépassât chez lui, a fait venir une civière, et… »

Sans en écouter davantage, je descendis, toujours courant, et trouvai, étendue sur mon lit, paralysée, du sang plein les narines, dans l’état enfin où je m’étais vu, la belle-mère de mon pauvre ami Vacz, qui venait de rendre l’âme. Me rappelant mon rêve, je regardai l’heure. La pendule marquait 3h. 20.

– Le hasard, une coïncidence… expliquerait suffisamment la chose, reprit la baronne d’Agram, désagréablement impressionnée.

– Le hasard y perdrait son latin, chère madame, Le fils de la morte : Edwin Bluefeeld, midshipman dans la marine britannique, faisait le quart, à bord de l’Ophélia, dans les parages de Sydney, à pareille date. Il a écrit à son père :

« Envoie-moi vite des nouvelles de maman. Elle m’est apparue cette nuit. Elle marchait sur la mer, en plein rayon de lune, et m’envoyait des baisers, comme si elle eût voulu me rassurer. Les vagues étaient remplies de phosphorescences. J’ai poussé un cri en la voyant se diriger vers l’hélice. Elle m’a souri une dernière fois et s’est perdue dans l’écume nacrée… »

Cette lettre est parvenue à Southampton, le jour où nous avons conduit au cimetière le brave commodore Bluefeeld, trois mois après la mort de sa femme. C’est tout ce que le pauvre vieux époux dépareillé avait pu vivre.

– Eh bien ! mon cher ami, ce que vous nous apprenez là n’est rien auprès de ce qui m’est arrivé, dit, en rétrécissant le cercle, la blonde margravine Miliva Endrody.

– Contez-le-nous.

– Volontiers. J’étais alors à Pétersbourg. Je voyais tous les jours ma tante chérie et à jamais regrettée Elisabeth Gradiska, qui était, comme vous savez, attachée à la maison de l’Impératrice. Je l’aimais de tout mon cœur. Elle m’aimait de toute son âme. Nous étions à l’époque de la débâcle. En avril, le choléra s’en donne  ! Jamais il n’avait été aussi meurtrier. C’était chaque jour comme une grande bataille perdue, tant il y avait de morts. On enterrait la nuit autant que le jour. Les convois s’en allaient au cimetière à la clarté des torches. Ma mère ne pouvait pas abandonner son service à la cour, auprès de la grande-duchesse Constantin ; je ne voulais pas quitter ma mère menacée.

Or, il arriva certain jour qu’en rentrant, après avoir piétiné dans la neige, je glissai sur les dalles de marbre du vestibule et me meurtris le genou. On m’infligea quelques jours de repos ; si bien que je demeurai quarante-huit heures sans nouvelles de ma meilleure amie. Mon mari me disait :

« J’ai rencontré Elisabeth chez la princesse Kotschoubey. On y organise des secours. Elle m’a chargé de t’embrasser. La pauvre créature ne sait où donner de la tête : l’impératrice ne lui laisse pas une heure de liberté. Elle tâchera de venir demain. »

Si bien que, le soir du troisième jour, inquiète en dépit des récits de Simon, je résolus de lui écrire. Il était onze heures. J’étais seule dans ma chambre. Mon mari lisait dans la pièce voisine dont la porte était ouverte. Le bureau devant lequel je me plaçai était parallèle aux trois fenêtres. Les trois fenêtres étaient en face de moi… Vous comprenez bien, n’est-ce pas ? Au moment où j’écrivais :

« Ma bien chérie, »

Elisabeth m’apparut dans l’angle de la pièce, à gauche, près de la croisée. Elle se détachait, bien distinctement, de profil, sur les rideaux sombres. Je me levai, surprise. Dieu, que mon cœur battait !

« Douchka… c’est toi ?… À cette heure-ci ?… Qui t’amène ? »

Ma chérie ne me répondit pas. Elle longea lentement la muraille, sans me regarder, sans que je lui visse faire un mouvement.

« Elisabeth… tu me fais peur… Regarde-moi donc. »

Elle n’eut pas l’air de m’entendre et continua d’avancer, silencieuse et impassible. Ma frayeur redoubla, lorsque je la vis s’effacer à demi en passant devant la première croisée. Alors, seulement, je remarquai une grande clarté au-dehors qui diminua presque aussitôt. Sur le panneau, je revis Elisabeth aussi distincte que d’abord. Je voulus aller vers elle ; je ne pus pas bouger. Je tentai de l’appeler ; la voix mourut sur mes lèvres. La seconde fenêtre s’illumina à son tour, et ma chérie, en passant devant elle, disparut à demi, de nouveau. Je la vis ainsi, tantôt avec l’apparence de la vie, tantôt comme une ombre confuse, jusqu’à ce qu’elle eût atteint l’extrémité du panneau. Là, elle disparut.

Je poussai un grand cri. Simon entra précipitamment dans ma chambre.

« Miliva !… Qu’as-tu ? me dit-il en me pressant dans ses bras.

– Ne me quitte pas, J’ai peur, j’ai froid. Je viens de voir… là… Elisabeth, paraître et disparaître, comme dans un rêve.

– Prions pour elle. Son convoi vient de passer sous tes fenêtres. »

Jusqu’au jour, nous sommes restés agenouillés. »

Personne ne prit la parole, et la blonde margravine Miliva Endrody eut tout le loisir d’ajouter mentalement un post-scriptum pieux à son récit.

« Je veux vous conter la plus étrange histoire… dit au bout de quelques secondes le jeune Konrad Radoïtzo. Imaginez-vous…

– Ce sera pour une autre fois, mon cher ami. J’ai la tête suffisamment à l’envers. Haïkona, joue-nous une valse, et toi, Konrad, fais-moi danser. Dans quelques jours, nous reprendrons la suite de ces récits de l’autre monde. »
 
 

 

3 janvier 1886.

 

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II

 
 

Fidèles au rendez-vous qu’ils leur avaient donné, ici-même, quinze jours auparavant, les invités du prince et de la princesse Csepely, au sortir de la salle à manger, prirent place dans le salon, autour de la cheminée.

« Emportez ce plateau, dit à ses gens l’ambassadeur ; baissez les portières, fermez les portes. Faites en sorte que je n’entende pas le bruit du couvert que l’on enlève. Celui qui me rappellera ce qu’il existe au-delà de ces quatre murs, sortira de chez moi demain matin et n’y rentrera plus. Allez.

– Si quelqu’un insistait pour parler à Votre Excellence ? 

– Quelqu’un ?… Si c’est un de mes amis, tu lui diras que je suis malade ; si c’est le Grand-Maître de la police, tu lui diras que je viens de mourir ; si c’est l’Empereur, tu lui diras que je suis parti pour la Crimée. Si c’est Dieu le Père, tu le prieras poliment d’attendre.

– Et si c’est la comtesse Palatine, l’auguste mère de votre Excellence ?

– Tu la feras respectueusement entrer. »

Les portes closes, la princesse Atanasia Csepely dit à ses hôtes :

« Maintenant, baissons les lampes et formons le cercle. Les flammes qui dansent sur la pointe des tisons mettent les ombres en gaieté. Voyez-les toutes se balancer. Aucun bruit n’arrive du dehors. L’heure des frissons, des épouvantes est venue.

– Le récit de Miliva m’a empêché de dormir trois nuits de suite.

– Cet état d’angoisse est adorable.

– Haïkona, tu as la parole. À toi de nous faire trembler.

– Voici ce qui m’est arrivé, il y a de cela six années. Depuis deux ans, j’étais veuve. Vous savez si j’ai aimé mon mari ; vous vous rappelez combien il m’aimait. Je portais encore son deuil… ou peu s’en fallait. Ma fille avait cinq ans. Nous étions toutes deux à la campagne, à douze verstes de Moscou, chez la vieille madame Matouchka, que vous connaissez tous. Elle s’était mis en tête de me remarier. Dans l’espoir d’en venir à ses fins, elle m’avait invitée à passer auprès d’elle les premiers jours d’automne.

S’il avait pu naître dans l’esprit de quelqu’un de me parler d’un second mariage, c’est que tout mon avoir était placé dans des fabriques fort productives jadis et dont les revenus baissaient, faute d’une direction ferme et habile.

J’étais à peine arrivée depuis vingt-quatre heures, qu’un ami de mon hôtesse vint, « par hasard, » lui demander asile. C’était un Français, assez beau garçon, jeune, instruit ; un ancien élève de l’École centrale. J’aimais beaucoup les Français, sans trop les prendre au sérieux. C’est le dessert de l’espèce humaine.

– Vous êtes sévère.

– Je ne prétends pas avoir raison. Peut-être ai-je changé d’avis. Je vous dis ce que je pensais alors. J’avais toujours entendu dire que les Français, qui sont les plus adorables amants du monde, en sont les plus exécrables époux. À chacun sa spécialité et ses mérites.

M. Claude Marbillot était sorti en bon rang de l’École. Il ne lui manquait qu’un petit magot pour faire fortune. Madame Matouchka, qui lui voulait du bien, avait pensé à moi. Je n’ai pas compris le danger tout d’abord.

M. Marbillot montait fort bien à cheval ; tous les matins, nous faisions une promenade d’une heure dans les environs.

M. Marbillot chantait fort agréablement ; nos soirées se passaient à feuilleter au piano des partitions.

M. Marbillot savait une foule d’historiettes et de jeux, les plus plaisants du monde. Il découpait des bonshommes comme personne et il ne craignait pas de se mettre à quatre pattes pour jouer au loup ; ma fille pleurait lorsqu’elle passait cinq ou six heures sans le voir.

M. Marbillot était en correspondance avec les ingénieurs et les savants les plus éminents du monde entier. Tous les matins, à l’heure du déjeuner, lorsqu’on lui remettait son courrier, il parcourait des yeux les enveloppes et s’écriait : « C’est ce cher de Lesseps qui m’écrit, » ou « Enfin ! voilà la réponse de mon ami Edison… Pasteur »… ou tout autre.

Si bien que, un jour, madame Matouchka, me croyant suffisamment engluée, me dit :

« Haïkona, voilà le mari qui te convient. Jamais tu ne trouveras mieux. Ce petit Français est charmant, instruit et plein de qualités sérieuses. Il ne lui manque qu’une chose pour être complet et parfait : c’est une femme comme toi. Il ne jure plus que par « la belle Haïkona ! » Si tu as autant de bons sens que de charmes et de vertus, avant peu, on célébrera vos noces. »

Cette brusque attaque fit au protégé de madame Matouchka le plus grand tort. Elle éclaira la voie dans laquelle je m’étais inconsciemment engagée. J’eus peur en mesurant les quelques pas qui me restaient à franchir pour devenir madame Marbillot.

À partir de ce moment, le combat continua à batteries découvertes. Le postulant se déclara. Notre vieille amie devint pressante.

Pendant quelque temps, j’appelai à mon secours le souvenir de mon époux défunt. Je dus y renoncer, ayant constaté que, loin de me venir en aide, ce procédé sentimental provoquait des comparaisons qui étaient toutes à l’avantage du nouveau-venu. C’est avoir un fameux atout dans son jeu que d’être vivant contre un mort.

Si bien qu’un jour, poussée à bout, je demandai vingt-quatre heures d’isolement pour me recueillir et conclure. Il avait été convenu que, en cas de refus, M. Marbillot partirait sans demander son reste.

J’étais fort perplexe, je l’avoue. Les aiguilles couraient comme des folles sur le cadran ; les minutes avaient moins de secondes qu’à l’ordinaire. À onze heures, je me couchai, bien que je n’eusse guère envie de dormir, vous pensez ! Ma fille reposait près de mon lit, dans un berceau. Elle avait cinq ans… je crois vous l’avoir dit.

Je revois tout, en ce moment, aussi distinctement que si j’y étais : la veilleuse éclairant faiblement la chambre ; les fenêtres donnant sur le parc ; les massifs touffus assombrissant les vitres du bas ; le ciel gris pointillé d’étoiles argentant doucement le haut des croisées. Les portraits cloués au mur se regardaient en souriant, comme s’ils se fussent dit « bonne nuit, » avant de fermer leurs paupières de toile ou de papier. J’entends encore le tic-tac de la pendule, la respiration régulière de ma fillette…

Depuis deux heures déjà, je pesais le pour et le contre de toutes choses, lorsque, me tournant brusquement du côté de la ruelle, je me dis : « Non, décidément, je ne donnerai pas un nouveau père à cette enfant. »

Alors… je vous jure que c’est la vérité… alors, je vis, aussi distinctement que je vous vois, entre le pied de mon lit et la muraille, André, mon époux défunt, qui me souriait. Il n’avait pas trop mauvais visage et j’eus envie, tout d’abord, de lui tendre les bras.

Lorsque je le vis se glisser dans la ruelle et se diriger vers moi, ah ! dame ! la peur me prit et je m’assis, les yeux grands ouverts, les bras raides, les poings crispés enfoncés à l’arrière, dans l’oreiller. Je sentis mes cheveux se soulever et la sueur perler sur mes tempes.

Toujours souriant, la main gauche sur le cœur, la main droite sur les lèvres, comme pour m’envoyer un baiser, il approchait. Lorsqu’il fut près, tout près, il se pencha sur moi, et je compris que ses lèvres cherchaient les miennes. L’abominable souvenir ! Une douleur aiguë m’empêchait de remuer la tête et de lever les bras. Je reculai pourtant ; et à mesure que le visage du mort, si rassurant à distance, s’approchait du mien, je le voyais se décharner et j’apercevais les vers entassés dans les profondeurs de ses yeux. Je ne pus éviter son baiser. Dieu ! que ses dents étaient froides !

Le cri que je poussai réveilla mon enfant. Elle fit un bond et s’agenouilla sur sa couchette, en murmurant :

« Tiens !… papa ! »

Comprenez-vous cela, vous, qu’elle ait, comme moi, vu l’ombre de son père ? Nous nous le rappelons l’une et l’autre et nous en doutons toutes deux.

Je la pris dans mes bras, et nous demeurâmes enlacées jusqu’au jour, aux aguets, n’osant ni bouger, ni appeler avant le chant du coq. Lorsqu’on entra, à l’aube, mes malles étaient faites, et je suis partie épouvantée, refusant toute explication à mon hôtesse.

– La peur ne vous a pas empêchée de vous marier.

– Ah ! je crois bien ! J’ai racheté des bans pour en finir plus vite.

– Quelle rage vous a prise ?

– J’avais si peur la nuit que j’aurais épousé le diable.

– Jamais vous n’avez revu le défunt ? demanda le prince Simon.

– Quelle idée ! Pourquoi faire ? Les morts aussi bien que les vivants savent quelle triste figure on fait en tiers dans une alcôve.

– Vous ne dites rien, baronne, n’avez-vous jamais été en communication avec les morts ? demanda la belle margravine Miliva Endrody.

– J’aurais mauvaise grâce à douter ; j’ai été élevée par ma défunte mère. J’avais six mois quand elle est morte. 

– Élevée… par une morte ? Comment cela ?

– Jusqu’à ce que j’eusse atteint l’âge de vingt-cinq ans, je n’ai pas cessé d’être en communication avec elle. Dans toutes les circonstances difficiles de ma vie, je l’ai consultée. Par « oui » ou par « non, » elle a toujours répondu à mes questions ; et je m’en suis bien trouvée.

– Vous la voyiez en rêve ?

– Non pas. Ma mère est morte noyée. Chaque fois que j’avais à l’interroger, je courais au fleuve et y puisais de l’eau. Dans la coupe, son reflet m’est toujours apparu. Que de douces heures j’ai passées sur le Danube, en communication avec elle !

– La vision a cessé lorsque vous avez eu vingt-cinq ans. Pourquoi ?

– Voici ce qui s’est passé :

Comme Haïkona, j’avais une fille, une belle petite fille de trois ans. J’habitais près de Visegrad, un vieux château taillé dans le roc, au bord du Danube. De ce côté, le fleuve immense n’a pas l’aspect riant que vous lui avez vu dans les grandes plaines où Sobiesky acheva de tailler en pièces les Turcs entamés sous les murs de Vienne.

Au pied des terrasses, il mugit, blanc d’écume, entre deux murailles de granit. À chaque pas, des blocs de rochers lui barrent le passage. Quelque pressé qu’il soit, il faut qu’il ralentisse sa marche. C’est en vain qu’il bat les parois ; c’est en vain qu’il couvre d’écume les obstacles. L’oiseau de proie aime à planer au-dessus de la gorge étroite où le fleuve furieux se débat.

Je m’étais endormie sur une des terrasses. Auprès de moi jouait mon enfant. Soudain, un cri déchirant me réveille. Je me redresse, j’ouvre les yeux et je vois l’ombre de ma mère qui me montre ma mignonne penchée sur la balustrade, prête à rouler dans le gouffre. Je m’élance et saisis l’enfant par la taille, au moment où, déjà, elle perdait l’équilibre… Je n’ai plus jamais revu ma mère.

– Pourquoi ?

– Le ciel l’a punie, sans doute, de s’être fait entendre ; il refuse la parole aux trépassés. De nos cinq sens, jusqu’à ce jour, un seul a quelquefois délié la mort : la vue. Vous rirez peut-être, si je vous apprends que j’ai porté le deuil de cette chère ombre disparue. J’ai, en réalité, perdu ma mère le jour où elle s’est sacrifiée pour sauver mon enfant.

– Eh bien, cela n’est rien auprès des prouesses de la Dame-Verte : une Normande, dit Konrad Radoïtzo.

– La dose est suffisante, repartit le prince Serge. Atanasia n’en sera pas quitte à moins de trois nuits de cauchemar. Le thé sera le bienvenu. Ouvrez les portes. On étouffe ici. »
 
 

 

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(Quatrelles [Ernest L’Épine], in Le Figaro, supplément littéraire du dimanche, dixième année, n° 50, samedi 13 décembre 1884, et onzième année, n° 1, samedi 3 janvier 1885 ; la première histoire a été reprise, avec des coupures, dans La Lanterne, supplément hebdomadaire, n° 123, dimanche 7 novembre 1886 ; la seconde histoire a été reprise dans Le Bien public, journal scientifique, agricole, littéraire, industriel et commercial, trente-sixième année, n° 153, samedi 5 juin 1886 ; les deux nouvelles ont été reprises en volume dans le recueil 70 et 90, Paris : Calmann Lévy, « Bibliothèque contemporaine, » 1887. C’est cette version que nous avons mise en ligne. « Catherine scaring herself with Udolpho, » illustration anonyme pour Northanger Abbey de Jane Austen, Bentley Edition, 1833 ; « L’Apparition, » gravure de Jacques Bonnefoy [1905] d’après Richard Westall, 1798)